III. — BUFFON
Vie. — Né au château de Montbard, près de Seniur, Georges-Louis Leclerc de Buffon était fils d'un conseiller au Parlement de Bourgogne. 11 fil, comme Bossuet, ses études chez les Jésuites de Dijon, et y témoigna surtout du goût pour les mathématiques. En 1730, il entreprit de voyager avec un jeune Anglais qu'il avait connu à Dijon, le duc de Kingston, dont le précepteur, Ilinckmann, aimait beaucoup l'histoire naturelle. Après avoir parcouru l'Ouest et le Midi de la France, il visita l'Italie, revint par la Suisse et gagna l'Angleterre (1738). Il séjourna trois mois à Londres, dont il avait subi le charme particulittr, conmie Voltaire et Montesquieu. Dès 4733, il avait été élu, à vingt-six ans, membre adjoint de l'Académie des sciences. En 1735, il publia la traduction de la Statique des végétaux de Haies, et, en 1740, c«lle du Traité des fluxions de Newton.
C'est alors que Buffon fut nommé directeur du Jardin du Roi (Jardin des Plantes). Cette circonstance nous a valu probablement YHistoire naturelle^ car Buffon n'aurait pas trouvé ailleurs les documents et les échantillons dont il avait besoin. De plus, cette haute situation lui attirait des renseignements de toute espèce envoyés par des correspondants de tous les pays ; il était comme le centre d'une vaste enquête scientifique, dont il tira le plus keureux profit.
618 LA LITTÉRATUnS FBANÇMSE
BufTon partac^o dès lors son temps entre Paris et Monlbard. C*est à Montbard surtout qu'il travaille, non pas en habit brode et en manches de dentelles, comme une sotte légende Ta si longtemps représenté, mais simplement vêtu, et en face de la nature. Dès cinq heures du matin, il est dans son cabinet ; il n'en sort que pour se promener dans ses magnifiques jardins ou prendre ses repas en famille. Il aimait peu le monde. S'il fréquente par intermittence quelques salons, il ne s'y plaisait pas ; et la morgue philosophique ne fut jamais de son goût. Les encyclopédistes lui en voulurent. D'Alembert le jugeait d*un mot ; il l'appelait u le grand phrasier ». Marmontel trace de lui dans ses Mémoires un portrait plus que malveillant. Vollaire disait de Vllisloire naturelle : « Pas si naturelle que cela! » Cependant, BufTon s'imposait à l'admiration de l'Europe entière. Et, en 1753, sans faire une démarche, il entrait à l'Académie française.
n n'y a point d'autre événement dans cette existence vouée tout entière, avec une indomptable persévérance, à l'achèvement d'une grande œavre, et qui, par sa tranquillité sereine, fait un singulier contraste avec l'agitation de la plupart des contemporains. De son vivant, une statue fut élevée à Buffon dans le Jardin du Roi, avec cette inscription : MajestcUi naturœ par ingenium,
L'Histoire naturelle. — Cet immense ouvrage parut de 4749 h 1788. BufTon publia successivement : la Théorie de la terre^ Vllisloire naturelle de Vhomme^ les Quadrupèdes, les Oiseaux, les Minéraux ; h part, les Époques de la nature. L'ensemble formait 36 volumes. Les éditions s'épuisaient au fur et à mesure de la publication, et étaient réimprimées avec des corrections. La plus importante des éditions posthumes est celle que donna Lacépède (1796-1825); Lacépède acheva et compléta V Histoire naturelle , en y ajoutant les reptiles et les poissons.
Méthode et doctrine de Buffon. — BufTon, que notre siècle a dégagé enfin et vengé de toutes les railleries, a été un gfand savant, et, sur beaucoup do points, un précurseur. Il ne faut pas croire qu'il doive son nom aux qualités littéraires de son livre. Quoi qu'il en dise, trop modestement, dans son Discours sur le style, la forme ne suffit pas à sauver de l'oubli une œuvre de science ; et si le nom de Buffon reste célèbre, en dépit des progrès magnifiques de l'histoire naturelle au dix-neuvième siècle, c'est bien parce que ce nom reste attaché n quelques-unes de ces théories et de ces hypothèses de génie sans lesquelles la science n'avancerait pas.
BufTon fut tout d'abord un observateur consciencieux, calme, pénétrant, qui travaillait sur des échantillons et sur des documents. Soit dans le Jardin du Roi, soit à Montbard, il se livrait h de minutieuses enquêtes. Mais son génie était surtout dans la synthèse des remarques de détail, et dans les hypothèses qui préviennent souvent les lois proprement dites et qui les suggèrent.
C'est ainsi qu'il arrive à oréer, avec une imagination puissante» mais qui
- L-ESCYCWPÉDIE. — BIIFFO\
s'appuie sans cesse sur des faits conslalcs, un tytlème du monde d'une parroile cohérence. Le terre, dùlachce du soleil, tourne autour de lui ; comme toutes Jcs planètes, elle a subi ua refro [disse ment progrcssir, qui continue et qui l'aniùncra quelque Jour à l'état delà lune. Sur cette matière morfe, que main- Iknl laforcu d'attraction, la matière orf^ani^ue est apparue, végétale et animale. I.'ii[iiinal joint ù In vie (lu végétal, le mouvement et le sentiment.
Dca degrés intermédiaires permettent de pa.sser du minéral au végétal, du végétal à l'animal. Et, daiis une certaine mesure, ButTon soutient le traiisformUme. Dans sa Théorie de la terre, dans
tare des animaux et sur ■ont d n)3 1^1 Epoquet de la nalare il trace du monde niissant un ma* giïlral tableau pktn de V sions saisissantes et dlijpolhcïes dont quel quis-uiiLS ont etè adoptais par la science contemporaine depuis les documents apportes par
Mus quand il arrive & 1 homme BulTon con stalc que la chaîne est interrompue. Quelles que soient les apparences,
l'homme est un être distlncl, seul capable de; penser, da parler et de progresttr. Vx par l'homme ainsi déliiii ut mis à part, ËulTon remonte jusqu'à l'immorlalilé do l'âme et jusqu'à Dieu; de même, la vue et la description de la nature le confirment dans l'idée d'un Créateur et d'une Providence. C'est par là que BuRbn se sépare ncttcmoat des matérialistes et des sceptiques de son temps, comme aussi des positivistes modernes.
La partie la plus célèlye de l'Histoire naturelle, et non pas la moins originale, mais celle qui fnit le moins d'honneur & BufTon considéré comme savant, c'est
D après son portra
Il IITW iT)5)
620 LK UTTÉPATUnE FP ANC AISE
la description des quadrupèdes et des oiseaux, cette série de portraits (le chien^ le cheval, VânCy le bœuf, le rossignol^ le cygne, V oiseau-mouche), auxquels chacun pense dès qu'on prononce le nom de * BufTon. Ces descriptions sont exactes^ Ingénieuses, utiles ; mais elles prennent les animaux par Vextérieur, et sont en cela peu scientiflques. De plus, elles ont une tendance parfois naïve à la morali' sation : les animaux y deviennent des exemples, comme dans les bestiaires et dans les fables. Mais il faut bien qu'on le sache, le vrai Buflbn n*cst pas là; non seulement parce que, une fois engage dans cette série de portraits, il devenait plutôt un illustrateur de son livre, mais surtout parce qu'il a laissé presque toute cette partie à rédiger aux divers collaborateurs qu'il s'était adjoints (i).
Les collaborateurs de Buffon— Le premier est Louis Daubenton (1716-1800), médecin, que BufTon fit venir de Montbard, en 1745, pour lui confier, au Jardin du Roi, la place de démonstrateur du cabinet d'histoire naturelle. Il le chargea des descriptions anatomiques des quadrupèdes. Daubenton s*en acquitta de la façon la plus consciencieuse. Mais, après l'achèvement de ÏHistoire des quadru^ pèdes (1765), il ce<>sa sa collaboration, se jugeant trop absorbé dans l'œuvre du maître.
Après lui, Guéneau de Montbéiiard (1720-1785) travailla aux Oiseaux.
L'Abbé Bexon (1748-1784) était un véritable savant, tandis que Ouéneau n*ét«U qu'un littérateur. A partir de 1772, et surtout après la retraite deGuéneau (1777), il continua les Oiseaux. De lui sont les trop fameuses descriptions du cygne et de Toiseau-mouche, que BufTon retoucha, d'ailleurs, pour les simplifier.
Pour les minéraux, BufTon s'associa Faujas de Saint-Fond (1741-1819), qui était chargé également de dépouiller sa volumineuse correspondance.
Le Discours sur le style (1753). — La nécessité de prononcer un remercîment à messieurs de l'Académie française nous a valu ce discours de BufTon, que l'on appelle assez improprement Discours sur le style.
Les circonstances de cette réception sont assez curieuses. A la mort de l'académicien Languet de Gergy, archevêque de Sens, la compagnie voulait élire Piron, auteur d'une jolie comédie, la Mélromanie. Mais, de Piron, il courait des vers licencieux, qui lui firent tort à la cour ; elle roi, protecteur do l'Académie, refusa d'avance d'approuver celle élection. L'Académie choisit Buffon, qui ne se présentait pas, et qui n'avait fait aucune visite de candidature. Le 25 août 1753, Buffon prononçait son discours, avec un grand « succès de salle », confirmé d'ailleurs par la postérité, qui, entre tant de « remercîments académiques », a retenu presque uniquement celui de Buffon.
Buffon commence par quelques formules de modestie ; il fait, en termes rapides et discrets, l'éloge de son prédécesseur Languet de Gergy, prélat vertueux,
(1) Morceaux ehoiMit^ 1" cycle, p. 315 ; 2* cycle, p. 093.
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mais dtmt les tîlrus acudémiqucs ùtiiïciit a peu prùs nuls. A la Tin, 11 plue les coiiipliiticnls Iraditioimels à l'égard de SôgiiU'r, de Iliclielicu, de Louis XIV et de I.ouû XV. Dans ce cadre de conveiiliati, lluffoii ccifiTinc quelques idées sur le style )i, qui pcuvuiit se ramener aux points suivants : i" nikcssilé do faiie un plan ; â° le style n'est que l'ordre et lu mouvemenl que l'on met diiris sos pensées ; 3» bien écrire, c'est à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre ; i" ne iiom-
Daprè
■a (ITîa-n
mer ies clioscs que par les termes les plus généraux; 5' les idées, les découvertes, les faits, appartiennent bientôt à tous, mais le style est de Vltomme même.
On ne peut qu'approuver, et il suffirait de développer, par des exemples, les trois premiers préceptes, qui, à y bien regarder, n'en font qu'un. Observons que Buffon réserve à la fois la part de l'intelligence (bien penser), de l'imagination et du coeur (bien sentir), et du métier (bien rendre). 11 se rattache aux théories du dix-gepticmo siècle, en c« qu'il subordonne la sensibilité à la raison ; et oq pourra toujours lui objecter que le poète, qu'il écrive en vers ou en prose, commence par voir, sentir, imaginer, avant de raisonner. — Quant au quatrième point, <i ne nommer les choses que par les termes les plus généraux h, pour le GOiaprendre il faut songer à ce que Buffon lui-même a voulu faire dans ses ou-
6Î2 Lk LITTÉRATURE FRA!>fÇAISR
vrages. Son grand mérite, comme écrivain, est d'avoir introduit dans le domaine de la littérature les sciences naturelles, comme Pascal la théologie, et Montesquieu le droit. Aussi conseille-t-il à ceux qui, comme lui, exposent des théories te des découvertes, de les rendre accessibles à tous, en évitant le vocabulaire technique des spécialistes. Ce précepte, souvent mal entendu, n'est point du tout destiné aux poètes, aux romanciers ou aux orateurs, et la théorie générale de In périphrase ne saurait en être déduite. — Enfin, quand Buffon dit : le style est de Vhomme même (et non ; le style c'est Vhommé), il ne faut pas le prendre en ce / sens que notre style trahit notre caractère ou notre tempérament. Buffon affirme seulement que le style {yordre et le mouvement que nous mettons dans nos pensées) est en quelque sorte notre cachet propre, notre signature ; c'est par le style qu'une pensée nous appartient. Si nous avons su trouver une expression tellement adéquate à cette pensée qu'on ne puisse en découvrir une plus heureuse ou une plus exacte, il faudra qu'on la cite telle que nous V avons rédigée. Sinon, elle nous est enlevée ; et, mieux exprimée par un autre, qui a mieux saisi les rapports du mot et de la chose, elle passe à la postérité sous son nom.
Buffon écrivain. — On peut reprocher à Buffon (au vrai Buffon, celui de V Histoire de Vhomme, de la Théorie de la Terre^ des Époques de la nature) quelques défauts : il a le goût de la noblesse et de la pompe. Son magnifique sujet lui inspire une sorte de respect, et il évite tout ce qui paraîtrait trivial ou trop simple.
Mais il a d'éminentes qualités. D'abord^ bien plus qu'aucun écrivain de son temps, sans en excepter Montesquieu, il a le sentiment de Vensemble^ il domine son sujet, il organise les détails, il donne à chaque partie son importance relative. — De plus, il a, malgré sa noblesse, et parfois grâce à elle, un style ému et éloquent, digne des tableaux grandioses qu'il entrevoit comme des visions lointaines et auxquels il sait donner la vie. On ne lit pas sans admiration les pages où il nous montre le premier homme, au sein de la nature primitive, s*éveillant aux impressions de ses sens, — ou, dans les Époques de la nature, les descriptions des continents déserts sur lesquels apparaît une formidable végétation. Buffon a vraiment, au plus haut degré, cette imagination scientifique voisine de la poésie ; et ce n'est pas à tort qu'on l'a rapproché de Lucrèce ou de Pascal.
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uno sépiartcJ.-B. lUot (niîi-ISll)
CHAPITIIE VI JEAN-JACQUES ROUSSEAU (I7l2-l778).
SOMMAI RK
I* J.-J. ROUSSEAU 1:713-1778) reçoit une éducation romanesque, mène d*abord une vie vagabonde, se lïxe il Paris où le succès de son Discours sur les sciences eCles arts (1750) lui donne la gloire. Il compose ses ouvrages à travers les péripëcies d'une existence troublée par des malheurs réels et parle délire de la persécution.
a* Apris ses deux Discours [L750-17551, il écrit la Lettre A (TAIembert sur les spectacles (1758), un roman par lettres, la Nouvelle HMoIae (1761)1 un trailé polilique.ie Contrat social (1761), un traité d'éducation, rÉmUe (1761). les Confessions, où il raconte ta vie jusqu'en 17G6, etc. Toutes ces Œuvres sont animées du mime esprit, et forment un ensemble d'une remarquable
3* SA PHILOSOPHIE peut se ramener aux points suivants : l'homme est bon par nature : il est corrompu par la aoclétt ; le progrès contribue au malheur de l'humaaité; il faut à l'homme une religion.
4* Rousseau lait entrer dans le style l'Aloquancê et le pittoreaitiio ; c'est un ancêtre des romantiques, par son lyrisme et par son BonUmant de la nature.
5* BERNARDIN DE SAINT-PIERRE [1737-1814) publie les ÉtDdes et les Harmonies r'e ht nature, remarquables par la variété et la précision des descriptions, et Paul et Flrg'luie, un chef-d'ceuvre de sensibilité et de coloris. Mais il reste Ob)octi1 el se distingue par li de Rousseau ei de Chateaubriand.
LA LITTÉRATURE FRASÇMSE
- BIOGRAPHIE
'eafsnce et la leunesse (1712-1741). — La famille Roussnau, d'origine Trançaise, s'utnit réfugiée & Genève vers 1^0, pour Tiiir la persécution contre les protestants, et y avait obtenu le droit de cité. Le père de Jcaii-Jocqucs, Na.'ic Ilous.ic.iu, élait un homme iiilelUgenI, mais do cal'jclèrc aventureux, suds inorniilé ni bon sens; il avait d'abord cberclic fortune à Conslaotinople, puis était rcvfuu s'établir dans sa ville natale, coinme horloger. Sa niùrc, d'une f.-iniilli: de posli'ur», les Itcrnard, était, paralt-il, assrz c<Nini>lle ; d'ailleurs, l'Ilc ne put élever Jean -Jacques dont la naissance lui cnilta la vie. Un frère aîné de Jean-Jaci|ue.<i nbsoluiuciil indocile, dixparul ut ne donna Jamais de ses nouvelle::. Sans cxii^j'érer les inilucnces hérédilairus, on peut observer ici quo l'enfant trouvait dans sa famille tout oulre chose que des tradilions de stabilité, de méthode et dcverlu. Vollaire, du moiiLs, tenait de .«on père, le nulairc, le sens des choses pratiques et l'art « d'administrer sa vie ».
L'éducation vint contribuer, elle aussi, et plus encore, à perverlir le pclU Rousseau. L'horloger le confia d'abord à une de sestanle.i, puis se chargea de le former lui-même, en lui donnant à lire des rumans et les Viei de l'Iularquc. Parfais, Je iKie et le fils lisaient ensemble toute la nuit ; à l'aurore, le père disait: u Je suis plus enfant que toi... Allons-nous coucher. » Quand Jean-Jacques eut dix ans, (saac Rousseau fui forcé de quitter (leciéve, et laissa son Hb à son oncle, M. Ucrciard, qui le mit en pension à liosncy, cheï le pasteur Lambcrcler, oA il resta deux ans, mieux dirigé, mais peut-être trop tard.
Jean-Jacques, reveim ù Genève, fui pincé comme apprenti chez un graveur. Mais il était paresseux, il allait vagabonder aux environs de la ville, et oubliait souvent l'heure où l'on fermait les portes de la elle de Calvin, lin soir, il n'osa plus s'exposer au cbâliment qui l'attcndaK pour son relard, et U s'enfuit à Conflgnon, village catholique, à deux lieues de Genève. Le curé, chez qui il se présenta comme désireux de changer du religion, l'envoya à Mme de Warens, qui habitait Annecy et qui travaillait avec zèle à la conversion des jeunes protestants. Celle-ci l'adressa à l'hospice des catéchumènes de Turin. Après quatre mois, le nouveau catholique sortit de cet hospice, et dut chercher à gagner sa vie. 11 fut laquais. Nous ne pcmvons, dans une biogniphie réduite, suivre toutes les pérégrinations de Rousseau : à Lyon, en compagnie d'un musicien ; à Pribourg ; à Genève, où il rtïvoit sa famille ; à llcrnu et ailleurs, avec nn prélat grec qui quêtait pour le Saiiil-Sépulcre ; à l'aris enlin(l}. Mais Jean-Jacques refait h pied et sans i:«S-
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JBAK-JACQUES ROUSSEAU {1712-1778)
s le chemin qui le sépare de sa protectrice, et 11 s'installede aouveau ches Mme de Warens, à Cbambéry, cette fois ; puis à la maison de campagne des Charmetles. C'est aux CharmcKcs que Jean-Jacques apprend à connaître et k aimer la nature ; c'est là qu'il continue a lire et à rêver, et qu'il acquiert cette puissance, cette intensité de sensation qui devait être le propre de son génie et désorienter son existence. Car, pour son malheur, il vit toujours dans un milieu
romancstiue, où les notions les plus éicmcnlaircs du vrai et du faux, du bien et du mal, sont naïvement inconnues.
Cependant, Rousseau ne pouvait toujours s'oublier aux Cbarmettes. En niO. — il avait vingl-buit ans, ii accepta une place de précepteur à Lyon, chei M. de Mably (frère du célèbre philosophe Condillac). Mais II fut maladroit éducateur, et revint encore au bout d'un an aux Cbarmettes, pour y faire seulement un court séjour. C'est en 1741, qu'il abandonne, pour ne plus les revoir, la Savoie et Mme de Warens. Il se rend à Paris, avec quinze louis dans sa pocbe, et un nouveau système de notation musicale qu'il veut présenter à l'Académie des sciences, et qu'il espère exploiter avec de larges bénédces.
6f6 LA UTTÊRATUnH FRANÇAISE
Séjour à Paris et à VBrmïtBge ^1741-1 757). — Il ne faut pas se figurer Jean- Jacques, au moment où il arrive à Paris, comme Vours de TErmitage et le misanthrope de Val-Travers. C'était un jeune homme plein d'ambition et d'illusions, résolu à se pousser par tous les moyens, et qui ne dédaignait point d'aller solliciter toutes sortes de protecteurs. Les espérances qu'il fondait sur son système de notation musicale ne s'étaient pas réalisées. Mais il avait fait la connaissance de Fontenelle, de Diderot, de la marquise de Broglic, de Mme Dupin, femme du fermier général et belle-mère de M. de Francueil. Mme de Broglie le fit accepter par M. de Montaigu, qui partait pour l'ambassade de Venise en 4743. Ce fut une des plus singulières aventures de Jean-Jacques. Incapable de vivre avec les grands, envers lesquels il était toujours plat ou insolent, il se brouilla avec l'ambassadeur ; au bout d*un an, il était de retour à Paris.
11 songe alors sérieusement à tirer parti de ses connaissances musicales. II compose les paroles et la musique d'un opéra, les Afuses galantest que le financier La Popelinière fait exécuter chez lui. Le duc de Richelieu, séduit par cette musique, chargea Rousseau de remanier un opéra de Rameau. Francueil et Mme Dupin, dont il était devenu le secrétaire, le présentent chez Mmed'Épinay. C'est le moment mondain de son existence. 11 est très choyé dans cette société, dont il ne songe pas encore à dénoncer la corruption ; on le trouve intéressant jusqu'en ses bizarreries. A cette époque, il contracte avec une servante d'auberge, Thérèse Levasseur, un mariage équivoque qui fit le tourment de sa vie.Be cette union, il eut cinq cnranls, qu'il abandonna successivement à l'hôpital des Enfants-Trouvés. On pourrait taire de pareilles hontes, si ce n'était. un devoir de signaler ces conlradictions déplorables entre la conduite de l'homme et les déclamations du philosophe (I).
Nous avons dit que Rousseau s'était lié avec Diderot, qui commençait à préparer VEncyclopédie et à enrôler des collaborateurs, et qui chargea Rousseau dps articles de musique. Celui-ci, allant rendre visite à Diderot alors enfermé à Vinccnnes, pendant l'été de 1749, lut en chemin, dans le journal le Mercure^ le sujet proposé par l'Académie de Dijon (Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs). Rousseau, à l'en croire, fut pris d'une sorte d'éblouissement et de ravissement, pendant lequel, gisant sous un arbre, il découvrit les principes de sa philosophie, et improvisa intérieurement son Discours (2). A en croire au contraire Diderot, c'est lui qui aurait conseillé à Rousseau de prendre le sujet par le paradoxe. Quoi qu'il en soit, Rousseau, en 1750, remporta le prix proposé par l'Académie de Dijon, et son DiscourSy aussitôt publié, lui donna la gloire.
Jean-Jacques, pour se mettre d'accord avec lui-même, renonça à son emploi chez Mme Dupin, et se logea dans une mansarde, où il gagna sa vie h copier de
(1) Voir surce sujet, la notice de M. Brunbl, en lète des Extrait» de J.'J. Jiotiaseau. HaclieCt*, p. 23.
{2) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 713 (en note).
JEAN^ACQUES liOUSSEAU {1712-1778)
la musique. Le monde qu'il avait fui l'y poursuivit ; ce fui la mode de donner de l'ouvrage à ce copiste. Une autre gloire lui vint. Son opéra du Devin du village, joué à Fontainebleau, devant lu cour, en il&i, puis k l'Opéra, eut le plus vif succès. Rousseau aurait pu en profiter, pour se laisser présenter au roi et obtenir une pension. H se retrancha derrière ses principes, et resta chez lui. Cependant, il désirait depuis longleinpsse réconcilier avec SCS concitoyens de Genève.
En 1754, il fit un voyage dans sa ville natale, y fut reçu comme un grand ^ommc, et admis à faire de nouveau profession de calvinisme.
L'Académie de Dijon proposa, pour 1755, un sujet qui devait tenter Uousseau, sur l'Origine de l'inégalilé parmi les hommes. Celte fois, i 1 n'obtint pas le prix; mai;^ son Discours imprimé n'eut pas moins de succès que le précédent. Rousseau le dédia à sa ville natale, et peut-être s'y fût- il établi, si précisément, en celle année 1756, Voltaire ne so fût installé aux Délices. Il accepta donc, de Mme d'Épinày, un pavillon situé dans la forêt de Montmorency, l'Ermitage, non loin du châle.iu delà ,ï;Tu»emÎM.Ù^''7ô'dim«XTBV^uTd'e^rFr^^^
Chevrette. Dana cette re- lao n64 •. traite champêtre, il devait
passer d'heureux jours, et bien remplis. 11 y Irouvait la nature, la paix, la sécurité matérielle. Il y commença ses plus importants ouvrages, l'Emile et la Nouvelle Héloïse. Mais son hunieur devenait ombrageuse; il était malade, et ses maux physiques exaspéraient sa sensibilité. Ses amis, lîrimm et Duclos, lo trahissaient auprès de Mme d'Épinay ; le parti des philosophe*, en général, se sentait en opposition avec lui, et l'attaquait sourdement. Thérèse Levasseur el sa mère, qui ne pouvaient soulTrir la campagne, faisaient tous leurs etTorts pour brouiller Houiseau
ihographia ■ .r
avec Mme d*Épinay. Enfin, le malheureux Jean-Jacques s'était pris d*une belle passion pour Mme d'Houdetot, belle-sœur de Mme d'Épi nay, et il devenait pour la famille un personnage importun et indiscret. La brouille était *dans Tair ; elle éclata définitive, après plusieurs disputes et raccommodements, à Toccasion d'un voyage de Mme d*Épinay à Genève. Celle-ci crut lui faire plaisir en lui demandant de raccompagner ; Rousseau n'y vit qu'un ordre humiliant, et refusa, comme lui seul savait le faire, de la façon la plus ofi'ensante. Mme d*Épinay, sur les instances de Grimm, qui semble avoir joué en toutes ces affaires un rôle de mouchard, pria Rousseau de quitter l'Ermitage (décembre 1757).
A Montmorency (1757-1762). — Jcan-Jacqucs s'installa au village de Montmorency, dans une petite maison fort modeste. C'est là qu'il.composa sa Lettre à (TAlemheri sur les spectacles. Il n'y bouda pas longtemps. Le maréchal et la maréchale d^ Luxembourg, seigneurs de Montmorency, lui firent des avances si délicates et si intelligentes, qu'il se mit à fréquenter le château, et à y lier connaissance avec une société bien supérieure par le rang et par l'esprit à celle de Mme d'Ëpinay. Il consentit même, en 1759, à accepter l'hospitalité dans un pavillon du château, mais sans prendre aucun engagement. Il restait susceptible et parfois impoli. 11 fallut tout le tact de ses hôtes exquis pour éviter la rupture. Alors, il acheva la Nouvelle Héloïse, qui parut en 1761 ; la même année, il fit imprimer en Hollande le Contrat social, L'Emile, à son tour, était prêt en 1762 ; grâce à M. de Malesherbcs, l'ouvrage put être publié à Paris. Mais à peine eut-il paru, que le Parlement condamna le livre à être brûlé, et requit l'emprisonnement de l'auteur. Rousseau, prévenu à temps, quitta Montmorency dans une chaise de poste du maréchal, et se dirigea vers la Suisse.
Rousseau de 1763 à 1770. — Alors commence pour le malheureux Rousseau une série de déplacements, dont il a rejeté la responsabilité sur ses ennemis, mais où il faut voir surtout l'effet de son humeur maladive, et, pour dire lo vrai mot, de sa folie. 11 réside d'abord h Yverduu, dans le canton de Vaud, puis à Motiers, dans le Val-Travers, sur un territoire appartenant au roi de Prusse : là il reste deux ans, s'habille en Arménien, écrit sa Lettre à M. de Beaumont, archevêque de Paris, qui avait condamné V Emile dans un de ses mandements, et fait de la botanique. Mais il a des démêlés avec le consistoire de Genève, publie ses Lettres de la Montagne, et est obligé de quitter Motiers, où la population lui est devenue hostile (1764). 11 se réfugie pour quelques mois dans l'île Saint- Pierre, sur le lac de Rienne ; il y éprouve un calme réparateur (1). 11 en est encore chassé. Tenté d'abord de se rendre en Prusse, il préfère accepter les offres du philosophe anglais David Hume, et, après avoir traversé Paris où il se promène en costume d'Arménien, il s'embarque pour l'Angleterre (1766). Là il ne tarde
fi) Morceaux choisiSj 2* cycio, p. 721.