‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 104 sur 408 · I. — MONTAIQNE (1S33-1S · texte numérisé non relu

I. — MONTAIQNE (1S33-1S

a Vie, — Michel de Montaigne naquit le 28 févriei 1533. Son nom patronymique est Ëjqucm, et sa fa mille Qvuit acquis fortune et notoriété dans le grand commerce bordelais. Le chdteau de Montaigne, situé sur un lerlre au pied duquel coule la Lidoirc, af- Rucnt de la I>oi-doj,'ne, fut acheté par l'arrière-grandpére de Miciiel, en 1477. Son père, Pierre Eyqucm, y naquit en 14<J5, abandonna le commerce, fit la guerre en Italie, épousa une femme d'origine israélile, et devint consi<ilIer à la Cour des aides et maire de Bordeaux en luU.NouH .«avons pur les Essais (11, 5) que Pierre Kyqiii-in élaitunhommc grave, doux, modeste, liabile jusqu'en .sa vieillesse aux exercices du corps. Son intelligence et .son sens pratique se révèlent dans la méthode qu'il Ht suivre à son lils Michel pour apprendre le lalln. L'cnfniit fui, dès qu'il put parler, coiiné à un précepteur allemandqiil ne savait mot de français, et qui dut se servir exclusivement avec son petit élève de la langue latine. «Quantau reste de sa maison, dit Montaigne, c'était une règle inviolable que ni lui-même, ni ma mère, ni valet, ni clianibrière ne parlaient en ma compagnie qu'autant de mois de lalin que chacun avait appris pour jargonner avec moi... J'avais plus de dix ans avant que j'entendisse non plus de français oude périgourdinqued'arabesque ; et, sans art, sans livre, sans gramniaii-o ou précepte, sans fouet et sans larmes, j'avais appris du latin tout aussi put que mon maître d'école le savait, car je ne le pouvais avoir mêlé ni altéré. » (1. 25j. Mais il y eut sans doute quelque mollesse dans l'éducation première de Michel ; on l'éveillait le matin an sondes instruments de musique, et il vagabondait une parlic du jour avec les petits paysans des environs. Au3.fi l'enfant épronva-t-il une fâcheuse impression quand on le mit au collège de Uuycnne, à Bordeaux. Dans cette « geùle de Jeunesse captive », .Michel de Montaigne resta six ans, et continua à faire du lalin ; il y goûta particulièrement les poètes : Ovide, Tiirence, Virgile; il y prit une part active aux exercices dramatiques, et joua des rôles dans les tragédies latines de Buchanan et de Muret. A treize ans, il commença à suivre les cours de la Faculté des arts de Bordeaux, où il eu' pour maître un des plus célèbreg cicéroniens du temps, Marc-Antoine Muret. il fit son droit à Toulouse, fut nommé conseiller à la Cour des aides de Périgueux, et y rencontra La Boétie, de deux ans plus âgé que lui, pour qui il ressentit dès le premier jour une amitié restée légendaire (I, 27).

Cependant, il passe au Parlement de Bordeaux. Il semble avoir rempli ses fonctions avec quelque nonchalance, pendant les seize années qu'il les occupa. Ea effet, il fait de fréquents voyages à Paris ; il accompagne la cour à Bar-lu-

Duc (1561) et à Rouen (1563). Il se marie en 1565. Sa femme, fille d'un de ses collègues au Parlement, Françoise de la Chassaigne, fut la compagne discrète et intelligente qui convenait à cet homme inquiet. Montaigne ayant perdu son père en 1568, riche par son mariage et par son héritage, se démet de ses fonctions au Parlement de Bordeaux (1570). Le voilà devenu gentilhomme campagnard ; et c'est vers 1571 qu'il commence, dans sa librairie, cette série de lectures et d'analyses morales d'où doivent sortir les Essais,

En 1580, Montaigne (qui avuit déjà publié en 1569 la traduction de la Théologie naturelle de Raymond de Sébonde) fait paraître, à Bordeaux, les deux premiers livres de ses Essais. Puis il entreprend un long voyage. Il quitte son château le 25i juin 1580, va d'abord à Paris où il présente au roi un exemplaire de son livre, se rend à Plombières où il prend les eaux, passe par la Suisse, la Bavière, le Tyrol, descend en Italie par le col du Brenner et Trente, s'arrête quelques jours à Venise, et arrive enfin à Rome où il séjourne quatre mois. 11 quitte Rome le 14 avril 1581 pour aller faire une cure aux bains délia Villa, près de Lucques. C'est là qu'il apprend son élection à la mairie de Bordeaux. Après un nouveau séjour à Rome, pendant lequel il reçoit le litre de citoyen romain qu'il avait sollicité, il revient en France, à petites journées : le 30 novembre 1581, il était de retour en son château de Montaigne.

Montaigne nous a laissé une relation de son voyage, sorte de journal dicté à à son secrétaire, et où il parle de lui-même à la troisième personne. Ce journal n'a été publié qu'au dix-huitième siècle. Sa lecture cause d'abord quelque déception ; on croyait y trouver des vues i)lus originales et plus profondes sur les mœiirs des peuples que Montaigne a visités. A la réflexion, ces détails menus, ironiques dans leur puérilité, sont bien ce que l'on devait attendre de l'auteur des Essais, observateur pénétrant descontradiclions humaines. Ajoutons pour ceux que la partie médicale de ce voyage rebuterait, que Montaigne ne destinait en aucune façon ces notes au public (1).

Maire de Bordeaux (un peu malgré lui, s'il faut l'en croire), Montaigne, pendant deux années, remplit ses fonctions avec exactitude et tranquillité. Réélu en 1583, il se trouva pris bientôt dans des difficultés sérieuses, la Guyenne étant fort agitée par les démêlés entre le roi de Navarre, le futur Henri IV, et le roi de France Henri 111. La peste ayant éclaté en 1585, Montaigne, qui venait d'être malade, refusa de quitter son château. Sans doute, il manqua de courage civique, et on opposera toujours à son abstention trop prudente l'héroïsme de Rotrou qui revint mourir à Dreux, où l'appelait sa charge de lieutenant criminel. Mais la plupart de ses biographes l'excusent au nom de ses devoirs d'époux et de père, et font observer qu'il avait montré un véritable stoïcisme auprès de La Boétie atteint d'une maladie contagieuse, qu'il assista jusqu'au dernier soupir (2).

(1) et. Montaigne, éd. Radouant (Ilatier), p. 239-254. S) Cf., aur catU quaation, P. Bonnbfon, Montaigne et êêê iimii, li — RadouaiiTi f 4SI.

MONTAIGNE ET LES MORALISTES

Dis lora, Montaigne rc nouveau dans sa llbratr public «ne soconde édition des Essais, en Irois livres, dont le dernier ctniL entiùremeot nouveau, et. dont les deux premiers èlaient augraeii- 16s de plus de CUO addilions.

Tour faii-c impri-

(■e, Montaigne vint à Paris. De la, il se rendit aux États de Blois. Après l'assassinai do Henri 111, il résista aux avances de Henri IV qu'il connaissait et qu'il aimait, cl il ne quitta plus son château, où il mourut très cbrétlennemenl, le 13 septembre 1S9â, âgé de cinquanle-aeuf ans.

Les «dltlons des < Essais >.

— Le lexte ordinaire de Montaigne, la vutffate.

oiiça à loulc vie poîiliquc et civile. Il s'cnrorma de , et il y travailla si bien qu'en 1U98, il put donner au

est celui de 1595 : celte édition fui donnée, trois ans après la mort de l'autcui-,

par Mlle de Gournay, sa «i (ille d'alliance », cl k poète bordelais Pierre de Brach,

'villanco do Mma do Monluisns. Pi^puiti l'édiliMti

■OUI l'acliv* «t Adèle s

complète de 1588, Montaigne avait, en effet, relouché, complété, surchargé son texie ; il préparait une réimpression, que sa mort, survenue en 159^, Tempôcha de faire exécuter lui-môme. La bibliothèque municipale de Bordeaux possède un exemplaire de d588, couvert d'additions et de corrections de la main même de Montaigne ; cet exemplaire offre de notables différences avec l'édition de 1595 qui dut être imprimée d'après une autre révision, aujourd'hui perdue. — On a donc: 1** l'édition de 1580, comprenant le texte primitif des deux preraiei*s livres ; 2* l'édition de 1588, contenant les trois livres, et qui est la dernière imprimée du vivant de Montaigne ; 3° l'édition de 1595, posthume^ publiée d'après un texte retouché par Montaigne; 4** l'exemplaire de Bordeaux (1). Celle question de bibliographie est intéressante, parce que l'examen de ces dilTcrentes éditions permet de suivre le progrès et les fluctuations de la pensée de Montaigne.

Principaux chapitres de Montaigne. — Une analyse des Essais est impossible; c'est à peine si tel chapitre pris à part supporte cette an<iiyso. Et, d'ailleurs, comment choisir parmi ces pages où tout est également^séduisanl ? Nous voulons donc seulement signaler quelques chapitres qu'il faut avoir lus d'abord, pour comprendre et pour goûter Montaigne.

Livre premier, — Au chap. vin {De fOisiveté) Montaigne nous apprend dans quelles circonstances il écrivit ses Essais, — Chap. ix {Des Menteurs). Montaigne se plaint de sa mémoire. — Chap. xviii {Qu'il ne faut pas juger de notre heur [bonheur] qu'après la mort). Allusions à la mort de La Boélie. — Chap. xix {Que philosopher, c'est apprendre à mourir]. Un des plus beaux morceaux de Montaigne ; un des plus caractéristiques de sa façon do composer et d'écrire. — Chap. xxii {De la coutume), Énuméralion toufTue et rageuse des contradictions humaines, d'un temps à un autre, d'un peuple & un autre. — Chap. ixiii {Divers événements de même conseil). Là, se trouve l'histoire d'Auguste et de Cinna, d'après Sénèque — Chap. x\iv {Du Pédantisme), C'est pour ainsi dire 1 introduction n^^a/iuf du chapitre suivant. — Chap. xxv {De V Institution des enfants), Kxposé aussi peu méthodique que possible des idées pédagogiques de Montaigne ; nous y revenons plus loin. — Chap. x\m {C'est folie de rapporter le vrai et le faux au jugement de notre suffisance). Ce titre mérite d*étre cité comme une des formules du scepticisme de Montaigne. — Chnp. xwii {De i Amitié). Célèbre passage sur La Boétie. — Chap. xxx {Des Cannibales), Bon à lire pour connaître le Montaigne paradoxal, véritable précurseur de Rousseau. — Chap. xl {Que le goût des biens et des maux dépend, en bfjnnc partie, de l'opinion que nous en avons). Encore un titre qui est une formule. — Chap. lvi {Des Prières), Très intéressant pour la pensée religieuse de Montaigne; surprend par sa gravité et son éloquence.

Livre second, — Chap. ii {De l'Ivrognerie). Encore un chapitre typique, du plus piquant et sing^Uer mélange. 11 s'y trouve un portrait de son père. — Chap. iv {A demain Us affaires). Contient un célèbre jugement sur le Plutarque d'Amyot, à rapprocher de celui du chapitre x. — Chap. m {De VExercitation). Montaigne y parle beaucoup de lui-même: il analyse avec une admirable précision les sentiments et les sensations qu'il a éprouvés à la suite d'une chute et d'une syncope. — (]hap. v {Des Livres). Série de jugements sur ses lectures. Très important. — Chap. xii {Apologie de Raymond de Sébonde). L' % arsenal»

(1) Le texte do 15S0 est reproduit dans l'édition Dezeiineris et harckfiausen (Bordeaux, 1870). Le texte de 15^, dans léditton .Motheau et Jouaust (Paris,18S5). Le texte de 1595, dana 1 édition Cour* btfl tfl i2oy«r (Paris, 1872). Le texte de Bordeaux dans l'édition de Strouiëky (Bordeaux, 1006). •« Cf. Radovant, p. S08 ai 968.

MONTAIGNE ET LES MORALISTES ' 243

dos arguments sceptiques do Montaigne ; c'est U que Pascal a surtout puisé pour la partie négative do son Apologie, et c'est surtout d'après ce chapitre qu'il juge Montaigne dans VEntretien avec M. do Saci. Il faut lire l'analyse qu'on fait Sainte-Beuve [Port-Royal^ livre 11), en la corrigeant par l'étude du M. É. Faguet {Seizième siècle) et celle do M. Radouant (1). — Chnp. xvii {De la Présomplion), Montaigne y parle do son style, de sa méthode, de ses habitudes, de sa personne physique et morale; c'est un des chapitres les plus importants de son autobiotjraphie ; à la lin, il nous dit quelques mots de sa u fille d'alliance », Marie de Gournay. — Chap. \\\u {Défense de Sénèque et de Plularque).

Livre troisième. — Chap. ii {Du Repentir). Montaigne y parle beaucoup de sa sincérité, et de la façon dont il prétend se peindre. — Chap. m {De Trois Commerces). Kncore un dos chapitres essentiels pour l'analyse du caractère de Montaigne 11 y décrit avec complaisance sa librairie (bibliothèque). — Chap. v {Sur des vers de Virgile). C'est un des plus longs de ce livre, un do ceux où Montaigne parle le plus sincèrement de lui, et do son 5lyle, — Chap. viii {De l'Art de conférer). La conférence^ ici, est la conversation. 11 faut comparer ce chapitre à celui de La Bniyère sur la Société et la Conversation. — Chap. xiii {De l'Expérience). On y trouve, en quelque sorte, les conclusions épicuriennes des £ssa(5 (2).

Comment Montais:ne a composé « les Essais ». — Ce n'est pas, en effet, d'une manière suivie, d'après un plan, ou même pour développer une théorie philosophique arrêtée d'avance, que iMontaigne a écrit ses Essais. Le litre même du livre le prouve: essais, qu'est-ce à dire? sinon tâtonnements, va-et-vient, retouches, absence de dessein et de but, impossibilité de classer cl d'intituler,

Montaigne, une première fois, de iSTl à 1580, s'enferme dans son château. 11 a le goût des livres. Il lit. Et comme il va de préférence aux moralistes et aux historiens, et qu'il ne lit point passivement, l'cspril crilique s'éveille en lui; il pense, et il juge. Pour juger, il compare. Le terme de comparaison qui lui est nécessaire, il le prend non pas dans une doctrine philosophique ou théologique, dont les principes le guideraient dans ses décisions ; il le prend en lui-même, en l'homme naturel qui est en lui. On imagine volontiers qu'il dut, pendant bien des jours, se contenter de suivre, nonchalamment, sans rien écrire, les capricieuses spirales de ses pensées ; qu'il transcrivit ensuite, pour les collectionner, quelques anecdoles de Plutarque, quelques maximes de Sénèque ; puis, comme il avait la plume à la main, il ne put se tenir de noter, tout à côté de ces extraits, d'abord des rapprochements et des comparaisons, bientôt des réflexions personnelles. 11 prit goût à ce jeu. Le texte des anciens ne devint plus qu'un prétexte ; et Montaigne s'engagea insensiblement dans la rédaction de ses mémoires psychologiques, mais en « honnête homme qui ne se pique de rien », en causeur qui se défend de faire un livre, qui ne cherche aucun cadre factice pour y enfermer ses pensées, et qui évite plutôt, parce que ce serait une contrainte et un risque de déformation, tous les préceptes des anciens et des modernes sur Vart d'écrire. C'est ainsi que se formèrent, au jour le jour, les deux premiers livres des Essais.

(1) R. Radouant, Montaigne^ œuvres choisies (Hatierl, pp. 171-203. 2) Aloroêmux choiMÙ, i" cycle, pp. 95-100 ; — 2* cycle, pp. SU&-220.

LA UTTÉHATURE FRANÇAISE

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MonUigiie voyogc. Il rcvienl, ayant visité des « pays ost^allg(^s n. 11 s'est «frotté et limé la cervelle & celle d'autrui». 11 est premier magistrat d'une

ville riche et popu- ... .,.. -, icugc. Son expérien-

ce est plus vasio et plus proronde. Pendant les loisirs de sa charge, et surtout quand U en est libéré, avec quel plaisir il s'enferme dans sa tour I Tout en lisant, ctsurtout en relisant, il revient à Ce qu'il a déjà écrit ; il le complète, il le forlilic, il le confirme, et il entrevoit d'autres sujels, d'autres chapitres. C'est l'édition en trois livres qui sort de cette seconde période de retraite.

11 senible qu'après 1388, Montaigne oit e.<Lpritné, d.ins sa vigoureuse maturité, tout le fond du sa pensée, ou du moins qu'il n'ait plus à revenir sur l'ouvrage qu'il avait « hypothéqué au public ».

Il le reprend co-

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i: Il oses apparaissent auxquelles on n'avait pas songé. Monlaigno ajoute cnrore, et prépure la nouvelle édllion qu'il ne verra poljil. Plus sceplliiuu peul-étre, uiais surtout plus sage, il estime que l'on ne saurait trop prouver aux hommes la nécessUc d'être

MONTAIGNE ET LES MOHALISTES

modérés et tolérants. Aussi accutnulc-t-il Iiss citations ot les nnccdole.s, car il ne veut pas qu'on l'en croie aur parole, et il appuie ses réOexions du plus grand nombre possible de témoignages.

Ainsi, tandis que Rabelais donnait, à de longs intervalles, les ditTérentcs parties d'un ouvrage, sans modifier les préccdcnles, Montaigne, à mesure qu'il continuait à travailler, revenait à deux reprises sur ses deux premiers livres, et corrigeait le troisième.

lité d'un livre, dont il ne faut marqueLei'ie mal Julnli; », plu-

Lebutde Montaigne. — Quelle peut être l plus dire, on le voit, qu'il fut composé ? Celle sieurs Tois retouchée, (. l surcbargce « d eni bltines supcrnumcraircs donne [ elle du moins à qui la considère dans leii semble et dun peu loin après qu il s est longtemps a muso lux dctatls I impression d un moUf équilibre et harmonieux î C est Montaigne lui même qui noua repondra

D'abord, dans la courte iniroduclian qu'il adresse Aa lec- Extrait dar. Bonnoton, .Wo»toij«C IhoMme tl fauvre.

leur, Montaigne nous

dit : Il C'est ici un livre de bonne foi, lecteur. II l'avertit dés l'entrée que je ne m'y suis proposé aucune fln, que domestique et privée... Je veux qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans étude cl artiflee : car 'c'est moi que je peint... Je tait moi-même la matière de mon livre... » — Il dit ailleurs (l, 8) : a Dernièrement que je me relirai chez moi, délibéré iiutanl que je pourrais de ne me mêler d'aulte chose que de passer en repos cl a part ce peu qui me reste de vie, il me semblait ne pouvoir faire plus grande faveur ii mon esprit que de le laisser en pleine oisiveté s'enlrelenir soi-même et se rasseoir en soi... » — Et encore (II, 10) : « C'est id purement l'essai de mes rucullés naturelles et nullement des acquises... Qui sera en cherche de science, si la pèche où elle se loge. Il n'est rien de quoi je fusse moins de profession : ce sont ici mesfantaiiiet par leËqaetle» je ne tdehe point à donner à connaître les rlioscs, mais moi.,. » — Au chapitre xvii du mâme livre II, c'est encore plus net : « Le monde regarde toujours vis-à-vis; moi, je renverse ma vue au dedans : je la plante, je

l'amuse là. Chacun regarde devant soi; moi, je regarde dedans moi. Je n^ai affaire qu^à moi. Je me considère sans cesse, je me contrôle, je me goûte,,. Moi, je me roule en moi-même (4). »

Mais ce projet de se peindre serait un sot projet, pour employer Texpression sévère de Pascal, si Montaigne avait prétendu nous intéresser uniquement à sa petite personnalité. S'il est vrai qu'il nous ait donné trop complaisamment quelques détails sur sa vie pri^'ée, sur sa nourriture, ses vêtements, sa santé, il ne faut pas trop s*y arrêter. Au fond, il n'a point entrepris, comme Rousseau, d'orgueilleuses confessions, où son moi intolérable s'étale et s'impose. De lui, il ne parle, nous l'avons dit, que pour contrôler par son bon sens et par son expérience ce que les écrivains anciens et modernes lui apprennent d'autrui. « Le charmant projet qu'il a eu de se peindre, dit Voltaire, car en se peignant, il a peint la nature humaine l » Qu'il ait donc commencé par étudier l'homme en général, et qu'il soit arrivé à chercher des témoignages en lui-même, ou qu'il ait voulu d'abord se peindre et qu'il ait été conduit à généraliser ses découvertes, l'unité du livre de Montaigne est dans cet aimable moi qui n'a rien, certes, de haïssable, auquel nous sommes toujours ramenés, et qui semble être le centre de tant de lignes venues de tous les points de l'horizon humain.

11 en est de V individualisme de Montaigne comme de celui des grands romantiques. Montaigne nous dit : « Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition » (III, 2). Et le poète moderne a dit : « Insensé, qui croyez que je ne suis pas vous ! » Ne fait pas qui veut un livre à la fois très personnel et universel; n'est pas qui veut capable de penser et de sentir avec tous et pour tous. Montaigne, avant Chateaubriand et Musset, en est un exemple unique.

Philosophie de Montaigne. — Au moyen de cette enquête entreprise parallè* lement sur lui-même et sur le genre humain tout entier, à quel résultat Montaigne a-t-il abouti? — On ne sera pas surpris qu'un livre aussi décousu que les Essais ait pu donner lieu à des interprétations diverses. Montaigne lui-même semble avoir commencé par être un dilettante, qui serait devenu peu à peu un sceptique et un épicurien (2). On pourrait dire que d'abord il s'amuse des contradictions humaines, puis qu'il en tire un système, si ce moi de système ne répugnait à sa libre allure.

Ce scepticisme est essentiellement basé sur cette constatation que l'homme est un être mobile, « ondoyant et divers », incapable d'atteindre la vérité : ni la science, ni la raison, ni la philosophie ne peuvent le guider. 11 obéit à la coutume, aux préjugés, h V intérêt, au fanatisme; il est le jouet des circonstances

(1) Voyez eneore livre II, chap. vi, après que Montaigne vient d'analyser en détail les sensations qu'il a éprouvées à la suite d'une chute de cheval : « Il y a plusieurs années que je n'ai ^e moi pour visée à mes pensées, que je ne contrôle et n'étudie que moi... » — Il dit encore (III, 5j: «Je suis affamé de me laire connaître. »

(t) F. Brunetière. Hist. de la litt, ft. eleuaigue, I, 614. — Cf. Radouant, pp. 20, £85.

MOSTAIGSF: et LRS MORAUSmS

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