‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 232 sur 408 · IL — L'ŒUVRE DE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

IL — L'ŒUVRE DE ROUSSEAU

Le Discours sur les sciences et les arts (1760). ~ Nous venons de rappeler dans quelles circonslancos ce Diacours fut écrit. Si vraiment c'est Diderot, l'homme de tous les paradoxes, qui a fourni celui-là à Rousseau, il n'a fait que lui révéler des principes auxquels Rousseau allait consacrer tous ses ouvrages et sacrilier sa vie. A noter que Jean-Jacques, quand il écrit celte œuvre de début, a trente-sept ans ; il est rare qu'un génie se révèle si tardi\enicnt. — Le Discows (il faut prendre encore ce mot dans sou sens latin, discursns, exposé, disscrtalioii) se compose de deux parlies : la première est un exposé historique, une suite d'exemples tirés do Sparte, d'Athènes, de Rome (ici se place là prosopopée do Fabricius) (1) et des États modernes ; la seconde est l'explication théorique et philosophi(iuo de cette loi constatée par l'histoire : les lettres et les sciences corrompent les mœurs. Toute science, tout art, est né, dit-il, d'un %ico correspondant : l'astronomie, de la supcrslition ; l'élo(iuence, du mensonge, etc. Les arlistes et les savants sont des oisifs. La lecture amollit le courage, pervertit l'imagination. Ce n'est pas que Rousseau veuille ramener l'humanité h la barbarie. 11 rend hommage aux grands génies, et surtout il juge que, dans i'état actuel do la société, les lettres et les sciences Sont devenues nécessaires. Mais 11 engage la majorité des hommes à se défier do cette sc.luction, et il leur conseille de chercher à bien faire plutôt qu'à bien dire. — D'ailleurs, pour juger exactement de la thèse de Rousseau, dégagée do l'enthousiasme trop oratoire de cotte œuvre académique, écrite en un style qui dépasse souvent sa pensée, il faut y joindre sa Réponse au roi SttuUslas, et sa préface do Narcisse,

Le Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes (1755). — Cette fois, ce n'est plus une « déclamation », mais un ouvrage raisonné et vraiment ]>hilosopliiquc. On sent que Jean-Jacques, désormais célèbre, no se soucie x>lus d'arracher un vote à des académiciens de xirovince, mais qu'il écrit pour exprimer sa pensée. — Rousseau commence par tracer un tableau « id>Ili(iuo » de l'homme primitif, u à l'état de nature », être simple, robuste, n'ayant que des instincts, indépendant et heureux, jouissant de sa force et la tempérant par la ))ilié. Mais le scnliment de perfeclibililé gâte tout. Los hommes s'associent, forment des familles, construisent des huttes, se disent maîtres du terrain qu'ils cultivent ; de là les jalousies, les rivalités, l'anarchie. Alors, les plus riches, les plus forts, les plus intelligents se liguent contre les pauvres et les faibles. Les inéyalités une fois créées, elles sont consacrées par le temps, par l'usage, par le désir do conserver son bien et son rang. — Ce discours est le premier maniTesle, parmi les modernes, de la théorie communiste. Rousseau soulève le faible contre l'oppresseur, le sujet contre le despote, et celui qui n'a rien contre celui qui possède. Et cela, non pas au nom de la morale et de la charité, (|ui réclament en <;(Tct une plus juste répartition des biens et l'égalité des hommes d<>vant la loi, mais par suite d'un raisonnement sophistique fondé sur une vision de son imagination exaltée.

La Lettre sur les spectacles (1758). ~ D'Alembert avait écrit pour \ Encyclopédie l'article Genève, inspiré, nous l'avons dit, par Voltaire alors installé aux Délices. Il y félicitait d'abord les pa'^leurs de Genève de réduire leur religion à la simple morale et de ne s'attacher h aucun dogme. Or, il ne faut jias oublier que ces dogmes, les pas-

(1) Morceaux choisii^ 1" cycle, p. 330.

JEAS-JACQUES ROUSSEAU <niQ-f776

teuri les enseignilent en chaire, et les loipoMient k leur» fldèlet. Cttnll donc leur fairu un singulier cnmpliment I t:n aecund lieu, d'AIcmbort demandait qu'on éUMIt un théitre à Gpnèie, oh, depuis Calvin, les représentations dramatiques étalent Interdites — Sur lepremier point, Rousseau e^t bref. Il s« contente de faire sentir i d'Alembcrt «ou manque de tact, o Munsicur, dit-il. jugeons des aciions des hommes, et laissons Uieu juge do leur roi. • — Il se hite do passer au second point, le ttiËïlre. La thèse est très simple et très logique : Ituusscau considère d'aliurd lo tli^iltre en soi, et l'inDuence qu'eior-

spectateurs' les tragédies ou lus cumcdios ; puis il oiamlna le tliéStre comme institution locale, dans les eDcIs qu*il produit sur le luxe et sur les micurs ; enfin, il applique parlieu lièrenic ni iGonève les conclusions précédentes. — Le premier point de la Ltllre peut être compara h tout ce que les moralistes ont écrit contre le lliéAtre, on particulier aux Maximet do Bussuet mr la comédie. Ilousseau accuse la tragédie do Hattor et d'exciter no« inédio de déte-

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en criti(|UO qu'en sophiste, Il faut l'avouer : do Crébillon, IMilina et Atrie, — do Voltaire. Mahomtl, — de Cornellk-, Médér.— de Haeîne, PhMre ; il y ajoute un ptu plus loin Bérénice et Zarre, comme propres i disposer les tmes aux faiblesses do l'amour. [I néglige tous les ctiers-d'aiivre de Corneille. Dans la comôdle, il reproche 1 Hegnard de nous faire applaudir des friponneries (le Légalai surtout, et particulièrement au Misanthi

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galaire anivenet) : mais 11 s'en prend i Molière rnpe. Il construit là- dessus un syllogisme : Alcc^lo !, on rit de la vertu. C:e sylloRisme est facile i réit d'Alceste. ce n'est pas d'AIccste wrluriiz. L'in-

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Alceste, c'est Je«n-Jacques. Philinte, c'est Grimm, c'est Veltaire, ou tel intre ennemi de Jean- Jacques.- Ajoutons que cotte interprétation du Misanthrope a inspiré au triste Fabre d'Ëglantine son Philinle de Molière, Il faut bien avouer, toutefois, que Rousseau n*i pas tout à fait tort d'accuser Molière de nous faire rire aux dépens des bonnêtes gcni ; maie nous avons dit plus haut que cette tactique peut s'expliquer. — Dans la seconde partie, Rousseau est sévère pour les aëtcurs. Il partage et exagère les préjugés de son temps; il estime que les mœurs des Genevois seraient mises en péril par la présence de comédiens. Ce qui peut être toléré dans une ville comme Paris, serait pernicieux k Genève. Pour forcer sa thèse, afin de la faire mieux saisir, il se demande ce que deviendraient, par exemple, les heureux et vertueux Montagnons (qui habilaient les environs de NeufchAtel), dont la vie simple» laborieuse, patriarcale, lui inspire quelques pages ravissantes, si Ton établissait chez eux un théâtre. — Il précise davantage dans U troisième partie, et étudie les efTots probables du théâtre sur les Genevois, au point de vue des relations de famille, de la richesse, et dos mœurs. Faut-il donc, se demande-t-il en termi> ;iant, refuser toute distraction à un peuple? Non. Mais ces divertissements seront des fêtes civiles ou militaires, des bals champêtres où les jeunes gens à marier dansent sous les yeux attendris de leurs parents, dos cérémonies où l'on couronnerait la jeune flUa la plus vertueuse. C'est sur un ton d'éloquence émue que Rousseau achève sa lettre.

La Nouvelle Héloïse (1701). — L'héroïne du roman, Julie d'Étanges, aime son précepteur, Saint-Preux. Mais Julie est obligée d'épouser M. de Volmar. Elle -souffre de cet amour ancien, tout en remplissant très strictement ses devoirs de femme et de mère. Son mari, à qui elle avoue sa passion pour Saint-Preux, rappelle celui-ci qui s'était mis à voyager pour oublier Julie, et l'installe dans sa maison, pour bien marqueras confiance dans la vertu de sa femme et de son ami. Julie meurt bientôt, d'une maladie qu'elle i contractée en sauvant un de ses cnfarfts. — Ce roman est écrit sous forme de lettres, lettres de Saint-Preux h Julie, de Julie à Saint-Preux, de Claire dX>rbe è Julie sa cousine, de mylord Edouard Boston h Saint-Preux, do M. de Volmar, etc. 11 nous paraît aujourd'hui d'une lenteur désespérante, et ne nous intéresse plus que par quelques pages : le tableau do la société parisienne, par Saint-Preux (2* partie) ; c'est Rousseau jugeant les salons, les théâtres, etc. ; — quelques passages philosophiques sur le guiclde (3* partie). Mais surtout les descriptions ont conservé leur fraîcheur ot leur beauté : les montagnes du Valais (1" partie), la fameuse promenade aux rochers de Meillerie et sur le lac de Genève (3* partie) ; les jardins (4* partie) (1); les vendanges à Clarens (5* partie). Ces pages magnifiques contiennent tout ce que le romantisme devait bientôt rythmer et chanter. Chateaubriand et Lamartine (voyez le Lac) en procèdent, ainsi que les romans de Mme de Staël et de George Sand. Mais les contemporains y goûtèrent bien autre chose : la peinture animée et souvent emphatique de l'amour malheureux, une sensibilité exaltée et larmoyante, des dissertations sur toutes sortes de sujets politiques, religieux, philanthropiques, pédagogiques, etc. Sous ce rapport, le succès prodigieux de la Nouvelle Héloïse est un document sur le goût, et parfois le pire, du dix-huitième siècle en 1761. Il faut reconnaître que cette façon d'analyser les passions, en les prenant au sérieux jusqu'à la sentimentalité ridicule, était préférable au froid libertinage, à romorolité, comme nous disons aujourd'hui, de la plupart des romans alors i la mode.

Le Contrat soolal (1762). — Rousseau établit que nul n'a le droit d'aliéner au profit d'un autre sa liberté morale et civique. 11 condamne donc tout gouvernement monarchique ou aristocratique. Mais l'homme aliénera sa liberté au profit de la communou/^.'u Chacun se donnant à tous, ne se donne k personne; et comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le mômedroit que sur soi, on gagne l'équivalent de tout ceque l'on perd et plus

(i) Morce€n*x choisis^ 2* cycle, p. 726,

JEA^'JACQUBS ROasSEAU (I7I2-I77S)

de Torca pour conserver coque l'on a.» Ainit l'on arrive 1 la concepllon d'un pouvoir abstrait, et ilisulii : lÉtat. Pour musuror iei dangers d'une pareille doctrine, U* «u(llt de ne pas •jublicr quo le Jacubinismo convcntîiinnel s'pst réclamé hautement du Contrat social. On comparLTa utilurncnt la politique tout expérimentale de Montesquieu i cette utopie criminelle d'une Imagination malade. Mais U Contrat tociat a, littérairement, une beauté siiigiiliéro, faite de logique implacable et de simple vlguuur. La mf me main qui

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inécs, lot dpscriplions ravissantes, enait on quelque surto en un atjle lapilaconlenne, ces paraduies de politique .

L'ÉrnlIe {1762). — L'Emile est le « chef-<l'u^uvre • do Rousseau, non pas feulement parce qu'il est lo plus variii et le plus nugKOStirdo ses écrits, mais encore et surtout parce qn'il contient liial Hous^oau. Les Discour», la Lettre sur In ipeelaclat, la Noavelle Hétoîse, le Contrat mciat, sont curnino des prép.irationi h l'Emile. Rousseau avait établi ce principe ! l'homme est bon par nature, la civilisation l'a corrompu. Mais comment guérir nue société si profondi/ment atteinte qu'elle aime s<m mal et ne veut pas s'en corriger? i.'i'st â la base qu'il fnut reprendre t'aiivre, par l'éiliicalion des entants. Rousseau, cette

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