I. — DÉVELOPPEMENT ET DÉCADENCE DES CHANSONS
DE OESTB.
Développement et modification du sujet dans les chansons de s:este. —
On sait qu^à la bataille de Hastings, un Normand, nomme Taillcfer, entonna la Chanson de Roland (i). On était en 1066. Cette chanson, si nous en croyons G. Paris et Léon Gautier, était déjà un remaniement du poème primilif, et devait différer également du Roland que nous a conservé le manuscrit d*Oxford, de 1080. Nos plus anciens textes, le Pèlerinage de Charlemagne (1060) et la Chanson de Roland (1080), ne nous représenteraient donc pas un premier étai^ mais un des étais, dans une série qui devait se continuer.
Si nous adoptons la théorie de M. J. Bédier, nous ne devons pas nier cependant que certains poèmes n'aient «été soumis, après leur composition au onzième ou douzième siècle, à des remaniements.
■ Ces ouvrages ne se prêtaient que trop à cette ihcessante transformation. Le cadre en était large et souple. Rien de plus aisé que d*y intercaler un épisode nouveau, ou de développer outre mesure un combat. £t suivant la région où ils exerçaient leur métier, les Jongleurs ne manquaient pas de flatter la curiosité des auditeurs (2).
Changements dans la forme des chansons de geste. Les Jongleurs. —
' Vgssonance, — Jusqu'à la fin du douzième siècle, les Chansons de geste sont écrites en vers décasyllabes, assonances. Pendant cette période, elles sont chantées. L'assonance suffisait à Toreille, en ramenant à la fin de chaque vers le même son dans la dernière syllabe accentuée, sans tenir compte du groupe de consonnes qui la suit : ainsi bise assonne avec dire^ et visage avec arbre. Une mélodie très simple accompagnait la psalmodie du jongleur. Ces vers décasyllabiquçs assonances étaient groupés en laisses ou couplets, sur une même assonance masculine ou féminine. La longueur des laisses varie ; la moyenne est d'une quinzaine de vers. La Chanson de Roland comprend environ trois cents laisses.
Le jongleur {joculator) s'en va de château en château ou de ville en ville, avec sa vielle ou s i rote en sautoir, avec ses manuscrits de petit format.
Qu'on se représente donc, aux onzième et douzième siècles, quelque salle de château féodal, dont l'architecture massive et sévère forme l'idéal et réel décor de ces gestes. Aux murs, des trophées de guerre, des écus dont les symboles héraldiques parlaient encore, des lances et des épées prêtes pour la bataille ou
(1) Auo- Thibrrt, Conquête de F Angleterre pa* lei NormandSt t. I, p. 341 (voir note 5).
(S) Du douzième au quAtoniàme siècle, on n'ingénie à rattacher les unes aux autres certaines chansons de geste : on crée arbitrairement des cycles^ dont les héros sont apparentés ; on invente, non seulement en dépit de tout sens historique et critique, mais encore sans aucune imagination, des épisodes de raccord, — des poèmes biographiques sur les enfances d*(^ier, de Quillanme on de Garin, — des suites interminables : Huon de ^ordeawâP (dooxième siècle) n*a pai moini de cinq tii<lf« éoritei au treisième siècle.
LITTÉRATURE l^ODALE
pour le tournoi. Les auditeurs, cticvalicrs, ccuycrs, pages, valets, dames mËmc, sont préparés par leur vie quotidiciino à ressentir et fi inulliplier les émotions que leur suggère le jongleur. Ces épisodes formidables, qui noua font sourire, nous qui vivons dans une civilisation mondaine et scicntilîque, ne sont pour eux- que la projection agrandie mais directe de ce qu'ils ont vu et de ce qu'ils ont fait. Qu'on se représente aussi lo place publique ou lu prairie qui avoisine le sanctuaire où sont conservées les reliques d'un héros, et la foule des pèlerins écoutant pieusement le récit de ses exploits légendaires.Tous les cœurs, unis dans un même sentiment de foi et de patriotisme, battent pour le chevalier cbrétien et français qui lutte contre le
Sarraiin. ^.^^^^^ „„g u.U.alurs do la lln du irn- HièoiB tirée duo MMOiicrit
La rilM lub- do Ilenc aux amfda Piedi.
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nance. — Mais ce moment passe vile. A la période de la récitation des chansons de geste assonancécs, succùdc, aux treizième et quatorzième siècles, celle de la . lecture: les manuscrits, longtemps aux mains des sctila jongleurs qui les modi- Oent à leur guise, commencent à se multiplier et à se fixer. L'assonance, faite pour l'oreille, est remplacée par la rime. On rajeunit ainsi tous les vieux poèmes, et leur physionomie en est troublée. La , littérature s'y glisse sournoisement : car ce sont surtout les femmes qui lisent.
La prose substituée au vers. — Enlln, dès le milieu du quinzième siècle, aux vers rimes se sut)stituc la prose : on desrime les chansons de geste. Ce sont ces versions en prose que l'imprimerie, h ses débuts, devait vulgariser. Et c'est ainsi que nos épopées, toujours rafraîchies, aboutirent aux ridicules et insipides fadeurs de la Bibliothèqur bleue et do la Bibliothèque des romans (t). -
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Il faut attendre la date de 1832 pour voir la première publication d'une chanson de geste retrouvée ; alors Paulin Parfs donne Tcdition princeps de Berte aux grands pieds et Francisque Michel, en 4836, celle de Roland. A partir de cette date, tous les. vieux textes, établis dans leur intégrité par les romanistes français et étrangers, rejettent dans Tombre le fatras des rajeunissements en prose. .
Aujourd'hui donc, nous pouvons connaître et apprécier, dans leur plus ancienne forme poétique conservée, les plus célèbres de nos vieilles épopées. Mais n oublions pas que ni Ronsard, quand il rêvait de devenir THomère de la France, — ni Boileau, quand il raillait Vart confus de nos vieux romanciers, — ni Victor Hugo, quand il s'enthousiasmait un peu puérilement pour un moyen âge de décadence, n'avaient pris contact avec les textes authentiques des onzième, douzième et treizième siècles : c'est aux compilations en prose du quinzième qu'allait leur dédain ou leur engouement.