BOILEAU
Vie et caractère. — Comme Molière et Voltaire, Nicolas Boileau-Despréaux est né à Paris (Ij (et non à Crosne, prés Villeneuve-Saint-Georgcs, comme onl'a cru longtemps], le 1°' novembre 1C3C. It élait le quinzième enfant de Gilles Boileau, grefOer au Parlement. Deux de ses frères, Gilles (avocat, qui fut de l'Académie française vingt-cinq ans avant Despréaux), et l'abbé Jacques Boileau, chanoine de la Sainte-Chapelle, eurent également une réputation de u bel esprit»
(1) Une
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itsblo la Uit Daitrs d.
Il cbambre oA lot eompoiài
524 LA UTTÏinATVUE FRASÇAISE
et d(» causticité; leurs bons mots furent côlùbres (i). — Nicolas perdit sa mère un an après sa naissance. Il fut élevé, dil-on, très durement, jjar une vieille domestique. On signale ainsi Tabsence de l'affection maternelle chez de grands écrivains, pour expliquer leur manque de sensibilité; on oublie que Racine avait trois ans quand il perdit sa mère. Toujours esl-il que le futur auteur des Satires était, dans sa première enfance, i)lul6t timide et taciturne ; son pcrc disait de lui: « Pour celui-ci, c'est un bon garyon qui ne dira jamais de mal de pei*sonne. » Il commença ses études, à O^ge de huit ans, au collège d'Harcourt (aujourd'hui lycée. Saint-Louis) ; et, vers onze ans, dut subir la grave opération d.' la pierre. Jl passa ensuite au collège de Boauvais, à Paris. On le destinait à l'Église ; et, de bonne heure, il fut tonsuré; mais rebuté par la théologie, il obtint (le son père la permission de faire son droit, et il devint avocat. 'D'ailleurs, il n'aimait pas plus la chicane que la théologie.
La mort de son père (1657) lui donna, sous tous les rapports, rîndépendancc dont son talent avait besoin pour se développer. D'abord, il put renoncer au barreau, pour faire de la poésie. Et, surtout, il se trouva possesseur d*une modeste, mais .solide fortune, ce qui explique en grande partie l'absolue liberté de ses satires. Boileau fut un rentier^ h une époque où la plu()art des écrivains ne vivaient que des libéralités des grands et du roi. Qu*on ne l'oublie pas en lisant les louanges qu'il adresse à Louis XIV, à Condé, à Golbert, h Montausier: il n'en attendait rien, que de l'estime. — A celle époque, probablement, il prit le nom de Despréaux, d'un bout de terre appelé les Préaux^ que possédait son père il Crosne : c'est presque toujours sous ce nom qu'il est désigné au dix-septième siècle.
Boileau commença par publier quelques vers médiocres dans un recueil de poésies galantes paru en 1663. Mais, dès 1660, il avait écrit sa première satire ; et il continua jusqu'en 1669 à combattre les mauvais poètes et à défendre ceux que la postérité a reconnus. C'est la première période de sa vie littéraire. — La seconde s'étend de 1669 à 1677 : elle comprend les Épitres, les quatre premiers chants du Lutrin^ VArt poétique, la traduction du Traité du sablime^ de Longin. Boileau réside alors le plus souvent dans sa maison d'Auleuil : il y reçoit ses amis Molière, Racine, La Fontaine, Chapelle, Furetière. Protégé et aimé par le roi, il n'en obtient une pension qu'en 1676 ; et, en 1677, il est nonunc historiographe en même temps que Racine. — La troisième période, de 1677 à 1711, est celle pendant laquelle Boileau compose ses derniers ouvrages en vers, quelques satires cl épîtres, les chants V et VI du Lutrin. L'Académie ne songeait point à lui ; elle était pleine encore des écrivains qu'il avait ridiculi.sés ; le roi l'imposa en 1684. 11 fut alors très occupé par la querelle des anciens et des modernes, à partir de 1687 ; il ajouta en 1693 au Traité du sublime^ de Longin, des Réflexions critiques, A la lin de son existence, survivant à tous ses amis, accablé d'inflrmités,
(i) Cf. Sainte-Beuve, Cau«tfrte5 du lundis i. VI.
LA THKOniE HE L'WH\L CJ.SSSJQVE
il était devenu morose et chagrin. Il iichango alors avec Brossclle, un avocal a Piinlemeiil de Ljoii, foii ijpris de son talent et de son caracicre, des lettres Iri
ialéi
iiilfS, lïtqiii
coiistilucnt ponr son histoire, celle de ses Œuvrc3 cl celle de la société conlemporaine, un document des plus précieux.
Il mourut le 13 mars 1711, rue du Cloilrc-Nolre-Damu, chez le chanoine Lciioir. Il fut inhumé dans la Sainlc-ChapcUo. Un imposant cortège accompagnait ses modestes funérailles. <■ Il avait doue hicn des .-unis, s'écria un passant, ccl homute qui disait du m.il de tout le monde [ » Depuis J8I9, les restes de Boileau ont clé transportés â l'égl ise Sain t-Germa i n -des- Prés.
Chronologie doa Satires- — Les latircn do Uoileau ne sont \nt ruigûcs, ilani tou- Sa
les lei éilitious actuel- Le pragrAi Ici, d âpre» leur orJro "'nia
chronologique (I). Or,
ik .
lelaQge
I» AtudE
ni^nurur las progrès de Boiloau, et sura 1 (AdU'Oj: d'un potle à la ville de Pariai ; Il on dûbrhura (1) CmI dam cat ordre que -fu aTons esaB^A da rétablir notraidilion de Builbau tHMier, IiHt).
)S cUiscr pur dates, pou En 1660, Boileau £cril U si
526 L\ UTTKUATVnE FUASÇMSE
plus lard le long épiAO<lo des Embarras de Paris^ pour en former la satire VI. De 1663, dutc la salirc Vil {sur le Genre satiritjur). De IGiil, la satire H (à Molière, sur la nimt); el la salirc IV (à l'abbé Lo Vayer, sur les Folies humaines). De 16G5, la satire 111 {le liepas ridicultr) ; la satire V (à Dangcau, sur la Nohlessc) ; cl lo Discours au roi.'-' Boîleau n'avait encore fait imprimer aucun de ces morceaux, qu*il récitait volontiers à ses amis, et dans certains salons où rr>n goùlait fort ses hardiesses juvéniles, lorsqu'il en parut, en Hollande (lOfk)), une édition qu'il qualifie de « nionslru<Mise )>, sous lo titre do Discours liltres et mnranx en vers. Aussitôt Doileau donna, celle mémo année, une édition correcte, chez le libraire nillainc. Lo livre eut un très grand succès. Il y ajouta, l'année suivante (1667), tU'MX autres satires, la VIII* (à Claude Morel, doyen de la Faculté de théologie, sur l'Homme) vi la 1\* {A son K.</)r//). — V.n IfiîH, il publia la salirc X {les Femmet) ; en IGÎW», la \1* (à Valincour, l'Honneur) ; en 1711, la \ll' {l* Équivoque),
Le8 Satires bourgeoises et morales. — Disons d'abord quelques mots des satires pillon;K<iues cl u bourgeoises », et des satires morales. C'était une tradition qui datait d'Horace, do Juvénal, et qui s'était contiiméc en France a\ec Malhurin R6|fnier, que de tracer dos portraits ou des taMraux satiri(|ues, en s'inspirant des mtpurs du jour. Boilcau n'inventait pas, il imitait plutôt quand il écrivait les Emltarras de Paris et le Bepas ridicute. Son originalité consiste à avoir introduit, dans ces cadres traditionnels, certains détails nouveaux. Or, c'est bien lo Paris do 1600, ce sont bien les ridicules bourgeois de la mémo époque, qui nous plaisent dans les satires III et VI. On s'en convaincra en faisant une comparaison entre Hoiieau et ses modèles (1). — Mais il faut encore remarquer que lioileau n'a jamais été meilleur poète, dans lo sens où ce mot implique le don de voir et de p<rin(/r(* le détail pittoresque. II est alors un réaliste très spirituel. Et chaque fois que, dans les satires morales et littéraires, il se remet h décrirCy les mêmes qualiléiise ro- Irouvent (voyez en particulier, dans la satire X,rhistoiro du lieutenant criminel Tardieu) (2). A plus forte raison dans le Lutrin. Il est bon, sans doute, do citer les beaux vert des Épitret et de l'Art poéluiue; mais Boilcau y est abstrait, et sa langue n'a plus la môme saveur.
Les satires morales sont décidément moins bonnes, sauf la satire V (ta Noblesse)^ qui est judicieuse et courageuse. l->prit trop parisien, d'une causticité systématique, Boilcau ne possède, en ce genre, ni idé(>s générales assez profondes, ni finesse psychologique. Son jansénisme bourgeois lui donne un ton à la fois morose et railleur qui agace. U satire IV [les FiUirs humaines], la salirc VIII {t^Ihmme), sont formées de lieux communs anciens, et qui cette fois no sont renouvelés ni par l'observation des mœurs contemporaines, ni par lo pittoresque de l'expression. La satire X {les Femmes), assci maladroitement imitée do Juvénal, contient cependant quelques portraits vivement tracés, et elle se sauve par l'épisode quo nous citions plus haut ; replacée à sa date, dans la querelle de< anciens et des modernes, cette dixième satire se comprend mieux (3). On peut presque n^ gliger les faibles satires XI et \ll {l'Honneur et VÉquivoque).
Les Satires littéraires. — Dans les satires bourgeoises ou morales, les traits ne manquent pas contre les mauvais poètes {le ftepas ridicule), les précieuses {les Femmes)^ et \et noms de Colin, do Chapelain, de Coras, de Pradon, y apparaissent soudain, au détour d'ui vers. On sent que Roileau est avant tout, et par nature, un critique littéraire. Ses meillcurr« satires, celles auxquelles on est obligé de reconnaître h la fois do Vopportunité et de Viitfluence^ sont donc les satires II (sur la Pime) (4), Vil {le Genre satirique) (5), IX (ii son Esprit .
(1) Ces comparaisons sont aisées, frrârc aux notos dos éditions classiques.
(2) Morccau.T choisis, 2' cycle, p. &Wi.
(3) Klie souleva une polémique assez vive, à laquelle prirent part Amauld, Perrault, La Bruyère Cl nori.EAiT (Hatier), pp. 48(M99.
(A) Morceaux choinis, 1" cycle, p. 2'^t. (5) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 5U7.
La théorie DR L'IDÉAL CLASSIOUR
il paiDt aa 1704 par llyacinlha Rigaud (lûM-17*ï) a( gruvt par Pl«m Dravai,
55J8 fA LITTÉRATURE FRANÇAISE
Trois excès, nous l'avons vu, s'étaient manifestés dans la poésie française : la préciosité, Vemphase et le burlesque ; ci chacune de cas déformations de la nature était rcprésontée, vers ItJGO, par des poètes influents. De si loin, nous nous imaginons volontiers que les lienserade, les Cotin, les Chapelain, les Scatron, les Pradon, etc., étaient peu estimés d'une société qiii applaudissait Corneille et sa>ourait les Provinciales; ci que Roilcau s'est atlafiué })ruyamment, pour se faire à lui-mome une réputation, à des écrivains quo le bon sens public avait déjà exécutés. Mais c'est une erreur. Boileau prenait à partie des critiques dont le jugement était considéré comme infaillible (et n'est-ce pas Chapelain que va consulter respectueusement le jeune Racine, en 1000?) ; des poètes qui' faisaient les délices des ruôllius par leurs sonnets et leurs madrigaux, ou qui fondaient leur réputation sur d'emphatiques épopées ; des romanciers qui menaient impunément leurs lecteurs Jusqu'au \ingtièmo volume ; des tragi(|ues, qui encombraient la scène de héros grandilo- ([uents ou doucereux, (^es messieurs avaient pour eux les libraires, les gjands seigneurs, et rAcadémie, l'.Xcadémie où Boileau, ré[)élons-Ie, ne fut reçu qu'après avoir publié presque tous ses ouvrages, et dix ans après C Art poétique^ sur le désir formel de Loais XIV, Si Scudéry, Chapelain, Saint-Amand, Colletei sont devenus des « grotesques » au sens exact du mot, c'est que la campagne courageuse entreprise par Boileau a fini par les discréditer à ce point, que leurs noms mêmes seraient aujounl'hui oubliés si Boileau ne les avait nichés dans ses vers immortels. « Et qui saurait sans moi que Colin a prêché 1 » — D'autre part, combien ces grands classiques, installés depuis deux siècles dans une réputation indiscutée, les Molière, les Racine et les La Fontaine, ne furent-ils pas combattus par des cabalts d'auteurs ou de gens du monde? On a fait l'histoire des ennemis de ikuine; q[\ie dire des ennemis de Molière! L'opinion publique ne les a donc pas reconnus du preittier coup. Klle a hésité entre Quinault et Racine, entre Boursault et Molière, entre Bertserade et La Fontaine. C'est Boileau qui, avec une singulière sûreté de diagnostic^ a proclamé -■ — dès le premier jour la supériorité du génie durable sur le talent à la mode. Quand il adressait à Molière ses stances sur l'acole des femmes ou sa deuxième satire ; quand il distinguait, dès [Alexandre, Racine de Quinault; quand il disait de Britannicus que c'élidi la pièce des connaisseurs ; quand il écrivait, après Phèdre, son épitrc sur l Utilité de$ enne^ mis (1) où Racine et Molière entrent dans l'immortalité, on était en plein combat. Lorsqu'il s'agit de contemporains, les plus clairvoyants parfois sont aveuglés par la prévention ou par l'amitié. Or, Boileau n'a commis d'erreurs littéraires quo sur les auteurs de l'antiquité, du moyen âge et du seizième siècle ; sur son propre temps, il ne s'est Jamais trompé, ni en bien ni en mal. Ses réserves mêmes sur Molière, dans VArt poétique, peuvent s'expliquer.
Ainsi, le rôle de Boileau satirique, à son heure, fut double : d'une part, ruiner les fausses réputations qui encombraient les salons et la scène, pour déblayer la route aux grands génies ; d'autre patrt, imposer à l'opinion les Racine et les Molière. Sans doute, ceux-ci auraient Uni par triompher. Boileau n'a point été à leur égard un critique positif. Les lois des genres classiques, il ne les formule ({u'après l'apparition des chefs-d'œuvre. Mais il a peut-être préservé ses amis du découragement ; il les a moralement Soutenus contre les cabales; il leur a persuadé que la postérité leur rendrait justice; il leur a fourni le caractère et l'ftme.
Boileau pouvait donc légitimement faire son apologie dans la neuvième satire, qu'il adresse A son Esprit. Il y répondait victorieusement h des objections qu'il savait retourner contré ses adversaires eux-mêmes, avec une verve digne du Pascal des Provinciatrs uu de P.-L. Courier (2). Les a droits et les limites » de la satire sont ici parfaitement tracés, et Boileau se vante avec rais(»n de n'avoir jamais fait de fAcheuses personnalités : il a toujours su a de riiommo d'hoiuieur distinguer le poète )). Croyait-il par là désarmer ses
(l) Morreaux choisix, 2* cycle, p. (V02. ['i\ Morceaux choisis, 2' oyr.le. p. 529.
LA TUÊnniF. DE L-IDÉAL CLASSIQUE
ropro do l'homme de loltrei est pliu cUatouil-
Les Éplti^a. — Vuic<. d'ibord, dans Èpil-es : ~ En 1069, épitro 1 (Au Roi) ; l'qiilro II [h l'nbbé des Roches, Coati
jcl onlro chronologique BoiJuau a composa nos ■I fragment, détacha do celle £pUrc, a furmâ lel procès); — 1672, épttre IV [Pawage du
ÉW
tJ-\--y
'^mf'fl
D'après l'estampe d Abra
Rhin) ; — 1673. épttre III (i AriiaulJ, Sur la mauvaiie honte); — UH, épitro V |i GuiliLTaguei. Sur la eonnaitsance de loi-même); — 1675, épltre Vlll {Aa Roi); épllre IX (à Scignolay, le Vrai) ; — li;77, épltre VI (à Lamuignun, Sur la Campagne) ; épllrc VII |à Bacille, Sur ÏUtUili dei ennemi») ; — lft)6, épitro X [A ses Fers); ipltro XI {A ion Jurdi- Kier) ; épitro Xll |à l'abbê Itunaudut, Sur l'amour de Dieu.)
Parmi ces épltrus, il faut disliiisuor colles où BuiJcnu, s'adressaiit au Hol, lui donne des CDiiaeils de modération tuut en le louant avec Itnesse (ép. I], et raconte scs'Oiploilt
[l)I.ir
» jiidln.
a JuLr
E (/mpr
> de thiilT,
530 Lk LiTTÉ RATURE FRANÇAISE
(ép. IV). Peut-être U Passage du Rhin nous est-il un peu gftté par la mythologie et par des procédés de style que le sévère critique des épopées contemporaines aurait dû éviter. Mais il y a aussi, dans ces épîtres, des vers bien frappés, d'une versification amusante ; tels ceux où Boileau enchâsse tant de noms propres de villes ou de guerriers illustres. — Viennent ensuite les épiircs à la fois morales et littéraires, qui sont les meilleures {V, VII, IX). Los deux dernières surtout : à Racine, Sur VUtilité des ennemis (1), et, à Seignelay. Sur le Vrai (2), sont les chefs-d'œuvre de Boileau ; on y a remarqué avec raison, surtout dans la VII*, une émotion assez rare chez Boileau, et qui n*en a que plus de prix. — Enfin, d'autres épltres sont, en quoique sorte, plus personnelles. A l'imitation d'Horace, un de ses modèles préférés, Boileau nous parle de sa vie à la campagne (à Haute-lsle, à BAville, chez M. de Lamoignon (3), à Auteuil, dans la petite maison, dont le jardinier Antoine est l'intendant). Ailleurs il s'adresse à ses vers (ép. X} : li, il nous donne quelques renseignements sur son âge et sur son caractère.
Les épîlrcs de Boileau n'ont ni le charme, ni la facilité des épttres d'Horace. Mais on ne saurait nier qu'elles leur sont supérieures au point de vue philosophique, politique et même critique. On ne trouve pas chez Horace, croyons-nous, l'équivalent de la belle épître IX, à M. de Seignelay, qui contient, mieux encore que l'Art poétique peut-être, la doctrine de Boileau, ni surtout de Tépitre VII, à Racine, une des plus éloquentes proies* tations du génie conscient de lui-môme contre le succès momentané de la médiocrité.
Le Lutrin. — Ce poème héroï-comique en six chants fut publié en deux fols. Les quatre premiers chants parurent en 1673 ; les deux derniers, en 1G83. Le sujet en est une querelle entre les membres du chapitre de la Sainte-Chapelle. « Dans oe chapitre, écrit Boileau, le trésorier remplit la première dignité, et il officie avec toutes les marques de répiscopat. Lo chantre remplit la seconde dignité. U y avait autrefois dans le chœur, à la place où se tient le chantre, un énorme pupitre ou lutrin, qui le couvrait presque tout entier. Il le fit ôter. Le trésorier voulut le faire remettre. De là arriva une dispute... » M. de Lamoignon ayant défié Boileau de faire un poème épique sur ce sujet mesquin, Boileau tint la gageure, et écrivit le Lutrin. Il eut l'iiunneur de créer en France une sorte de burlesque nouveau. Au lieu que Scarron et ses imitateurs faisaient du burlesque en attribuant des trivialités ou des boufTonnerios à de grands héros, et en transposant les actions épiques sur un ton plus bas, Boileau fait justement le contraire : pour chanter cette a querelle de sacristie », il embouche la trompette épique; il proie à des personnages vulgaires ou grotesques des gestes et un langage de héros ; il use des procédés /lom^riçues pour raconter l'expédition nocturne d'un perruquier ou une bataille à coups de livres. Cette parodie retournée est peut-être plus spirituelle que l'autre, et elle n'entraine point l'idée d*une profanation, comme le Virgile travesti ou la Belle Hélène.
Sans analyser ici le Lutrin, qui est d'une lecture si divertissante, notons seulement que les cinq premiers chants sont versifiés de la façon la plus heureuse. C'est la manière des satires bourgeoises, vive et pittoresque, relevée çà et là par des traits d'excellente critique littéraire (4).
L'Art poétique (1674). — VArt poétique est divisé en quatre chants. Au Chant /, Boileau donne des précoptes généraux, qui peuvent convenir à tous les genres : nécessité de l'inspiration, connaître la nature de son propre talent, accord de la rime et de la raison, éviter l'emphase et le burlesque, être clair, correct, savoir se corriger et se soumettre à la critique. Boileau intercale dans ce chant (v. 113-146) une courte histoire de la poésie française, de Villon à Marot. — Le Chant II contient les préceptes des petits genres
(1) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 602.
(2) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 606
(3) Morceaux choisis, i" cycle, p. 2&9.
(4) Morceaux Choisis, 1" cycle, p. 265 ; 2* cycle, p. 608.
hk THÉORIE PB L'IDÉAL CLASSIQUE
de poéiia : l'églogueF l'élégie, l'ude, la Rpnitet. répieramme, le rondeau, la ballade, le madrigal, et la uLIre, dont Boilsau fait l'histuire ciioz le* Lalina et chei les Français. — Au Chant III, Boileau aborJe le» grands gtnrt» : tragédie, épupée, comédie. A pro[ioE de la tragédie, il étudie le* urigiiie» du guiire en Urèce et ju^e le lliéltre du moyen âge ; pour l'épopée, il rccom mande le merueUUux palun, reluld'llumcni.otilat- Lique vilement ceux qui conseillent vu qui pratiquent le meroeilluax chrétien; 1h comédie l'amûne i juger Téronce et Molièru. — Le Ckanl IV est consacré i des conseils de bon sens et de moralité: la poésie ne souHre pas la médiocrité ; [aire choix d un bon cea-
rie pas travailler pour l'amour du gain; éloge do Louis XIV qui, par ECS bienfaits, a relevé la coiiditiun du poète.
Ce poème didactique
vres de Boileau, celle <]ui a le plus servi i ga réputation et qui lui a le plus nui. Disons d .ibord qu'au point de vue du style, l Art poétique, remarquable souvent par la fermeté, toujours par la propriété des termes, abondant
dcve
emble
rable aux meilleures sa- 4potuéose or bûile*o
lires ni aui meilleures D'aprèa I estampe de Bernard Picarl (1673-1T33).
épitree. Ce slylc a, datii
l'ensemble, quoique chose de compassé, de froid et d'artificiel. — D'autre part, chaque
fois que Bolleau touche i l'histoire littéraire, loit ancienne (Homère, la tragédie grecque,
l'ode grecque), soit moderne (Marot, Ronsard, le théâtre au moyen âge), il est insuffisant
53Î LK LfTT h: RATURE FRANÇAISE
ou inexact. Kxccptons-en Sti courte histoire de In satire à Rome. En donnant de chaque genre une définition abstraite et absohie, liuîlcau semble ne tenir aucun compte des dilTurenccs essentielles que les temps et les pays établissent dans le ^oiîl littéraire. Il est souvent dogmatique^ au sens le plus étroit du mot. li manque de ce que nous estimons le plus aujourd'hui dans la critique, le sens historique. Ce défaut est particulièrement sensible dans son plaidoyer en faveur du merveitleux païen.
Mais, pour apprécier à sa valeur l'Art poétique^ il faut, nous l'avons déjà observé, lui appliquer précisément cette critique historique que Boileau ne connaissait pas. Tout s'y explique alors, et les défauts mêmes en deviennent intéressants. Tout y concorde avec l'idéal 3t avec la pratique des grands écrivains classiques, dont Boileau ne faisait, après tout, qu* « enregistrer l'usage ». — a Législateur du Parnasse », si l'on veut ; mais comme celui qui codifie le droit coutumier, et non comme celui qui impose des lois nouvelles.
La doctrine de Boileau. — Dégageons donc les principes essentiels de la poétique de Boileau, en consultant à la fois VArt poétique et les Épitres.
!•» Rien n'est beau que le vrai, — Le vraij c'est la /îrt/ure,niais la nature à la fois générale et choisie ; — générale, parce qu'il faut que l'œuvre d'art intéresse tous les hommes capables de réfléchir et de sentir, — choisie , parce que les exceptions ou les monstruosités que produit parfois la nature sont contraires à son plan ordinaire et que nous n'arrivons au général que par le choix. Voilà pourquoi Boileau proscrit le précieux, le burlesque, l'emphase, et revient sans cesse au naturel f seul beau, c'est-à-dire seul digne d'attirer et de fixer l'artiste. — Ce naturel, dans les grands genres, est surtout psychologique. Cependant, Boileau n'exclut pas la peinture pittoresque de la nature extérieure ; mais il en élimine les traits trop spéciaux, qui pourraient devenir inintelligibles aux lecteurs d'un autre âge. — A. de Musset a dit plus tard : Rien n^est vrai que le beau; ce précepte n'a pas un autre sens que celui de Boileau.
2® Le vrai seul est aimable. — Le but de la poésie n'est pas d'instruire ni de prouver, mais de plaire. Et Boileau affirme que seule la nature plaît. Toute afTeclation rebute le lecteur. « Chacun pris en son air est agréable en soi. » Et il faut p/airc, au dix-septième siècle, à la société , laquelle ne supporte pas le sublime continu, ne tolère pas le réalisme trop bas, aime à se reconnaître dans les analyses et dans les inventions qu*on lui présente, plutôt qu'à se sentir dominée et écrasée par Texlraordinaire.
3® Aimez donc la raison, — Mais quel sera le critérium dans la recherche du vrai et du naturel? Notre imagination nous entraine dans rirrécl et dans la fantaisie ; notre sensibilité nous porte à exagérer nos propres façons de souffrir ou de jouir; donc, c'est notre raison qui nous servira de guide. Raison^chez Boileau, est presque synonyme de bon sens. C'est la faculté moyenne et universelle, commune à tous les hommes, dans tous les temps et dans tous les pays, qui prend pour base de ses jugements ce qu'il y a d'universel et d'irréductible dans la nature humaine.
^^ Vimitation des anciens. — Et comment former notre raison j lui apprendre à distinftuer le vrai du faux, le général du particulier, ce qui durera de ce qui
L\ THÉOniE DE rJIDÉAL CLASSIQUE 533
doit passer? Par l'étude des anciens. Ceux-ci, en effet, plus rapprochés que nous de la nature, l'ont décrite et analysée avec plus de simplicité. Et surtout, comnnent se fait-il que leurs ouvrages, conçus au milieu d*une civilisation si différente de la nôtre, aient pu survivre à tant de révolutions dans la politique, la religion, les mœurs, les formes mêmes de l'art? Gomment? si ce n'est par ce qu'elles contiennent de vraiment universel et de réellement humain ? A leur école, donc, nous apprendrons comment on distingue V homme sous les individus, et nos ouvrages mériteront à leur tour de vivre dans la postérité.
Telle est, en résumé, la doctrine de Boileau. Tous les préceptes particuliers se ramènent à cette théorie générale.
Que lui manque-t-il pour être complète? Nous Talions voir en étudiant la ouereUe des anciens et des modernes.