‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 221 sur 408 · III.— VOLTAIRE HISTORIEN · texte numérisé non relu

III.— VOLTAIRE HISTORIEN

Il ne faut pas croire que le dix-septième siècle n'ait rien fait pour les progrès do Thistoire ; on peut citer, après les auteurs de MémoireSf quelques historiens obscurs mais sérieux, comme Mézeray, Saint-Réal et Vertot, qui préparent et annoncent la véritable méthode. Bossuot, dans la troisième partie du Discours sur l'histoire universelle et surtout dans l'Histoire des variationst témoigne de quelques-unes des qualités de Thistoricn; et la documentation de ce dernier ouvrage est, nous l'avons \u, une merveille de science et de conscience. Claude Ficury publiait, en 1691, une Histoire de l'Étjlisey qui marquait un grand progrès sur les travaux de ses prédécesseurs en cette matière. Au début du dixhuitième siècle, le P. Daniel, jésuite, écrit une volumineuse Histoire de France (1713) ; il a fait do sérieuses recherches, mais il n'a pas assez d'impartialité. Ce qui manquait le plus h ces ouvrages honorables, c'était, d'abord, une vue d'ensemble sur les rapports secrets entre les faits, les institutions et les mœurs ; c'éluit encore le sentiment de la relativité des époques, au double point do vue des idées et de la couleur locale; c'éUiit enfin l'aisance et la clarté d'un style qui sût dominer et organiser sa matière, qui, sans sacrifier l'exactitude ni la précision, rendit lisible et même agréable un livre d'histoire. Et voilà justement ce que Voltaire va nous donner.

Histoire de Charles XII (1731). — Voltaire n'était pas le premier que ce héros aventureux ait séduit; mais il renouvela le sujet. D'abord, il obtint des renseignements très précis et très personnels du roi de Pologne, Stanislas Leczinski; d'anciens ambassadeurs, comme Colbert de Croissy, de Fierville, des Alleurs; de gentilshommes attachés à Charles Xll, le comte Poniatowski et M. de Villelongue. Il interrogea surtout Fabrice, chambellan du roi Georges 1*' d'Angleterre, qui avait passé sept années en Suède. Voltaire avait connu, dix ans auparavant, Gœrtz, le ministre suédois, dont il devait tant parler dans son histoire. L'ouvrage était achevé quand Voltaire revint do Londres ; mais l'impression en fut interdite à Paris, et Voltaire le fit paraitr*» à Rouen, cliez le libraire Jore. L'Histoire de Charles XII eut un grand succès de lecture et d'ennemis. Voltaire eut à répondre à de nombreuses et de minutieuses critiques, et, dans l'ensemble, il en triompha. Aujourd'hui, son Charles Xll n'est pas moins estimé des historiens que des littérateurs.

VHistoire de Charles Xll se divise en huit livres, qui nous mènent de Tétat de la Suède avant Charles XII, jusqu'à i mort. Voltaire adopte l'ordre chronologique et synchronique; il va de la Suède à la Pologne, de la Russie à la Turquie, selon que les événements se succèdent. Il nous montre d'abord Charles XII triomphant des Danois, dos Russes et des Polonais, imposant un roi à la Pologne. Dans la seconde partie du règne, de 1709 à 1718, nous suivqns Charles XII à Pultava et à Bender;et Voltaire en profite pour faire d'intéressantes digressions sur Pierre le Grand et sur la Turquie. On reproche h Voltaire de n'avoir pas suffisamment approfondi l'histoire intérieure de la Suède, peu-, dant les campagnes de son héros, et de n'avoir pas assez expliqué les raisons de son séjour en Turquie. Mais Touvrage se lit avec plaisir, tout en n'ayant du roman que l'intérêt, selon le mot de Condorcet. Les narrations de la bataille de Pultava, de la résistance de Charles XJI à Bender, de sa mort devant Stralsund, sont toujours à citer (1).

LeSIèole de Uouls XIV (1751, édition définitive en 1768). — Voltaire aurait pu dire qu'il fit le Siècle a en y pensant toujours M..Sa correspondance, depuis 1782, nous le montre préoccupé de réunir des documents. Ses relations dans la haute société française et anglaise lui procurèrent des renseignements « de première main •, et il lut, nous dit-il, deux cents volumes. Il put se faire communiquer, grâce aux d*Argenson, de»

(1) Morceaux ehoitiSt 1*' cycle, p. 904; 2* cycle, p. 672.

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papiers d'État. Cependant, cette masse dlnformatioQS, cette « poussière de détails » ne Icnipôchent pas do dominer son sujet qui consiste à faire l'histoire de l'esprit des tiommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais.

Le plan est très net, mais il a le désavantage de morceler le livre, et de ne pas indiquer la dépendance de certains événements. — Le chapitre i" est une Introduction ; le chapitre ii est consacré à Vétat de l'Europe avant Louis XIV ; du chapitre m au chapitre XXIII, Voltaire expose la politique extérieure de Mazarin et do Louis XIV, et raconte les opérations militaires ; cette première partie se termine, au chapitre xxiv, par un tableau de l'Europe depuis la paix d'Utrecht jusqu'à la mort de Louis XIV, — Du chapitre iiv au chapitre xxviii, particularités et anecdotes : Voltaire y place tout ce qu'il no peut mettre dans les autres chapitres, et qu'il ne veut pas perdre. Ce sont, en effet, des ilélails alors nouveaux ; il les tenait do témoignages oraux ou do mémoires encore inédits. Aujourd'hui que ces anecdotes ont traîné partout, nous estimons ces quatre chapitres auKlessous do leur valeur réelle (1). — Les chapitres xxix et xxx sont consacrés au gouvernement intérieur : justice, commerce, police, finances, etc. Ici, Voltaire étonne encore le lecteur contemporain par sa compétence dans toutes ces questions techniques, et par la clarté qu'il y répand. — Chapitre xxxi : Des Sciences, — Chapitres xxxii, XXXIII, xxxiv : Des Beaux-Arts^ en France et en Europe. Sous le nom de beaux-arts. Voltaire comprend les lettres, aussi bien que la musique, la peinture et la sculpture. C'est au chapitre xxxii qu'il énumore tous les grands écrivains du dix-septième siècle, et prononce sur eux des jugements si intéressants à étudier pour connaître à la fois son goût littéraire et sa philosophie. Il a complété ce chapitre par une Liste des écrivains français, dont la lecture est encore plus curieuse et instructive, parce (|ue Voltaire y parle plus librement (voir les noms de Bayle, Boilenu, Bossuet, Descartes, l'*ciiclon, La Fontaine, etc.). — Du chapitre xxxv au chapitre ixxix, le dernier, il est qucsliun des affaires religieuses (la rétjale^ le calvinisme, le jansénisme, le quiélisme, les missions de Chine). Dans cette partie de son ouvrage. Voltaire cède trop souvent à ses préjugés, dont le plus grave est la persuasion où il est que les « disputes théolof^iqucs » ne méritent que dédain et persiflage. Le dix-septième siècle, qu'il voit si grand par SCS guerriers, ses administrateurs, ses artistes, lui paraît sur ce dernier point tout à fait arriéré ; et sa critique du fanatisme sous Louis \1V est un éloge indirect de la philosophie du dix-huitième siècle.

Ce plan, avons-nous dit, morcelle trop l'exposé de Voltaire; il sépare souvent les causes des effets. C'est ainsi que la guerre de HoUandç;, racontée au chapitre x, a été l)rovoquée par la résistance des Hollandais à nos traités u« commerce, dont il n'est question qu'au chapitre xxix. La guerre de la Ligue d'Aug^bourg, au chapitre xvi, aui*ait di\ être précédée d'une étude sur la situation des protestants en Europe, et il faut attendre c(!s détails nécessaires jusqu'au chapitre xxxvi. Mais, tel qu'il est, ce plan est peut-être c(;hil qui convenait le mieux à l'effet que voulait produire Voltaire, qui donnait successivement à son lecteur des tableaux harmonieux et clairs, et se sentait à l'aise pour les commenter.

11 y a de plus graves reproches à lui faire, et Nisard les a très bien formulés : (c II manque au livre de Voltaire, dii-il, pour être l'image la plus exacte du grand siècle, 1 élévation morale. Au fond, l'historien ne s'intéresse qu'à la civilisation. Encore n'est-ce pas la civilisation dans les plus précieux de ses biens, dans ceux qui améliorent la condition morale do l'homme. La civilisation de Voltaire est celle d'un épicurien. » — Fénclon avait mieux vu, lui qui reprochait à Louis XIV, par la voix de Mentor, d'avoir trop aimé la guerre, le luxe et le plaisir; vous ne trouverez chez Voltaire aucune restriction sur ces trois points ; bien au contraire 1 Mais tout le blâme et tout le ridicule y tt)mberont sur des hommes comme Descartes, Pascal, Arnauld, Bossuet,

(1) Mitrtemux choisie, !•' eycHt p. 306.

qui sembleraient avoir, par leur métaphysique ou leur théologie, arrêté le prog^rès de l'esprit humain, dont ils sont rétcrncl honneur.

VoRaire n'en garde pas moins le mérite d'avoir le premier écrit ce que nous appelons aujourd'hui une « histoire de la civilisation », dans un style vif et aisé, aussi varié que simple. En dépit des progrès de la science historique, le Siècle de Louis XIV reste une œuvre intelligente et forte.

Essai sur les mœurs et l'esprit des nations (1766). — Publié d'abord par fragments dans le MercurCf en 1746 et 1746, l'Essai avait été entrepris pour Mme du Châtclet, à qui Voltaire voulait donner le goiU de l'histoire. L'ouvrage commence à Charlemag^e, et c'est une sorte d'histoire universelle, jusqu'au règne de Louis XIII. Voltaire continue donc le Discours de Bossuot ; mais, tandis que Bossuct faisait dépendre tous les événements de la Providence, Voltaire envisage, dans l'humanité le développement du progrès, progrès dans le bien-être des peuples, progrès dans les sciences et dans les arts. — Bien que ce critérium soit assez faible, et que, comme dans le Siècle, Voltaire ait souvent parlé légèrement du christianisme, il avait Tcsprit trop ouvert pour n'être pas sensible aux grandes choses. Il a parfois rendu justice à l'action civilisatrice de la religion. — • On peut si» gnaler parmi les pages les plus intéressantes : le tableau de la civilisation mahométane en Espagne (chap. xmv), celui des mœurs, du commerce, des richesses aux treizième et quatorzième siècles (chap. lxxxi), les arts aux quinzième et seizième siècles (chap. cxxi), la France sous Louis Xlll (chap. clxxv). C'est la manière du Siècle de Louii XJV, av^c plus de fermeté dans le style.

Il peut sufQre de signaler les autres ouvrages historiques : ^ le Précis du siède de Louis Xy (176i)), qui ne fut d'abord que VUistoire de la guerre de i7U1^ entreprise par Voltaire à titre d'historiographe ,du roi : on peut y remarquer la bataille de Fontenoy (chap. xv) ; — VUistoire du Parlement de Paris (1769), qui est pluUH un pamphlet; ^ l'Histoire de la Russie sons Pierre le Grand (1759), contre-partie de Charles XII / c'est une œuvre inférieure aux précédentes, et l'on sent que Voltaire, désireux de ne pas déplaire à la llUe de Pierre, Elisabeth, puis à Catherine II, y est gêné.

Jugement d'ensemble sur Voltaire historien. ~~ Sans oublier les réserves que nous avons faites, disons que Voltaire renouvelle et crée, en quelque sorte, l'histoire telle que nous la concevons aujourd'hui : 1* par son respect des sources^ son ardeur à chercher' des documents, son habileté à les comparer et à les utiliser; 2* par la place qu'il donne, dans l'histoire, k la nation tout entière, dont il étudie curieusement les muAirs, les coutumes, le commerce, les finances, etc. ; S* par l'importance qu'il accorde au mouvement intellectuel et artistique, parallèlement à la politique proprement dite ; 4* par les rapports qu'il établit sans cesse entre les nations du monde entier, afin de suivre le développement de l'humanité à travers les âges ; 5* par son style, qui n'est plus oratoire, mais narratif.

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