‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 224 sur 408 · VI. — LA PHILOSOPHIE DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

VI. — LA PHILOSOPHIE DE VOLTAIRE

i® Voltaire a répandu sa philosophie dans tous ses écrits en vers et en prose, et celte philosophie se réduit, en somme, à peu de chose. Le fond en est un certain épicurismc dislingue; voilà pourquoi il faut d'abord examiner sa morale privée.

Cette morale tient en deux mots : le plaisir et le bien-être. — Voltaire pense, comme la plupart des gens qu'il fréquente, et dont il n'a fait que préciser les tendances, que Thomme a le droit de vivre à sa guise, pourvu qu'il ne gêne pas son voisin. Sbl facilité^ à cet égard, est extrême ; sa vie privée en est une preuve, ainsi que l'indulgence qu'il témoigne, dans ses ouvrages d'histoire, dans ses

(1) Sur le Président Hénault, qui mérite une place parmi les hisioriens au diz-huitième siècU, voirrétnd» récente de M. Henri Lion. Paris, Pion, 1905.

VOLTMHF. (I69i-t778)

tu ses lettres, pour ce que nous avons la naïveté d'appeler les mauvaisca mœurs. — De lik vient en grande partie (pas exclusivement) son antipathie pour le christianisme, qui est une contrainte.

i" Mais il y a encore un malenlcndu de principe entre Voltaire et le christianisme ; et on ne le saisit bien que dans son commentaire sur les Pensées de Pascal. Qui no l'a pas lu ne peut savoir à quel point la contradiction est irré-

duclibic. Voltaire n'admet pas que l'homme soit misérable, et il le prouve, en montrant que la civilisation se développe de jour en jour, que les rues de Paris sont éclairées, qu'on y voit des beaux carrosses, etc. On croirait au paradoxe et à la plaisanterie, si lous les autres écrits de Voltaire ne confirmaient le sérieux de ces arguments.

3° Voltaire accuse aussi le chrislianisnic d'entretenir le fanatisme parmi les hommes. Certes, il est sincère quand ilprOchela tolérance, et quand il demandée ses contemporains de s'entendre, en dépit de leurs dilTcrcntes croyances, sur des questions générales de morale et de sociabilité. Mais il a tort de travailler à

604 LA LITTÉRATURE FRASÇAISE

celte entente en jetant le ridicule sur toutes les religions positives. Ici, sa tactique est maladroite. Ce n'est pas en écrivant un commentaire bouffon sur la Bible, que Ton amène les hommes à la tolérance réciproque ; et tous ces pamphlets que le patriarche de Ferncy lançait contre la pratique et les cérémonies religicuî»es ne pouvaient servir qu'à ébranler les croyances, sans y rien substituer. Ce que l'on a appelé longtemps ïesprit vollairien^ dont M. Homais, dans Mme Bovary ^ est l'incarnation sublime, cl qui consiste à traiter de sots ou d*hypocrites tous ceux qui ont une religion, est aujourd'hui tout à fait démode. La religion a ses adversaires ; mais Tesprit scientifique et historique ne s*aocommoderait plus des « turlupinades » de Voltaire.

4® Voltaire croit au progrès^ et il veut Taider par tous les moyens. En cela, Il est le plus sérieux auxiliaire de l'école encyclopédique. S'il voit trop souvent ce progrès dans des acquisitions matérielles, et s'il sacrifie à l'indépendance individuelle et au confortable des biens autrement précieux, il faut le louer hautement d'avoir réclamé et préparé l'abolition de la torture, de la vénalité des charges, de la censure oppressive, la réforme de la procédure criminelle, etc. C'est par là qu'il a devancé la Hévolution. En vain lui objecte-t*on qu'il est aristocrate, courtisan, et qu'il a écrit sur le peuple quelques phrases odieuses. 11 n'en est pas moins vrai que les meilleures réformes de 1789 et 1790, sortent du mouvement d'opinion que ses écrits, après ceux de Montesquieu, ont résumé et infatigablement propagé.

5^ Enfin, Voltaire a-t-il, en philosophie, des idées générales et une métaphy* sique? Il abandonne Descartes, pour LocIlc et pour la philosophiecxperimentale.il est le chef de l'école sensualisle, représentée par Condillac. — Il croit en Dieu, il est déiste, et non athée. Mais l'expression de cette croyance a pris chez lui bien des formes, tantôt celle d'une adoration, et tantôt celle d'une a mesure de police ». Il ne peut être respectueux ; c'est plus f«rt que lui. Dieu lui-même, sur lequel il a écrit (Dict. philosophique) de si belles pages, est exposé, à l'aventure, h ses gamineries. Il croit à l'immortalité <ie l'Âme et à une vie future, mais vaguc-^ ment ; et là-dessus encore les contradictions ne manquent pas.

Bref, il est très difûcile de préciser la philosophie de Voltaire, qui nous paraît tenir aujourd'hui dans ces quelques mots : liberté morale et civique, — progrès matériel de la société^ — tolérance, — déisme. Ainsi réduite, cette philosophie a de belles parties ; elle en a encore d'insuffisantes ou d'inquiétantes. On ne pourra jamais justifier entièrement Voltaire d'avoir travaillé à propager ses idées en blessant celles d'autrui, d'avoir substitué l'intolérance de l'esprit à celle du dogme, et surtout d'avoir toujours donné une fonne frivole et moqueuse à des discussions dont le fond est si grave (1).

(1) Sur \n philosophie de Voltaire, voir G. Lanson, Voltaire {^. 162) ;— É. Faouet, Déx-huitièmie «tècle ; — L.Gnousuli, chapitre aur Voltaire, dans la Littérature frarivaisede Julleville,Goiiii (t. VI); — F. HiMOM, CotH-s de littérature ; VoUaire^ p. 37 ; — û. Pellissier, Voltaire philosophe. Colin,

VOLTAIRE (1G0^'i778) 605

Vil. — LE STYLE DE VOLTAIRE.

Nous avons déjà apprécié le style de Voltaire, à propos de ses difTérenIs ouvrages. Qu'il nous suffise ici d'en résumer les qualités générales. Voltaire, poète léger, a de la facilité, de la grâce et du trait. Voltaire, prosateur, est un de nos plus grands écrivains. Sa qualité dominante est la clarté, mais une clarté lumineuse et pénétrante qui est vraiment une joie pour l'esprit. Sa syntaxe est si aisée et si variée, que jamais on ne songe qu'il ait pu s'exprimer autrement; la forme s'adapte spontanément à la pensée. Son vocabulaire, sans être très riche, exprime toutes les nuances, et la propriété en est exquise. Do tous nos écrivains, il est celui qui donne le mieux, dans la tonalité moyenne, Timpression du naturel. Il n'en est aucun qu'on puisse lire plus longtemps sans fatigue.

Mais il faut se garder de le mettre au rang de Pascal ou de Bossuet. Il n'a pas, comme eux, « rempli tout l'cntre-deux », de la familiarité la plus naïve au sublime. On n'a jamais, en lisant Voltaire, cette impression de ravissement que donnent si souvent les Pensées et les Sermons.

BIBLIOGRAPHIE

Œuvres de Voltaire, édition Moland. 52 vol., Garnicr.

Extraits en prose, de Biiuhel (Hactiette), (Ustk (Bcliii), Fallex (Oclapravc).

Lettres choisies, édition Bruîiel (Hachette), Auheuti.n (Beliii) Fallk\ (ï)elagrave).

NisARO, Histoire de la littérature française, t. IV, chap. i\.

Dessoirestkrres, Voltaire et la Société au dix-huitième siècle, 8 vol., 1871-1876.

(î. MAUtiRAS, Voltaire et Jean-Jacques liousseau, Lévy, 1886.

— Voltaire aux Délices et à Ferney, 1888.

Km. FAr.UET, Dix-huitième siècle.

F. Bri NKTiKRE, Etudes critiques, I, II, 111. F. IIkmon, Cours de littérature; Voltaire. Delagravo. L. Grolslk, la Vie et les Œuvres de Voltaire. 2 vol., 1899, Champion. L. Crocsié, «hipitre sur Voltaire, dans la Littérature de Jullcvillc, Colin, t. VI. Cm. Laxson, Vottaire {Collection des grands écrivains français). Hachette. Bengesco, Voltaire; bibliographie de ses œuvres. Perrin, 4 vol., 1882-90.

Page 1