LE ROMAN HÉROÏQUE ET PRÉCIEUX
Mlle DE SCUDÉRY. — Madeleine de Scudéry (1608-1701), qui devint une des plus illustres pré<;iouses, et dont les samedis continuèrent, en Taltcrant, rinfluencc des réunions de la Chambre bleue, entreprit avec son frère Georges, une série de romans, dont le succès dépassa celui de tous les précédents, i Les sujets sont tirés de Thistoire : celle de la Turquie {Ibrahim ou VlUiulre Bassa, 1641), de la Perse antique (Ar/amè/ic, ou le Grand Cyrus, 1648), de la Rome des rois {Clélie, 1654), etc. 11 est probable que les aventures, les coups d*épée, les batailles, etc., sont la part de Georges, le capilan « à la fertile plume ». Les analyses de caractères, les dissertations morales, toute }a partie psychologique, celle qui fit surtout le succès et qui constitue Toriginalité de ces romans, est de Madeleine, u De cette collaboration sortit une œuvre vraiment curieuse sous sa double apparence : quelque chose, toute proportion gardée, comme un roman de Dumas père, revu par Paul Bourget (1). » I
Le plus célèbre de ces romans est le Grand Cyrus, Cyrus, fils de Cambyse, I sous le nom d'Ar/amène, est amoureux de Mandane, fille du roi des Mèdes. U la dispute à ses ravisseurs, et conquiert l'Asie pour la retrouver et Tépouser. Nous sommes fort choqués aujourd'hui des anachronismes de mœurs et de sen- { timents que présente le Grand Cyrus ; et de cela justement les contemporains; furent charmés, parce que Mlle de Scudéry n'avait pas du tout prétendu peindre' les anciens. On sait, depuis que Victor Cousin a retrouvé la clef du Grand Cyras^ que, dans les personnages de ce roman, Mlle de Scudéry a voulu représenter la société de son temps. Cyrus, c'est le Grand Condé; Mandane, Mme de Longue ville; on y retrouve également presque tous les habitués de PHôtel de Ram- , bouillet et des samedis^ jusqu'à Mlle de Scudéry elle-même sous ie nom de Sapho. Ces caractères sont bien tracés, avec une application un peu laborieuse et diffuse ; mais les traits psychologiques devaient être à la fois fort exacts et très délicats, pour que les originaux eux-mêmes s'y soient reconnus sans di> plaisir.
Clélie est encore un roman à clef (Mme Scarron, la future Mme de Maintenon, X parait sous les traits de la vertueuse Lyriane). C'est là que figure la fameuse ;
(1) p. MoRiLLOT, le Roman en France, Masson, 1808, p. 81.
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448 LA LITTÉRATIJRR FRANÇMSt:
Carte du Tendre. Il y faut voir un agréable et très ingénieux badinage, devant lequel il est tout à fait ridicule de s*indigncr. Lisez cette carte, comme une analyse des différentes sortes d*amour ou de tendre. Trois villes portent ce nom de Tendre : Tendre sur Estime^ Tendre sur Reconnaissance, Tendre sur Inclination; les routes qui y conduisent sont jalonnées de villages, qui forment comme autant d'étapes. Si Ton arrive très vite à Tendre sur Inclination, le chemin est plus difficile et plus long vers Tendre sur Estime. Et vraiment, quand on sait Tinterpréter et la dégager du jargon galant, cette carte est bien celle d'un pays où Ton n*a point fait de nouvelles découvertes. Transposée dans le ton tragique, la Carte du Tendre se retrouve tout entière chez Corneille et chez Racine.
Ces romans héroïques et précieux eurent un succès mondain exagéré sans doute ; mais c'était du moins une littérature distinguée, morale, qui fait honneur par sa psychologie à la société qui Ta inspirée et qui s'y est reconnue.