IL — L'ŒUVRE POÉTIQUE DE VOLTAIRE
La Henriade. — Les tentatives d'épopées avaient été nombreuses en France, depuis Ronsard. Mais on peut dire, en corrigeant légôremcnl le mot fameux do Maiozieux, que décidément les Français « n'avaient plus la tète épique ». Malgré de réelles beautés de détails, ni le Saint LouU du P. Lemoyne (1653), ni VAlaric de Scudéry (lti54), ni le Ctovis de Desmarets de Saint-Sorlin (1657), ni, à plus juste raison, la Pucelle de Chapelain, dont six chants sur douze parurent en 1656, n'ont pu se relever des justes épigrammes de Boileau. L'auteur de V Art poétique, d'ailleurs, avec ses théories sur le merveilleux païen, contribuait pour sa part à faire de l'épopée une œuvre artificielle et froide ; et le Traité du poème épique du P. Le Bossu (1675), en poussant les poètes au merveilleux allégorique, les entraînait plus loin encore des sources de la véritable inspiration.
Comment Voltaire, qui avait débuté par des vers badins, et qui n'était alors qu'un bel esprit efiTronté, eut-il l'idée d'entreprendre une épopée? C'est évidemment par goùi inné de V histoire et de la philosophie. Sans peut-être se rendre compte do la véritable nature de son inspiration, et surtout sans s'y livrer franchement, le futur auteur du Charles XII, du Siècle et de VEssai sur les mœurs, est séduit par le côté narratif d'un sujet qui contient en même temps un plaidoyer en faveur de la tolérance. H on prépare sérieusement la partie historique ; il fait causer ceux qui ont pu recevoir de leurs pères des impressions directes du règne de Henri IV. Il esquisse son poème 4 U BaitUle» il le
1) Nous parlons plus loin, p, M6, dti TliiAirt de Vellalre.
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retouche, il le coirnlète ; et, quand il a pu admirer la constitution anglaise, il y introduit un long épisode où il se montre politique et économiste anglomane, bien avant Montesquieu. La Henriade est donc pour lui une sorte de cadre, où il enferme, sous forme poétique, des idées; et» ne nous y trompons pas, le grand succès de la Henriade vint de là.
Sous sa forme définitive, de 1728,; la Henriade se compose de dix chants.
Chant /. Henri III assiège Paris, avec Henri de Navarre. Il envoie celui-ci en Angleterre, pour demander des secours à Elisabeth. Une tempôto jette le Béarnais dans une lie, où un vieillard lui prédit sa prochaine conversion. Description de l'Angleterre et do son gouvernement. — Chant IL Henri raconte à Elisabeth les guerres do religion ; la Saint-Barlhéleray. ~- Chant IIL Suite du récit : mort de Charles 1\ ; assassinat du duc de Guise; la situation présente. Elisabeth promet des secours. — Chant IV, Les Ligueurs, d'Aumale à leur i(^to, vont s*emparer du camp de Henri III, quand le retour du Béarnais les en empoche. La Discorde vole à Rome, y trouve la Politique, la ramène à Paris, soulève la Sorbonne et arme les moines. — Chant V, La Discorde excite Jacques Clément, et le fait conduire auprès du roi par le démon du Fanatisme. Assassinat de Henri III. Proclamation de Henri IV par l'armée. — Chant VL Les États de la Ligue s'assemblent à Paris pour élire un roi. Henri IV donne l'assaut à la ville. Apparition de saint Louis à Henri IV. — Chant VIL Henri IV est transporté au ciel, pendant son sommeil, par saint Louis, qui lui montre, dans le palais des Destins, ses anc<}tres, sa postérité et les grands hommes de la France (Charleniagne, Clovis, La Trémouille, Montmorency, du Gucsclin, Bayard, Jeanne d'Arc, Louis XIIl, Richelieu, Mazarin, Colbeil, Louis XIV, Condé, Turenne, Villars, Louis XV, Fleury). Chant VJJL Le comte d'Kgmont amène à Mayenne et aux Ligueurs des secours de l'Espagne. Batuille d'ivry (1|. — Chant IX, La Discorde va trouver l'Amour, pour détourner Henri IV du siège de Paris. L'Amour entraine le héros dans le château habité par Gabriello d L^slréjs. Duplessis- Mornay vient arracher Henri IV à son oisiveté. — Chant X, Retour du r<»i. Paris affamé. La Vérité vient éclairer l'esprit de Henri IV, qui se convertit au catholicisme. Paris lui ouvre ses portes.
Inutile de faire remarquer les nombreuses et scolaires imitations de VEnéide de Virgule (récit, songe, combats, etc.). Le chant IX. est inspiré à Voltaire par 1 épisode des jardins d'Armide dans la Jérusalem délivrée, du Tasse. Le style de la Henriade est ce qui nous satisfait le moins aujourd'hui. Après Jocelyn^ la Légende des siècles, etc., nous ne concevons plus soit ce système allégorique qui se substitue à l'analyse directe des sentiments, soit la froideur élégante des descriptions. La Suinl-Barthélcmy et la bataille d'ivry, l'assassinat de Guise et de Henri 111 nous paraissent d une fadeur rebutante. Reconnaissons, cependant, que la lecture do la Henriade est encore supportable, que certains vers y sont spirituels en leur simplicité, et que le poème est court.
Poésie philosophique. Épitres. — Voltaire a composé des Discours en vers, Sur VHommet au nombre de sept; en voici les titres : 1. De iégaiité des conditions; 2. De la Liberté; 3. De V Envie; 4. De la Modération en tout; 6. Sur la Nature du plaisir; 6, Delà Nature de l'homme; 7. Sur la Vraie Vertu, Ces discours ont été écrits de 1738 à 1740, et envoyés l'un après l'autre à Frédéric. — En 1756, Voltaire écrit le Poème sur le désastre de Lisbonne^ à propos du tremblement de terre de 1765; J.-J. Rousseau adressa à Voltaire une longue et éloquente lettre, pour soutenir, contre son pessimisme, l'optimisme et la Providence. — La même année. Voltaire donne le poème sur la Religion naturelle, — Tous ces morceaux philosophiques ont été fort admirés au dix-huitième siècle. On y trouve de la clarté et des passages d'une vivacité piquante. Après A. Chénier, Lamartine, Vigny, SuUy-Prudhomme, nous pensons que la philosophie même peut parler en vers uu autre langage.
{ï) Morc9oua choiëist 8* cyola, p. 689.
Les Épîtres^ très nombreuses, les unes didacliques, les autres d un ton plus libre et plus intime, ont en partie conservé leur prix. Là, Voltaire est poète, si l'on entend par poésie Tart délicat de bien dire, de tourner agréablement une pensée ^ae ou un sentiment attendri. — Parmi les épitres didactiques, en môme temps assez personnelles, on peut citer VÉpitre à Boileau (1769) et VÊpitre à Horace (1772) (1). Mais il y a mieux. L*épltre Aux Mânes de M. de Genonville (1729) est un chef-d'ceuvre : les derniers vers, d*une sensibilité trop rare chez Voltaire, sont dignes de Musset (2). — Citons encore : répitre à Mme du Chàtelet, sur la Calomnie (1734), à Mme Denis sur les charmes de la retraite (B), celle quil adresse à sa maison des Délices, en 1766 (« O maison d'Aristippe, ô jardins d*Épicure, »), plusieurs épitres Au Roi de Prusse, TépUre A un homme (Turgot, 1776), etc. Voltaire est un maître en ce genre. Pour lui, l*épitre est vraiment une lettre en vers, comme pour Maroi ; et, dans sa Correspondance, que de fois la prose fait place i d'aimables et spirituels couplets (4) I
Les poésies diverses. ^ Les Satires de Voltaire n*ont pas la forme didactique des satires de Boileau. Les plus célèbres, celles où le talent de Voltaire, fait de nervosité piquante et d'impertinence agréable, se montre le mieux, sont : le Mondain (1796), où la thèse du progrès est soutenue par des arguments très superficiels, mais très spirituels (6), — la Défense du Mondain (1737), — le Pauvre Diable (1768), amusante revue de tous les métiers auxquels peut se prendre successivement un déclassé, mais occasion suriout de dauber sur Desfontaines, Fréron, l'abbé Trublet, etc. (6), — la Vanité (1760), contre Le FVanc de Pompignan, — le Russe à Paris (1760), dialogue, contient des attaques de Voltaire contre tous ses ennemis, Pompignan, Palissot, le Journal de Trévoux, les jésuites Berthier et Nonotte, Tabbé Trublet, Fréron. — Voltaire est excessif et injuste dans ses Satires; il abuse des personnalités les plus odieuses; mais la forme est toujoum>arfaite.
On pourrait puiser à pleines mains parmi les petites pièces de circonstance qu*il écrit au jour le jour. Ses vers sur la mort d'Adrienne Le Couvreur, la gnrando actrice (1730), ne valent à aucun titre ceux de Musset sur la Maiibran ; mais on y sent, à travers les élégances à la mode, une vraie sincérité. Ses épigrammes ou ses madrigaux à Mme du Chàtelet, à Mlle Clairon, à Mme de Boufflcrs, etc., sont des modèles du genre.
Poète lyrique. Voltaire est moins heureux. Son Ode pour Messieurs de VAcadémie des sciences qui ont été sous iéquateur et au cercle polaire mesurer des degrés de latitude, son Ode à la Vérité, son Poème de Fontenoy, etc., nous ramènent à la pseudo-poésie de la Uenriade,
On peut, enfin, rattacher à la poésie le Temple du Goût (1733), car les vers y abondent. Voltaire suppose qu'il se rend à ce temple, avec le cardinal de Polignac, auteur du poème latin V Anti-Lucrèce, Il y a toute une partie satirique, aujourd'hui fort ennujeuse : La Critique, une déesse, interdit l'accès du temple à un certain nombre d'auteurs, tous ennemis de Voltaire. Plus intéressants sont les jugements sur les écrivains du dix-septième siècle : en bonne place figurent Mme de Sévigné, Chaulieu, la Fare, Hamilton, Bourdaloue qui s'entretient avec Pascal, Fénolon, Bossuet, La Fontaine, Despréaux, Mo* .ière. Racine... Mais chacun d'eux convient de ses défauts, et se corrige selon le goût de Voltaire.
(1) Morceaux choisis^ 2* cycle, p 656
(3) Morceaux ehoisis.ir cycle, p. 665.
(4) Voir la lettre à Giaeville, du 11 juillet 1744, citée par M H^mon, Cours de littérature ; Voltaire. p. 30.
(5) Morceaux choisis^ 2* cycle, p. 663. id) M&rceautt chotêis^ V cycle, p. 296.
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