‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 203 sur 408 · II. — LA SOCIÉTÉ ET UOPINION · texte numérisé non relu

II. — LA SOCIÉTÉ ET UOPINION

La cour. — Dés les premières années du dix-huitième siècle, la cour perd son influence prépondérante. Ce n'est pas qu'on y soit moins assidu, jusqu'à la llévolulion, et que la faveur du roi ne soit demeurée précieuse cl utile. Mais ce roi, Louis XIV vieillissant et surtout Louis XV, ne cherche plus à diriger le goût ni l'esprit public. Rien ne conflrme mieux la réalité de rinfluence exercée par I^uis XIV jusque vers 1700, que l'incertilude et le désarroi qui succèdent à l'unité harmonieuse imposée par sa forte personnalité. A la cour de Louis XV, divers partis se combattent, qui l'emportent à tour de rôle. Un changement de ministre remet tout en question ; le roi règne encore et ne gouverne plus. En face de cette cour divisée, mais où l'étiquelte conserve sa tyrannie et où les idées sont aussi opprimées que les mœurs y sont libres, se dressent les salons.

Les salons. — Si les premiers salons du dix-huitième siècle, la Cour de Sceaux et le salon de Mme de Lambert, sont frivoles ou précieux, déjà celui de Mme de Tencin, et surtout ceux de Mme du DelTand et de Mme (icolîrin deviennent des centres philosophiques. Ce qui caractérise ces réunions, c'est d'abord le mélange plus intime des différentes classes: les geritilshonmies ne sont plus les prolecteurs des gens de lettres ou de science, ou ne croient i)lus les honorer en les traitant d'égal à égal. Eux-mêmes, ils font de la littérature et de la science ; gens d'épée, de robe ou de finance, ils sentent que la puissance et l'avenir sont aux mains qui tiennent une plume ou un compas. Et désormais la grande aristocratie est celle de l'esprit. — De plus, la conversation, si elle a ses jours de frivolité, roule de préférence sur des sujets scientifiques, politiques, économiques. Il ne s'agit plus de faire des portraits^ d'orgcunser des parties de campagne, de comparer des sonnets, ni môme de rédiger des maximes ; dans ces diners et dans ces soirées de la rue de Beau ne ou de la rue Saint-IIonoré, on réforme l'État, on réorganise les flnances, on corrige les abus, on prépare la nuit du 4 août ou les Droits de l'homme ; on discute une découverte astronomique ou physique, on écoute avec application et avec complaisance un savant qui vulgarise sa science. La noblesse, qui se désintéresse de plus en plus des aifaires courantes de rÉtat, est à la tète du mouvement. C'est elle, n'en doutons pas, qui a préparé la Révolution, dont elle no prévoyait pas les conséquences : la noblesse a émigré devant le choc en retour des idées qu'elle avait lancées.

L'opinion. — Grâce aux salons, et aussi grâce à la lecture plus répandue, aux petits journaux, aux pamphlets, aux pièces de ttiéâtre remplies d'allusions ou de thèses, se forme une puissance nouvelle, Topinion. Ce n^est plus de la cour qu'un ouvrage est justiciable, non plus que du bon goût des connaisseurs ou des initiés, mais bien du suffrage plus étendu, plus libre, mieux informé, de cette masse éclairée qui comprend à la fois des grands seigneurs, de hauts magistrats, des écrivains, des amateurs, de^ femmes, des clercs assidus au parterre, et des « pauvres diables ». Puissance mystérieuse, indéfinissable, plus efficace de jour en jour, qui brave la censure et favorise les contrefaçons de Hollande ou de Genève ; puissance qui impose au gouvernement une demi-tolérance et l'achèvemcnt de V Encyclopédie. C'est en s'appuyant sur elle, et en la flattant, que Voltaire, créant une âme commune dans le corps social, apprend à la nation à se rendre redoutable aux rois et à user à son tour de Tintimidation.

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