II. — LES MORALISTES
Gomme au dix-septième siècle, la morale se glisse, au oix-huitième siècle, dans tous les ouvrages. Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot, BulTon luimême sont, sous certains rapports, des moralistes. Mais quelques écrivains, successeurs plus directs de La Rochefoucauld et de La Bruyère, traitent spécialement des mœurs. Ce sont Rollin, Vauvenargues, Duclos, Chamfort et Rivarol.
TîQLLIN (1661-1741), recteur de l'Université de Paris et principal du collège de Beauvais, a publié, de 1726 à 1728, son Traité des études, qui le classe à la fois parmi les pédagogues et parmi les moralistes. Mais, chez lui, du moins, — et ne devrait-il pas en être toujours ainsi ? — ces deux qualités se confondent, car RoUin M expose la manière d'enseigner et d'étudier les belles-lettres par rapport à Tcspril et au cœur ». Dans les huit livres de son Traité y il prend successive ment les langues anciennes, la langue française, la poésie, la rhétorique, l'éloquence, l'histoire, la philosophie; puis il doime des conseils pratiques aux maîtres et aux élèves. Toujours préoccupé d*éducation^ il cherche surtout dans les études une méthode propre à former l'intelUgcnce et la sensibilité. Une
(1) Moreeaua ehoUis^ 2* cycle, p 675.
<S) Morceaux choisie^ 1" cycle, p. 298.
Des OmANOis. — Litt. lUnsiréo. 21
^ longue expérience de l'enseignement lui sert de base ; et ce n*est pas h lui que
* l'on pourrait reprocher de dangereuses utopies I Nous le trouverions même ! aujourd*liui bien timoré. Sans revenir à ses lenteurs ni à ^s timidités, il y a I *x>ujours à sUnspirer de la prudence avec laquelle il veut que Ton manie rame
* des enfants, de son respect pour leur fragilité iulcUcctuclle et morale, et surtout j de sa parfaite loyauté.
' Son Histoire ancienne et son Histoire romaine^ qu^il écrivit dans ses dernières
années, ne sont que d'honnêtes compilations des auteurs anciens. Rollin n*avait d'autre but que de présenter les grands événements de Tantiquité dans un récit intéressant et moral; il y a réussi.
VAUVEN ARGUES (1715-1747). — Vie. — Presque tous les grands moralistes ont été malheureux, ou ont cru Têtre. Celui-ci le fut réellement. Officier du plus rare mérite, il prit part à la campagne d'Italie de 1734 et à la retraite de Bohème en 1742. 11 dut quitter le service, à la suite d'infirmités contractées dans celte dernière campagne, et tenta vainement d'entrer dans la diplomatie (1). De plus en plus, il se renferma dans Téludc, y cherchant une consolation contre ses maux physiques et contre son dégoût de l'existence. 11 se lia avec quelques écrivains du temps, entre autres avec Voltaire, à qui il inspira une vive amitié, et qui pleura sincèrement sa mort prématurée. Écoutez plutôt cet éloge funèbre: a Tu n'es plus, ô douce espérance du reste de mes jours. Accablé de soufl'rances au dedans et au dehors, privé de la vue, perdant chaque jour une partie de toimême, ce n'était que par un excès de vertu que tu n'étais point malheureux et que cette vertu ne te coûtait point d'elîort... Par quel prodige avais-tu, à l'âge de vin.fH-cinq ans, la vraie philosophie et la vraie éloquence, sans autre étude que le secours de quelques bons livres ? Comment avais-lu pris un essor si haut dans le siècle des petitesses? Et comment la simplicité d'un enfant timide couvrait-elle celle profondeur et celle force de génie ? Je sentirai longtemps avec amertume le prix de ton amitié ; à peine en ai-je goûté les charmes (2). »
Vauvenargues s'est peint lui-môme dans le portrait de Glazomène, « qui a eu l'expérience de toutes les misères de l'humanité... Toutefois, qu'on ne pense pas que Clazomène eût voulu changer sa misère pour la prospérité des hommes faibles. La fortune peut se jouer de la sagesse des gens vertueux ; mais il ne lui appartient pas de faire fléchir leur courage (3). »
Sa morale. — Le fond de sa philosophie et de sa morale est donc un certain stoïcisme ; mais ce stoïcisme n'a rien de la résignation farouche d'un Alfred de 1 ^ififi^y» qui, ayant passé comme Vauvenargues par « la servitude et la grandeur militaires », n'est pas sans analogie avec lui. Vauvenargues est un optimiste et
(1) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 757.
(2) Éloge des officiers morts pendant la gtterre de 1741. <3) Morceaux choisis, 2* oyole, p. 758.
ttOMASCIKRS. — yiOHAUSTES. ~ CftlTIQUES
i, et rtioiiiino contre La lloclietouciiulU. i
* un cnthonjtastc (I ). Il croit à la bonté de l'homme ; A l'excollr^ncn des pnssions, qu'il xtirnt de savoir diriger ; ii la vertu, ù la gloire. Il lente de réli.'ibiliter le senlintoiit conire la r niL'prisent l'hoiiinie, dit-il, ne sont piiâ degrtiiids liotuuies. « — Il a dit cncor,-:,. Les grandes pensées vii-nni-iil du (wnr » ; « La raison lions ti-onipe plus sou-
re » ; « Quand je vois riioninic eii- Bouô de la raison, je parie ans:
qu'il n'est pas rai toininblc; » ; « Alor rjuc le Ci)ri>s grâces et l'esprit fl' talei
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ciale de la vi-rlu, et rélule par là-inùme une partie du sophisme fondamental de La llocheroucauld : n Parce que je me plais dans l'usagedema vertu, en Cst-ellc moins pi^fltablc, -moins précieuse à tout l'univers ou moins diirérenlc du vice, qui est la ruine du genre humain? (2j
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J.-J. Rousseau: la bonté de la nature et le critérium de la sensibilité. Mais que de réserves il eût faites sur les Discours et sur V Emile I Et surtout, s'il eût vécu, quel adversaire du progrès matériel soutenu par V Encyclopédie, et de Voltaire lui-môme I Comme il aurait combattu la morale épicurienne, et comme ce défenseur des belles passions eût protesté contre l'émancipation prèchée par Diderot ! — Il est vraiment mort avant son heure. Sa perle nous a privés du seul philosophe capable de représenter, au dix-huitième siècle, une morale digne de ce nom.
Comme peintre de caracièreSt Vauvcnargues est ingénieux et fin, mais bien audessous de La Bruyère, qu'il imite et dont il n'a pas la pittoresque précision (1). Comme critique, il est plus intéressant. Ses jugements sur Corneille, Racine, Pascal, Bossuet, etc., ne sont pas d'un « homme de goût » qui suit une tradition, ou d'un ignorant qui veut être original aux dépens du sens commun, encore moins d'un homme de parti à qui ses théories et ses préjugés cachent le vrai et le beau. Vauvcnargues, critique, est indépendant. Il sent, il aime, il éprouve des sympathies et des répulsions : il les exprime avec délicatesse. Ou aura toujours profit à discuter des jugements empreints de cette loyale personnalité et qui, fondés sur le sentiment^ vont souvent, comme plus tard ceux de Joubert, jusqu'au paradoxe. Vauvcnargues met en pratique sa maxime : « 11 faut avoir de Tâme, pour avoir du goût. »
L'écrivain. — Enfin, écrivain, Vauvcnargues a des qualités précieuses. Il a dit : « La netteté est le vernis des maîtres. » Et la netteté est son premier mérite. Mais il y a joint une certaine chaleur juvénile, qui va parfois jusqu'à l'enthousiasme, sans jamais monter jusqu'à Temphase. Son éloquence est spontanée; elle vient du cœur. Lisez ses Conseils à un jeune homme : « En toute occurenco, préférez la vertu à tout ; elle vaut mieux que la gloire. Si vous avez quelque passion qui élève vos sentiments et qui vous rende généreux, qu'elle vous soit chère. Mais surtout osez, ayez de grands desseins. Vous échouerez? Eh bien I qu'importe I le malheur même n'a-t-il pas ses charmes dans les grandes extrémités. » — Il trouve, pour colorer ses pensées, des images à la fois discrètes et pénétrantes : « Les premiers jours du printemps ont moins de grâce que la vertu naissante d*un jeune homme » ; « Les feux de l'aurore ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire » ; « ... Vous voyez l'âme d'un pêcheur qui se détache en quelque sorte de son corps pour suivre un poisson squs les eaux, et le pousser au piège que sa main lui tend. »
DUCL08 (t 704-1 772). — C'est un assez inquiétant personnage que Dudos, homme de beaucoup d'esprit, et qui semble avoir eu moins de droiture dans la conduite que de franchise affectée dans le langage. Il eut une belle carrière
\1) Morceaux choisiSf 1*' cycle, p. 344.