‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 156 sur 408 · LA FORMATION DE LA TBAGÉDŒ CLASSIQUE · texte numérisé non relu

LA FORMATION DE LA TBAGÉDŒ CLASSIQUE

bnnal iarbilragt llttiraire celle Ac«d£mle qu'on le nillatt d'avoir tandie. Voili pourquoi il «urvelUa iul-mSme de «i près ]■ i^dacUan des StnlimeaU de t Académie françaUe iur le eu. Corneille fut trii énerva par cotte querelle. 11 »o débarrwta aiaémcnt, en termes biiu- Ulna, de Scudéry et de CUverot; mais le cardinal et l'AcBdémle étalenl des adver- ' sairea plua sérieux. Sans eiagérerrinDuence des Sinliments de VAcadimu lurComclUo, on peut croire qu'il la lubil, poulflre inconsciemment, surdoiii poinls : d'abord, il no voulut plus imiter de pUce, puisqu'on l'avait accusi de pUgiut A l'égard du dramaturge espagnol, et il cbercli» dtformni»

dam Vhiiloire dos traits remarquables dont 11 tirerait tout seul une tragédie ; puis, il s'adressa de prùrércnrc A l'antiquité, plus en faveur lupràs îles fjens lettres et savants. — Sur le premier point, on ne peut que féliciter Corneille, qui a fait preuve d'une admirable variété dans l'art do contlruire une action et de déterminer des caroctirrs; Sur le second, on peut regretter l'influence do la querelle. Corneille aurait pu pulior dans lo romancero ou dam Jcs romans friinçais dos sujets do toutes sortes (I).

Quoi qu'il en soit, les années 16S7, 1638 et l^^ ne voient paraître aucune nouvelle tragédie do l'auteur du Cid. Mais Corneille ne s'était pas contenté de répondre i ses adversaires ou de maudire ses juges ; Il avaittravaillo, pulsqu'ildunno, •n 1640, doui tragédies : llonue et Ciana.

1640. — Horaoa a été corn, posé avec un évident souci de HtistiireBuirtgles.C'estletjpe

E nEPR£sE:iT*TION D

(1) Voir, inr cette qoestloo, ta Court ta liltérature dramaltqut d* ScaiJloiLitrad. N. deSaosia».

340 /. l LITTÉRATURE FRANÇAISE

le plus achevé de la tragédie romain^; on y trouve une certaine vraisemblance historique, et i^ devoir y triomphe do la passioq. Horace est tiré de Tite-Live, livre i* ch. xiiv-xxv. AÎbo et Rome sont en guerns; comme les deux villes sont unies par de nombreuses alliances entre leurs familles, on décide d'arrêter TeUtision du sang, et de choisir dans chaque camp trois champions : Tissue du combat décidera de la suprématie de Tune des deux villes. Le sort tombe chez les Romains sur les trois Horaccs et chez les Albains sur les trois Curiaces. Un des Hornccs avait épousé Sabine, Sirur des Curiaccs ; un des Curiaccs était fiancé i Camilloi sœur des Horaccs. Les guerriers choisis n'en acceptent pas moins leur pénible devoir. Le >ieil Horace attend dCS nouvelles du combat, lorsque Julid Tient 'lotannoncer que deux de ses fils sont morts dès le premier choc, et que le dernier s'est enfui. Le vieil Horace maudit le lâche survivant, et s'apprête à l'immoler do ses propres mains dès son retour. Mais il apprend par Val ère que la fuite de son fils n'était qu'une ruse, et que Rome triomphe. — Le jeune vainqueur revient, apportant la dépouille des Curiaces; il rencontre sa sœur Camille qui lui reproche la mort de son fiancé» et prononce des imprécations contre Rome. Furieux, Horace tue sa sœur. Pour ce crime, il doit être Jugé; le roi Tulle vient tout exprès dans sa maison, entend les plaidoyers do Valcre et du vieil Horace, et absout le jeune Horace qui devra seulement se soumettre & une cérémonie expiatoire. — ^ Le succès de cette pièce ne fut pas discuté; et Corneille, avec une défére'nce, où il entre peut-être quelque ironie, dédia sa pièce au cardinal do Richelieu.

Ciniia marque déjà une certaine exaspération dans l'héroïsme de la volonté. Si Auguste est une des plus belles incarnations de la morale cornélienne, Emilie est le premier type de ces furies qui, tout adorables qu'elles puissent être, manquent de vraisemblanco psychologique. Cinna est dédié, on le sait, h M. de Montoron, célèbre financier de l'époque; on a dit, depuis, une dédicace, à la Montoron, pour désigner les requêtes -de ce genre, où l'intérêt conduit l'auteur à des loiiaiijj^us hyperboliques. •

Cinna est tiré d'un passage du traité de Sénèque sur la Clémence, Corneille invente les personnages d'Emilie et de Maxime. 11 suppose que Cinna, descendant de Pompée, est poussé à une conspiration contre Auguste par Kmilie qu'il aime : celle-ci, dont le père Toninius a péri dans les proscriptions ordonnées jadis par Auguste (Octave), veut sa. venger, et, quoique Auguste la fasse élever chez lui comme sa propre fille, elle a promis sa main i celui qui tuerait l'empereur. Cependant Auguste, fatigué du pouvoir, consulte précisément les deux chefs de la conjuration, Cinna et Maxime, pour savoir s'il doit abdiquer: Cinna, qui veut frapper Auguste empereur, lui conseille de garder l'empire, au grand élonne> ment de Maxime, qui ignore les vrais sentiments de Cinna, et qui, en appronani que celui-ci conspire par amour pour t.milic, le dénonce à Auguste. L'Kmpereur, vivement frappé par cette nouvelle, exprime dans un monologue célèbre ses angoisses, ses remords et ses hésitations. 11 fait venir Cinna, lé confond, puis il reçoit d'Emilie ellemême l'aveu de son ingratitude, et enfin il constate que Maxime lui aussi l'a trompé. Alors, s'éievant au-dessus d'une légitime colère, et pour prouver qu'il est maltro de lui comme de l'Univers, il pardonne à tous.

En 1641-ir>42, Corneille, qui fréquente l'Hôtel de Rambouillet, compose deux madrigaux pour la Guirlande de Julie, Il lit dans la a chambre bleue u son Polyeuete, dont le christianisme déplaît. La pièce n'en a pas moins un grand succès en 1G43.

1643. — Polyeucteesttiréde Surius, historien latin du seizième siècle, qui avait raconté le martyre de saint Polycuclc, survenu à Mélitène en Arménie, au quatrième siècle. Corneille emprunte à Surius les noms de Pulycucte, de sa femme Pauline, do aon beau-père Félix, de son ami Néaniue, vi le martyre. 11 invente le personnage de Sévère. — On apprend au premier acte que PoUouctc a épousé récemment Pauline, et que son ami Néarque, chrétien, a qucl(]ne peine à le décider au baptême. Pauline avait été demandée en mariage, à Rome, par un chevalier nommé Sévère; mais Félix n'a pas consenti à cette union, et arrivé en Arménie conmio gouxurncur, il a décidé sa fille à épouser Polyeucte; Pauline s'y est résignée, parce qu'elle croit Sévère mort. Toutefois elle ost inquiétée par un

tRMATIOS DF l.\ TlUGÉhlK *.7, l.M/(,'(/K

>ù elle ■ ïii ScïÈro vivant ot Rliiric M. — Sâvèro niin nciiliMnciit ii'ci>t p . et II vient h Miilitùiiu pour udrir i qu'elle est mariée, It un itcriK'l ailic Dndaiit lo Ciicrill<

1, et Polycurto tiid ilan 1 sacrifice. Paiiltno le rcv

1 nihiitioii prcsiiuo

M|iHi (lo Pauliim ^^^ ^^^l^

jvèru CtPulvcucte,

r«*.Jon rt^ i«vcl>,.. ■" '"^'■' ' """"" "

■lanlD ipil p«iit en

\u (lix-liuilième aiiVlp, Pul>'n»c|p pansu puur un /iinufir/iii-, cl. Si-iÏti-, tr >. attire à lui toutes lu» iiym)>altil<>s. Ihi ii>k jciiir^, lt< iiinrlir a n-pri> la ■ns la pièce; ce qui iidus iiitén.'sso cm lui. r'i'd la lirtnin: du MMillmr-nt n:\ >in buimins, et, eu Panliiic. rûviilittinu il'iui ainixir qui, clii inMIr Imit fl Sûiëre, patte Irriininlililiimi'iit au riu'rîlu luii-ui Oiiiuu ni su|ii''rii'ur >Jii •fMie est, par l'action, lo caractiruu' le >t]lu, la prupurliuii dcsparlU-ï.

3i2 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

et la grnilation des sentiments, la profondeur do la inonile humaine et religieuse, le type parfait do la pièce cornélienne.

La même année que Polyeucte, est reprcsentc Pomf>ée. Le héros qui donne son nom à la pièce n*y paraît pas. Encore vivant uu premier acte, puisque Ptolémce délibère a^ec ses confidents sur la question de savoir s'il accueillera le vaincu de Pliarsalc* ou s'il le livrera h César» il meurt pendant Tentr'acte. César, loin do remercier Ptolémée do l'avoir débarrassé de son rival, se détourne avec horreur de cette tcte coupée : il voulait par donner et il menace Ptolémée do sa colère. Cependant le roi d'Egypte suscita un complot contre César; celui-ci en est averti par la veuve de Pompée, Cornélie, qui veut bien se venger do César, mais qui se réserve de le punir elle-même et qui, en vraie Romaine, ne consent pas à ce qu'il périsse sous la trahison d'un roi esclave. Ptolémée est tué; César donne son tronc à Cléopâtre qu'il aime, et fait mettre en liberté Cornélie. — Pompée se rattache au système de Cinna, par les longues délibérations politiques, les maximes machiavéliques, Vélalage do la volonté et de la grandeur d'âme. On y trou\e, pour la pre* mière fois l'amour réduit à la galanterie^ et presque indépendant de l'action principale. Supprimez le personnage de Cléopâtre et ses entretiens avec César, la pièce subsiste intégralement. Ce système. Corneille va le pratiquer et l'exagérer de plus en plus. — Pompée est dédié à Mazarin.

Toujours en 1H43, année décidément féconde. Corneille revient à l'Kspagne et à la comédie et fait jouer le URenteur, imité do la Vérité suspecte, d'Alarcon. — Un jeune gentilhomme, nommé Dorante, revient de l'Université de Poitiers où il a étudié le droit. Accompagné do s(»n valet Cliton, il se promène aux Tuileries. Surviennent deux jeunes filles, Clarico et Lucrèce ; Clarice ayant fait un faux pas, Dorante se précipite pour lui donner la main, et il en profite pour lui faire une déclaration. 11 veut lui persuader qu'il revient des guerres d'Allemagne, où il s'est distingue, et qu'il reste à Paris parce qu'il l'aime. Mais, sur un rapport inexact de son valet, il croit que Clarico se nomme Lucrîce. 11 raconte ensuite à des amis qu'il a donné une magnifique fêle sur l'eau, la nuit précé* dente, à cette mémo Lucrèce. Son père Céronte voulant le marier, Dorante séricui^ ment épris de Clarice, déclare qu'il est déjà marié à Poitiers avec une certaine Orphise. La confusion faite par Dorante entre les noms des deux jeunes filles amène plu* hieurs épisodes assez complexes. Knlln Géronte apprend tous les mensonges do son flUi et Dorante finit par épouser la vraie Lucrèce. Le Menteur eut un grand succès, et Curneilie donna, en UH4, la Suite du URenteur, où il conserve Dorante et son valet CUton, . et qu'il imite d'une comédie de Lopo do Véga, Aimer sans savoir qui, La Suite n'eut pas U même fortune que le Menteur.

1614. Rodogune, princesse des PartheSt marque une nouvelle étape dans l'évolution do génie de Corneille. Le sujet est tiré de l'historien grec Appien, que Corneille a lu dan» une traduction latine ; il a cette grandeur extraordinaire et invraisemblable que CcK^ neille commençait à chercher. — CléopAtre, reine de Syrie, a deux fils, Antiochus et Sé^ Icucus. A la cour de Syrie se trouve aussi Rodogune, princesse des Parthes, dont lesdeui jeunes princes sont anioun;ux. Or, Cléopâtre hait Rodogune, et Rodogune hait Cléopâtre; question de jalousie ancienne, que la règle des vingt-({uatre heures no permet pasd'eiposer suffisamment. Donc (iléopAlre dit à ses fils: « Le trône sera pour celui do vous deui qui tuera Rodogune. » VX fio<logunc, de son coté: « Ma main sera pour celui de vous deux qui tuera CléopAtru. » Or, Antiochus et .Sélcucus aiment leur mère autant qu'ils aiment Rodogune, et ils ne s'aiment pas moins entre eux. La situation serait donc hn; mobile, par suite du ré^juilibre ab^olu entre les amours et les haincsTyiaisTUSopSCS' se décide à agir, en faisant tuer un do ses lils. Antiochus, le survivant, est sur le point d'épouser Rodogune, quand il a[)prend lo meurtre de Séleucust dont les dernières paroles l'avertissc^nt de se défier d'une main qui lui est chère... Il ^a boire k la coupe que lui terni (JéopAtre, (piand Rudogune Tarn' te. Pour dissiper les soupçons, Cléopâtre boit la première, dans cette cou[>e où elle a fait \ersur du poison ; elle espère entniner son fils et Rodi^

LA FORMATIOS DR LA Tn\Of:mE CLASSIQUE 343

gune dans la mort. Mais le poison fait trop vite son œuvre sur elle; sa pAlcur la trahit; et elle expire, désespérée, en souhaitant aux époux des /ils qui lui ressemblent. Le cinquième acte de Rodoguncest d'une beauté dramatique admirable encore aujourd'hui; malheureusement, pour arriver h celle situation, il faut entendre quatre actes obscurs et pénibles. — Rodo^ gune est dédiée (éd. de 1600) au Grand Condé.

1646. — Après Théodore, vierge et martyre (1645) qui ne réussit pas, Corneille arrive au chef-d'œuvre de l'intrigue compliquée avec Héraclius, empereur d'Orient, sujet tiré des Annales ecclésiastiques du cardinal Buronius. L'empereur de Constantinople, Maurice, a été détrôné et tué par Phocas; ses enfants ont été massacrés suus ses yeux; cependant, la nourrice du petit Héraclius, ûls de Maurice, Ta sauvé en lui substituant son propre iUs. Voilà le point de départ. Mais cet imbroglio de mélodrame est compliqué par une nouvelle substitution... Bref, Corneille lui-même avoue de celte pièce « qu'il Ta fallu voir plus d'une fois pour eu remporter une entière inlelligencc ». — Héraclius est dédié au chancelier Séguier.

Kn 1650, Corneille fait jouer une « pièce à machines », Andromède, avec musique de d'Assoucy, sur le théâtre du Petit-Bourbon. — Kt la même année, il revient encore à un sujet espagnol, et à un genre mixte, la comédie héroïque, avec Don Sanche d*Aragon. Celte pièce, « toute d'invention », selon Cumeille lui-même (sauf pour le premier acte, et la reconnaissance Ûnale), nous présente rhisloirc d'un soldat de fortune, Carlos, amoureux d'Isabelle, reine de Caslille. Celle-ci aime le vaillant (Carlos, mais elle combat ce sentiment, jusqu'à ce que, par une reconnaissance romanesque, on ait dccomert que Carlos n'est autre que Don Sanche, roi d'Aragon. Il règne dans cette pièce un certain |ccenl de bravoure qui la rend particulièrement originale. Le premier acte, plein uimprévu, d'un style pittoresque et hautain, a quehpic chose de romantique, à la JHuy Bios, — En tête de Don Sanche (qu'il faut lire), Corneille a publié une lettre à M. de Zuylichem, conseiller et secrétaire du prince d'Orange, dans laquelle il explique la nature et les règles de la comédie héro'tque. C'est un morceau de critique fort curieux à comparer aux théories que Diderot devait soutenir plus d'un siècle après.

1651. Nicomède. Corneille, qui venait de donner Hodogune et Héraclius, pièces vraiment mélodramatiques, et Don Sanche, d'un genre tout nouveau, revient avec Nicomède à la pure tragédie, fondée sur l'analyse des caractères et le jeu des sentiments. Mais qu'on ne s'étonne pas d'y trouver une certaine liberté de style qui sent la comédie héroïque de la veille, et un dénouement quelque peu romanesque.

L'action de Nicomède se passe au second siècle avant Jésus-Christ, à la cour du roi de Bithynie, Prusias. Les Romains ont élevé chez eux un (ils du second mariage do Pru siaSa AttalOi en qui ils trouvent un docile vassal, et cherchent à écarter du trône un fils aîné de Prusias, Nicomède. Celui-ci, amoureux de Laodice, reine d'Arménie, est un capitaine valeureux, d'humeur hautaine et indépendante, qui perce à jour les desseins des Romains, et qui tient této à Flaminius, leur ambassadeur. Hival de son frère Attale en politique comme en amour, il essaie de pousser Prusias à la résistance, et de se faire attribuer le trono malgré Flaminius, et malgré la mère d'Attale, Arsinoé. Mais Prusias n'a pas de caractère, et s'entend avec Flaminius pour se débarrasser d'un fils qui l'épouvante et qui le gône. Heureusement AtU'ile, dont la générosité trahit les desseins perfides de ses protecteurs, sauve Nicomède de la mort ; et Nicomède, luttant à son tour de grandeur d'âme avec Attale, rend à son père un trône que le peuple révolté veut ImI attribuer. Prusias restera donc roi, et il en remercie son fils Nicomède; mais il souhaite de conserver en même temps l'amitié des Romains.

£nAn, 1662 marque, avec Pertharlte, roi des Lombards, la fin de la première période de Corneille. Cette tragédie a parfois été rapprochée de VAndromaque de Racine, avec laquelle elle présente, en effet, une curieuse analogie de situation, au début. Pertliarite, roi des Lombards, a disparu. Son royaume est usurpé par le duc Grimoald. (]elui-ci, pcnir consacrer son usurpation, veut épouser la fenmie de Pertliarite, Rodeiinde, et x>our

obtenir sa main, lui dit : « Si vous no m'épousez, votre fils mourra. » Rodelinde répond à (irimoald: « Je ne vous épouscmi que 8i vous avei d*abord tué mon fils. » Ueureuiemcnl, Pertharilo revient; Grimoald partage le royaume avec lui, et épouse une princane qui l'aime. Perlharile supporte très bien la lecture, comme tout lo Comeillea méoie U moins bon ; mais il faut avouer qu'aucun des personnages de la pièce n'a de vérité, ni de vit. I(jô9. — Quand Corneille re>icnt au théâtre avec CEdipe» après une interruption de sept années, il obtient d'abord un grand succès. Cet Œdipe nous étonne aujourd'hui (comme celui que Voltaire devait faire jouer en 1718) par la complication de l'intrigue. 11 nous semble que les amours de Thésée et de Dirco cadrent mal avec la terrible histoire racontée si simplement par Sophocle. — En 1G<>0, Corneille donne la Toison &or, pièce à machines, comme Andromède, — En 1662, commence avec SertoHuo une série de trar^dics politiques, où les a grands intérêts d'État » tiennent la première place, oùremour est réduit à la galanterie fade, ou totalement subordonné à la raison. Sertorius est un général romain guerroyant en Espagne et adversaire de Sylla. 11 est aimé, ou plutôt il est « demandé en mariage », pour des motifs d'intérêt politique, par deux femmes : Viriale, ' reine des Lusitaniens, et Aricie, femme divorcée de Pompée. Cependant, celui-ci vient dans le camp de Sertorius (leur entrevue est une des plus belles scènes politiques de Corneille); sa seconde femme r^milie étant morte, il reprend Aricie. Dès lors, Sertorius peut épouser Viriale; mais il est assassiné par son lieutenant Perpenna, qui aime le reine. Pompée punit le traître. On ferait de celte tragédie, meurtres à part, un channant vaudeville. — Nous pouvons passer très vite sur les autres pièces: Sephoillobo (1663), sujet déjà traité par Mairet en 1634; — Othon (1664) ; — Agésilao (1666), sorte de comédie héroûiuo et galante, écrite en vers libres, et dont la lecture est fort intéressante; — Attila (1667), dont l'action est trop compliquée et le dénouement, quoique conforme à l'histoire, presque risible (Attila meurt d'un saignement de nez), contient quelques tirades d'une belle énergie ; — Tite et Bérénice (1670), sujet traité par Racine. (On prétt^nd que , Henriette d'Angleterre mit aux prises lo vieux poète et son jeune rival ; mais la question v»i aujourd'hui très débattue) (1). La comparaison des deux pièces est intéressante; elle niunlro très bien comment Corneille complique son sujet, et comment Racine lo simplifie. Chez Racine, trois personnages : Bérénice, Titus, Antiochus; dans Corneille, Titus doit épouser Domitie, mais Domilio aime Doniitian, et tous deux s'efforcent d'amener le Sénat à autoriser le mariage de Titus et de Rérénice, pour supprimer tout obstacle À leur propre mariage. Le Sénat consent: mats alors Bérénice renonce volontairement à la main de Titus. Sans aucun doute, il y a dans Tite H Bérénice une certaine influence de Racine, conmio dans Ayésilds on pouvait noter celle de i^uinuult. '— Mais la pièce oui Corneille, (|ui semble revenu de la galanterie, fait le mieux parler l'amour, c'est Psyotié. Cette tragédie-ballet, jouée en 1671 au Louvre, n'est pas entièrement do Corneille; mais précisément toute la partie éiégiaque et passionnée est de lui (2). Rien de plus délicat et do plus pénéirant que la déclaration de l'Amour h Psyché, ou que les plaintes de l'Amour. — Pulohérie (1672) est une sorte de comédie héroïque; — Suréna (1674) contient en Eurydice une belle figure de femme. Ces dernières pièces, quelle que soit la froideur de l'intrigue, sont encore écrites en un style vigoureux et varié ; c'est une qualité qui n'a jamais faibli cïwz Corneille.

Corneille et les règles d'ArIstote. — Nous avons vu précédemment que Mairci avait, le premier, appliqué dans sa Sopkonisbe la règle des trois unités. Uorneille, dans le Cid, ne se soumit pas absolument à cette poétique classique.

{i)La Jicrénire de Racina^ par M. G. Michaut. Paris, 1908.

{■i) Molière avait luit lo plan de lu pièce ; mais il ne put versiflcr que le prologue, le premier acte. la preiiiicre acAne du secoad acte, et la première du troisièine.

A FORMATION DE LA TRAGÉDfE CLASSIQUE 84S

l parait probable, en effet, que le Cid fut joué, au Marais, dans un décor trile, offrant d'un côté le palais du roi, de Tautre la maison du comte, et, au lilicu, une rue de Séville. Mais les vingt-quatre heures sont observées ; elles 3nl, à vrai dire, employées avec une rare économie. A partir d*IIorac€y Corneille 'astreint aux règles, mais non sans ergoter ni protester. On sait, en effet, qu'il

écrit, pour son édition complète de 4660, des examens critiques de ses pièces le Mélite à CEdipe), et qu'à la même dalo il a publié trois discours (un en tète le chacun des trois volumes) : De VUtilUé et des Parties du poème dramatique, )e la Tragédie et des Moyens de la traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire, )e« Trois Unités d'action^ de Jour et de lieu. Si Corneille crut devoir, à celte date, aisonncr sur son système et sur chacune de st*s pièces, c'est à n'en pas douter, [uoiqu'il ne nomme jamais cet ouvrage, pour réfuter les critiques que lui dressait directement ou indirectement Tabbé d'Aubignac, dans sa Pratique du hédtre (parue en 4657). On sent, dans ces discussions très normandes^ que Gorleille a la prétention de s'èlre conformé aux règles, mais qu'il en élargit le 5ns et la définition pour les acconmioder à certaines libertés qu'il a prises. La érité, c'est que choisissant des sujets historiques et les compliquant encore, Coreille est à l'étroit dans les vingt-quatre heures et dans l'unité de lieu ; mais ue, d'autre part, son génie consistant surtout à réduire ses actions à une crise $sentielle de la volonté, les unités lui furent une contrainte utile. 11 ne s'est as douté que ces crises d'énergie, diluées dans une action de plusieurs jours, c donneraient pas la même impression de fermeté et d'héroïsme.

De plus, il a toujours cru se soumettre à des règles fictives, imposées par un etit groupe de connaisseurs auquel, depuis le Cid^ il jie voulait plus déplaire ;

n'a pas senti que le public tout entier, composé presque exclusivement depuis 636 de gens du monde et de bourgeois instruits, tendait d'instinct à cette îcherche de la vraisemblance, que Racine, après lui, devait réaliser si aisélent.

U a invention » chez Corneille. Dans quelle mesure 11 est historien. — Où

lorncille prend-il le sujet de ses tragédies ? Si nous mettons à part A/cd^e, le 'id, Œdipe, il n'imite pas des pièces antérieures. Il choisit ses sujets dansl'/iii;yire ; car il pense que « le sujet d'une belle tragédie doit être extraordinaire »; lais, en même temps, il veut que l'histoire « authentique » ce sujet. Que chcrhe-t-il en elTet ? Des exemples d'énergie humaine. 11 lui faut de ces cas rares t vrais tout ensemble, dont la volonté n'ait pu sortir qu'au prix d'un effort, lais d'un effort tout humain. Il écarte donc le merveilleux connue le banal ; et 'est bien l'histoire, laquelle est en quelque sorte le registre des actes surhunains de la volonté humaine, qui doit l'inspirer.

Peut-on cependiint l'appeler un historien ? Non, si Ton exige de l'historien le espect scrupuleux de la vérité ; car Corneille ajoute et retranche aux faits que ni fournissent les textes (Horace, Cinna, Nicomède, etc.). Mais l'essentiel est

346 L\ LîTTÉRXTURE FRASÇAISE

que, par ces modifications, il ne fausse jamais la vérilé générale, et qu'il en profite, au contraire, pour nous faire mieux pénétrer dans la psychologie d*une nation et d'un personnage célèbre, ou dans les lois intimes et cachées des événements. Or, on ne peut le nier, les Horace, les Auguste, les Nicomcde, les Sertorius, les Attila eux-mêmes, nous font comprendre^ par leurs sentiments et par leurs discours, qu'ils ont dû faire ce qu'ils ont fait. El cela est vrai surtout pour les Uomains. — L'histoire romaine a particulièrement tenté Gomeil]8»Cir elle est, plus que toute autre, un recueil de beaux exemples. Qu*on FeniriMi dans sa suite ou dans chacun de ses épisodes, à moins d*y voir la niam-4iMi Providence, avec Bossuet, il faut avouer que c'est un prodige de la ToMM humaine. Mais aussi, et surtout, le Komain, pris en lui-même, est esMmtkBfr* ment un héros. 11 n\i pas inventé le stoïcisme, mais le stoïcisme semble îniir été fait pour lui. 11 exerce sur ses passions le même empire que sur les ennovll de sa patrie ; il est maître de lui comme de Vunivers; et il en a consclenoei Ml proclame, il rafiinne par ses dissertations conune par ses actes. Enfinp lot w^ mains ont parlé une langue forte et sonore, abondante en maximes 8olidani||l frappées, en raisonnenuMits vigoureux et superbes. Si bien que ces Romalm^ttl furent impuissants à écrire des tragédies, sont devenus par leurs exploits» ^|^ psychologie et leur style, les héros incomparables de tragédies futures. «^^ n'est donc pas surprenant que CJorneille les ait aimés, y soit sans cesse roviM était encore donné Tallure et le langage romains à presque tous ses héroSiftl". sent-ils byzantins ou syriens.

L'action. — défait une fois découvert dans l'histoire, que ce soit chef 11^ Live (//orat'é»), chez Appien {lUniogune), chez Surins {Polyeacte) ou chei le Oê^ dinal Baronius (IléracUns), Corneille se contenle-t-il de le rendre dramatique et vraisemblable par le jeu des caractères? Nt)n ; il le renforce et le complique. Pour mieux faire valoir l'énergie humaine, hors de Vordre commun il /oi crée des fortunes {Horace). — 11 ne lui suflil pas qu'une sœur des Horaccs ait été fiancée à un des Curiaces ; il suppose encore qu'une sœur des Curiaces est mariée à Tun des lloraces. Ainsi, ce qui frappait déjà dans l'histoire, le sacriiice de l'amour au patriotisme, devient ici plus surprenant. — 0 ne lui suffît pas que Polyeucte, récenunenl marié à Pauline, lui préfère le ma^ lyre ; il faut qu'un rival, Sévère, apparaisse entre les deux époux, pour montrer que la jalousie n'a point de prise sur Polyeucle, et pour donner à Pauline l'occasion de choisirai de manifester, elle aussi, l'excellence de sa volonté. — 11 ne lui suffit pas qu'Auguste pardonne à un seul ingrat, Cinna; il faut que Pâme de cette conjuration soit la fille adoplive d'Auguste, Kmilie, cl que Maxime aussi soit un traître ; ainsi, le pardon sera une triple victoire sur la plus légitime colère.

Pîir tous ces renforcements de l'action, Corneille ne dépasse pas dans ses chefsd'œuvre les limiter de l'éntM'gie humaine; mais on sent qu'il est de plus en plus

L FOItMATIOS J)E LA THA<JÉniE CLASfU'JUË 311

ité par la dirflcuUé ; st-s hôros devicnncnl doa virUioscs de la volonté ; ils crùenl à ciix-im\iiics des obstacles pour le plaisir d'en (riomphcr, et leur :toire ou leur sncriliee u'imporlu plus à la i^randeur huiiKiiiie. Ainsi, la 'alite de Clêopâtrc et de Itodnguue, cellr de Viriule et d'Aricic dans Serloriiis, lutte de Griinoald et de Rodelindc dans i'ertharUe, — autant d'actions qui

sont telles que parce que le poète l'a lis du possihtf.

: ccdi-sii'di' niellre en fi-iief la voloii

i voulu, et qui sortent n

i- si'« iiéri>«, Corneille devait conslirv deH actions rj-lrrii-iircs et 'wriuhnlfs. i>aiis doute, nous trouvons neciision manifester noli-e énergie dans la liille qniilidjenne eonlre nos jKissions; mais ur que cette lulte devienne •ir(t»iri/iV/ii^, il faut que nous nous heurtions à eique difficulté imprévue, devant laquelle lout eourage ordinaire resterait puissant. Notre mérite s'aceroit, si d'un premier danger nous tombons ns un deuxième, plus grave encore, et si, à mesure que le hasard ou ; hommes nous accablent, nous redoulilons de force et d'audace. Ces stades seront cxléneurs à nous ; mais le jeu de notre libre arbitre est essen-

tiellement intime. Et voilà pourquoi les actions de Corneille sont à la fois artificielles et psychologiques. — Le Cid : il ne dépend de Rodrigue ni que son père soit insulté par le comte, ni que les Maures débarquent h Sévilie ; mais il dépend de lui de provoquer le comte et de le tuer, malgré son amour pour CaiL mène, et de risquer un combat inégal et héroïque contre les Maures. — Cinna : il ne dépend pas d'Auguste qu'Emilie sa fille adoptive, Cinna qu'il a comblé de bienfaits, Maxime son confident, le trahissent; mais il dépend de lui de pardonner. — Horace: il ne dépend ni du vieil Horace, ni de son fils, ni de Sabine, ni de Curiacc, que les Romains et les Albaifis choisissent ainsi leurs champions; mais il dépend d'eux tous d'accepter stoïquement cette situation terrible, et de préférer l'honneur à la famille.

Nous disons que, d'nufrc part, cette action est ascendante. Vin eiret,la situation s'aggrave d'acte en acte; les cvcnemenls semblent porter un défi à la résistance morale des personnages. Dans Horace, c'est déjà un déchirement pour Curiacc et pour Sabine que les Iloraces soient désignés par le sort ; mais quel coup de théâtre quand les Curiaccs eux-mêmes ont été choisis par Aibe ! Le vieil Horace est déjà profondément troublé, quand il voit ses fils et son gendre partir pour un .combat oïL ils doivent s'entretuer ; mais quelle épreuve pour son cœur de Romain et de père quand il apprend la mort de deux de ses fils, et la fuite du troisième I Et quand il est revenu de celle erreur, voilà ce glorieux fils qui se souille par le meurtre de sa sœur, et qui est menacé do périr comme un criminel I Ainsi, l'action monte toujours, pour éprouver et pour exalter l'énergie. Analysez à ce point de vue Cinna, Polyeucte, Pompée, Nicomède,

Les caractères et les passions. — On conçoit aisément ce que doit être un caiaclère destiné à jouei; un pareil rôle. La Bruyère dit que Corneille a peint les hommes tels qu'ils devraient être. En elTot, si's héros incarnent, nous l'avons déjà indiqué, une volonté maîtresse d'cllo-méme, une rais(m qui règne en souveraine sur la sensibilité et qui la tyrannisi', une clairvoyance morale toujours en défiance d'elle-même. De grands senlimenls les animent: le devoir filial (Rodrigue), l'honnenr (Don Diègue;, le palriolisnie (Horace, Nicomède), la clémence (Auguste), l'amour de Dieu (Polyeucte), la fidélité conjugale (Pauline, Cornélie), la dignité royale (Nicomède;, etc. Les personnages subalternes euxmêmes sont des entêtés : un comte de (lormas, un* Félix, un Ptolémée, une Arsinoé veulent avec âprelé. Enlin, quelques héroïnes appliquent leur volonté à la poursuite de leur satisfaction personnelle ou de leur vengeance : telles Camille, Emilie, Rodogune et Cléopâtre. Mais tous, on le voit, à des degrés divers, avec des buts différents, sont des énergies en action.

Quelle place Corneille donne-t- il à l'amour, qui, de toutes les passions, est celle qui détermine le plus de conflits tragiques? On cite toujours cette déclaration tirée d'une lettre à Saint-Kvremond (IGGG) : u J'ai cru jusques ici que l'amour était une passion trop chargée de faiblesse pour être la dominante dans

RMATIOy DE LA TRAGÉDIE CLASSIQUE

Sec héroïque ; j'aime, qu'elle y serve d'ornement, et non pas de corps. » i mois, Corneille ne caractérise qu'un petit nombre de ses pièces, où r n'cat en effet qu'un ornement que l'on pourrait supprimer : Héraclias, de, Œdipe, Allila. Dana presque toutes les autres, l'amour, loin d'ëlrc un ni, crée la diriiculto morale et rend Ib devoir surhumain. Le Cid change- 1 nature si Itodriguc et Ghimène ne s'aimaient ; c'est par amour pour

u ; 6) cet

vient d'u

1 libre choix de la volonté . raison ; il e.tt fondé sur l'eslime; si amoureux que soit le héros, il reste de lui-mËmc, et ne subit jamais celle fatalité dont Shalicspearc, Racine Et ont si profondément pénétré le mystère ; cl l'objet de son amour peut r, selon que son eslime a des raisons valables de se déplacer. Ainsi, Corurine, idéalise cl transforme en une énergie morale celui de tous nos mis qui, d'ordinaire, nous cause le plus de trouble et nous Atc le plus voyance. Voyez Pauline ; si Pauline était une femme ordinaire, môme rtueusc, elle laisserait périr, puisqu'il y tient, ce Polycucte qu'elle n'a que par obéissance, et elle reviendrait légitimement h Sévère qu'elle

a aimé jadis et qui Taime toujours passionnément. Mais Pauline, fille de Goi^ neille, n'aimait Sévère que pour son courage et sa vertu ; du moment où elle sent en Polyeucte une vertu supérieure et un courage étrange, c'est vers lui qu'elle s'oriente comme vers le pôle irrésistible de son cœur.

Moralité du théâtre de Corneille. — Cet empire de la volonté sur les passions» même sur les plus naturelles, fait proprement la moralité du théâtre de Corneille. Mais il faut préciser cette question de la morale de Corneille^ etexpliqucV pourquoi le théâtre de Corneille est une « école de grandeur d'âme » (Voltaire).

a) Corneille, dans ses plusbellcsjragédies, pose des « problèmes mora^^y p At des « cas de conscience ». Vexemple est rare et tragique ; mais il évoque des cas analogues, plus ordinaires, auxquels la leçon peut s'appliquer. Et la beauté de ces problèmes vient, on ne le remarque pas assez, de ce que le héros se. trouve pris non pas entre le devoir et la passion (car la plus élémentaire morale nous oblige à choisir le devoir, et dans ce choix, il y a €lu mérite, et non pas de la grandeur, «encore moins de Théroïsme), mais entre deux devoirs qui le sollicitent d'abord également, et dont l'un doit triompher de Faiifrél^ Croyez bien que Rodrigue, Curiace^ Auguste, Pauline n'hésiteraient pas un instant s'ils avaient à 'se décider entre la vcrlu et le vice, entre le courage et 1^^ lâcheté. Pour ne retenir qu'un de ces personnages, Augustq, ne peut-il pas, ne doit-il pas hésiter entre son devoir de chef d'État qui est de punir, et son devoir d'homme qui est de pardonner ? Ne peut-il craindre de se tromper, et n'a-t-il pas raison de s'interroger avec angoisse?

6) Et maintenant, quel est le principe qui déterminera le choix du héros? C'est ici, vraiment, que la grandeur d'âme va se montrer. Ce héros, d'abord, envisagera, non sans trouble, les deux forcer qui le sollicitent. 11 faut, en effet, i qu'il nous apparaisse libre et clairvoyant^; qu'il approfondisse tous les aspects, toutes les difficultés, toutes les conséquences de son acte; et qu'il se décide par^ :n choix raisonné de sa volonté. Ce raisonnement donne au héros un critérium certain, et lui fait discerner enfin le vrai devoir du devoir spécieux. Le vrai devoir se Reconnaît à ce qu'il exige de nous un sacrifice plus complet et un effort plus

grand. — Ainsi, punir comme chef d'Etat, c'est un devoir; mais Torgueil et la vengeance y trouvent leur compte. Pardonner, c'est un sacrifice, c'est aux yeux de la foule un aveu d'impuissnnce, c'est une abdication volontaire. Donc, le vrai devoir d'Auguste, c'est le pardon. — Céder aux inquiétudes d'une femme^ qu'on aime, éviter tout ce qui pourrait vous en détacher et tenir les serments qu'on lui a faits, c'est un devoir ; mais ce devoir porte en lui-môme sa douceur et sa récompense présente. Obéir à la voix secrète de Dieu qui vous appelle, courir au baptême, briser les idoles, c'est payer du sacrifice de sa vie et de soii| bonheur une récompense /u/ure. Donc, Polyeucte ira se faire baptiser. c) Mais peut-ôtre ce héros, une fois, qu'il aura accompli son oénible devoir.

RMAT/0,V DR LA TliAOliDIi: CLASSIQUE

1, en présence des mines de son bonheur, ou de la mort qui vnlo frapper, lient de faiblesse? peul-âlre se rcIrouvcr.i-t-U tout simplement homme, ;ttera-l-il sa n ? Jamais, lène, Rodrl-/

cœur tout it de son 30-

dira : « Je ,

et à.

Polycucte.

partir pour ilice, fera la

réponse. Le

Horace n'a I n)ot de resur le meura sœur. Phu- !St pas déijri- ■ la mort de cle, mais elle 1 lu supplice

iflii, le slylo deccthcilire celle cxpreslcotiidci^ran- .•ime. Ce no ic plaidoyers, •nh, disierta- >asun de ces ui ne cherche lincre ses ud-

icellcnce de o\\. Tonte la

cî

^e^^HkU'iubj

ni"-

jaa^- -

istiiignédn devoir spécieux, se trouve là. Itiidrij^uo prouve ùCliiniéne cpi'il ■oralement obligé de la rendnt orpheline; et CJhimène lui prouve h son uVlIo doit le faire punir. Pauline prouve 11 Sévère qu'elle ne doit plus

362 LA LfTTÉRAWnE J'R.WÇAISE

Vaimer, et qu'il doit demander la grâce de Polyeucte. El, dans ces discours, tous les sophismes de la passion ou de Torgueil sonl poursuivis et réfutés ; on descend jusqu'aux subtilités dialectiques les plus ténues ; c'est une prodigieuse casuistique stoïcienne.

Voilà pourquoi le théâtre de Corneille provoque Vadmiration, Par les sujets, par la nature des passions, par le mécanisme moral des héros, Ijjiousélève audessus des. choses mesquines ou des tentations troublantes. Mais surtout il nous donne confiance en la force dé la nature humaine. Nous ne nous savions pas si bien doués pour la lutte, si supérieurs à la vie bahâlé^ si capables de connailn notre vrai devoir, si vigoureux à le rempirc;sî pleinement satisfaits par le seui lénioignage de notre conscience. De là, une contagion de grandeur qui se degage du Cidy d* Horace, de Cinna^ de Polyeucte, et même de Pompée , de Sertoriuî et de tant d'autres pièces. Car le commencement de l'héroïsme est l'admiratioE de la vertu.

Le style de Corneille. — Corneille est un de nos plus grands écrivain: en vers, et peut-être le plus grand. 11 n'est pas poète au sens où Tentendcnt Icj romantiques ; il est sobre d'images; il développe des raisonnements et des idées plutôt qu'il n'exprime des sensations. 11 discute, il distingue, il accuse, i réplique, il gourmande la sensibilité par la voix de la volonté ; bref, il est ora leur. 11 a toutes les qualités de la plus belle rhétorique ; il en a aussi les défauts: la subtilité, Tcmphase, la déclamation. Mais ce qui frappe le plus chez lui, c'esl Tadmirable propriété d'un vocabulaire le plus souVent abstrait, où les nuance? et les degrés du raisonnement sont marqués avec une merveilleuse sûreté. Ix plus, ce style a toujours une gravité robuste, et vraiment dramatique ; rien de mièvre, d'incertain, de vague. On sent, au théâtre, la vigueur toute- scénique de cette langue et de ce style. Enfin, si Corneille excelle à développer avec ordre et logique une série d'arguments et à composer de longs discours (II* acte de Cinna, IV* acte d'Horace, IV® acte de SertoriuSy etc.), il n'est pas moins habile soit à fornluler de courtes et impéralives maximes, soit à disposer un dialogue en répliques antithétiques, dont les vers étincelants se croisent comme les attaques et les ripostes de deux épées.

Page 1