I. — CHATEAUBRIAND
a vie. Années d*enfance et de Jeunesse (1768-1786). — La'ft-
mille illustre des Chateaubriand élait, vers la fin du dix-huitième
siocle, bien déchue de son ancienne splendeur. René deChateai»-
briand, père de Técrivain, homme d*une singulière et farouche
énergie, alla chercher fortune aux lies, puis s'établit comme
armateur à Saint-Malo ; il s'était juré à lui- même de relever sa
maison, et tint parole. Marié en 1753 à ApoUlfie de
Bédée, il eut dix enfants ; les quatre premiers mou.
rurent en bas âge ; des six suivants, trois sont restés
célèbres : Julie, devenue Mme de Farcy ; Lucile,
Mme de Caud ; et le dixième, le plus chétif, que sa
mère, fatiguée, laissa aux soins d'une vieille servante,
François-Auguste.
François-Auguste de Chateaubriand était ne à Saint-Malo,]e 4 septembre 1768. Il passa ses premières années à vagabonder sur le port; puis on le mit au collège de Doly de là au collège de Ilcnncs, où il fut un écolier très intelligent et très indépendant. Rien doué pour les mathématiques, il alla d'abord k Brest pour passer son examen d*aspirant de marine ; mais il se crut la vocation ecclésiastique, et s'enferma pendant quelques mois au collège de Dinan. Il resta ensuite deux ans dans la solitude du château de Combourg, avec j^ père, sa mère et Lucile. Chateaubriand nous a dit lui-môme, dans ses Mémoires (Touiretombe, de quels songes, de quelles hallucinations, ces deux années furent pleines (1). Lucile, délaissée comme lui, était la compagne de ses rêves; elle avait une sensibilité romanesque et maladive, dont Chateaubriand s'est souvenu quand il a peint Amélie et Velléda. L*humeur voyageuse de son père avait aussi passé dans son âme, et il souhaitait déjà de s'embarquer pour des pays inconnus, quand il changea d'avis, et accepta un brevet de sous-lieutenant au régi-
1) Morreaux iisis^ 2* cycle, p. 901
LES INITIATEURS DE f./t NOUVELLE RENAISSANCE HT
ment de Navarre : il rejoignit son poslc, i. Cambrai, dans las premiers mois de 1T8G. En septembre de la même année, Ja mort de son père le rappelailà Com bourg.
Séjour A Pari» (1786-1791). — Au lieu de reloumer à Cambrai, il vint à Paris, où il obtint le brevet de capilaiiie de covalciic, et où, par sonfrère, le comte de Chateaubriand et ss sœur Julie, Mme de Karcy, il fut présenté k ta
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cour. Le u grand monde » lui déplut. En revanche, il se senlait altiré parla sociélé liltérairc. Il connut le poète Écouchard-Lcbrun (alîat Lcbrun-Pindare, l'auteur emphatique de l'ode sur le vaisseau le Vengeur) ; le <• moraliste » Chamfort, un des hommes le plus spirituellcmenl méchants de celte époque; Parny, é lé giaque harmonieux qui annonçait Lamarlinc ; Gingucné, critique dont il dcrait éprouver le lourd dogmatisme à propos A^Ataia et do Génie; La Harpe, alors dans tont l'éclat de ses succès de conférencier mondain; Fljns, type du bohème de letlret; et par lui, Pontanes, qui plus tard le fit rentrer en France et l'encouragea à publier son chef-d'œuvre. En 1790, CliatcAubriand se trouva tout
heureux de faire paraître, à VAlmanach des M uses ^ une pièce de vers dans le goût le plus fade du dixrhuitième siècle. Que fût-il devenu, en continuant à fréquenter les salons et les cafés littéraires de Paris ? un écrivain aussi médiocre que distingué. Mais cette société» ébranlée et dispersée par les premiers événements de la Révolution, n'exerça sur lui qu'une influence assez courte.
Voyage en Amérique (1791-1792). — En causant av§c M. de Malesherbes, ses rêves de voyage le hantèrent de nouveau. 11 résolut de partir, pour découvrir un passage au nord de T Amérique, et il s'embarqua, à Saint-Malo, le 8 avril 1791 ; il devait être de retour le 2 janvier 1792.
Ce voyage en Amérique, Chateaubriand l'a raconté et exploité dans ses œuvres, de toutes les façons et sous toutes les formes. Après les impressions de Combourg, celles-là furent les plus fortes et les plus décisives. Et, pourtant, il n'a pas accompli tout l'itinéraire qu'il prétend avoir parcouru. M. J. Bédier (1) a prouvé que Chateaubriand n'a point dépassé la région dôs Grands Lacs, et que, pour décrire les pays qu'il n'a point vus, il s'est servi, sans scrupules, de relations françaises et anglaises, celles du P. Charlevoix et de Bnrtram. Quoi qu'il en «oit, il rapportait d'Amérique des sensations et des couleurs dont il enrichit, pour un siècle entier, notre littérature.
11 revint brusquement, à la nouvelle de l'arrestation du roi à Varennes ; il se maria au passage avec Mlle Céleste Buisson de là Vigne, qui fut une femme d*e8prit charmant et de cœur stoïque ; et il rejoignit en toute hâte l'armée des émigrés.
L'exil à Londres (1793-1800). — Blessé ali siège de Thionville, il se réfugie à Bruxelles, de là à Jersey, puis à Londres, ou il fait, pour vivre, des besogneê de librairie. Encore est-il sur le point de itioùrir de faim dans celte ville, où, vingt-cinq ans plus tard, il devait revenir comthe ambassadeur de France. C'est pendant son séjour à Londres qu'il publie son premier ouvrage, VEssai sur les Révolutions^ livre tout imprégné de pessimisme ailtichrétien, et qui n'annonçait guère le prochain apologiste de la religion (4797). A la même époque, il entassait dans une vaste composition des souvenirs de son voyage d'Amérique ; de cette mine, il allait tirer bientôt Atala, René^ et beaucoup plus tard le livre intitulé les Natchez, qui est fait «• avec des restes w. 11 était encore à Loudree, en 1799, quand il reçut une lettre de sa sœur Julie, lui annonçant la mort dte sa mère; au moment où cette lettre parvint à Chateaubriand, Julie elle-même était morte. Le dernier vœu de Mme de Chateaubriand avait été que son fils revint à la religion de son enfance. La grâce le toucha. « Je n'ai point cédé, j'en conviens, dit-il, à de grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du cœur : j'ai pleuré et j'ai cru. » Dès lors, il conçoit le plan de son Génie du Christianisme,
(1) Joseph Dédier, Études critiques. Paris, Côliik, 1903 (p. 125 : Chateaubriand en Amérique: Vêrtté et fiction).
LES !VIT!ATEUnS DE LA NOUVELLE RENAISSANCE 719
Sous le Consulat et l'Empire (1800-1814). — Kontancs avait obtenu de Bonaparle que Chateaubriand fût rayé de la liste des émigrés ; et celui-ci rentre en France le 8 mai 1800. Il fréquente alors le salon de Mme de Beaumont. 11 publie, en 1801, Atala, fragment détaché de son prochain ouvrage, — et le 14 avril 1802, quatre jours avant la proclamation du Concordat, le Génie du Christianisme. Bonaparte, désireux de s'attacher un homme qui servait si bien ses desseins de restauration sociale, nomme Chateaubriand secrétaire d'ambassade à Rome (1803), puis ministre plénipotentiaire dans le Valais (1804). Mais Texécution du duc d'Enghien vient créer entre le Premier Consul et lui un irrémédiable malentendu. Chateaubriand donne sa démission, et, pour étudier les paysages et les ruines des pays où il voulait placer l'action des Martyrs^ il entreprend un long voyage, dontnous avons le récit détaillé dans V Itinéraire de Paris à Jérusalem. — Il passe par Venise et Triestc, visite la Grèce, Constant inople, la Palestine, revient par Tunis, Carthage et l'Espagne; ce voyage dure près d'un an (juillet 1806 à juin 1807). A son retour, il achète, près d'Aulnay, une maison de campagne, la Vallée-aux-Loups, où il s'établit pour terminer les Martyrs, qui paraissent en 1809. V Itinéraire est publié en 1811. Cependant, Chateaubriand fait une opposition de plus en plus vive à l'Empire. 11 écrit dans le Mercure un article aux allusions menaçantes (1) ; reçu à l'Académie française, pour y succéder à M.-J. Chénier, il compose un discours que le pouvoir impérial ne l'autorise pas à prononcer.
Sous la Restauration (1814-1830). — A la chute de Napoléon, il publie un pamphlet : De Buonaparte et des Bourbons (1814), qui a vaut une armée à Louis XVIU )) ; mais, nommé pair de France, il entre dans l'opposition, et il écrit (1816) la Monarchie selon la charte, qui lui attire les persécutions du ministère Decazes. Après la mort du duc de Bcrry (1820), Chateaubriand est nommé ambassadeur à Berlin ; en 1822, ambassadeur à Londres ; la même année, il représente la France au Congrès de Vérone, et devient ministre des Affaires Étrangères dans le cabinet Villèle. Malgré le succès de l'expédition d'Espagne, sa situation se gâte, car il n'est aimé ni du roi, ni de Villèle, et, le 6 juin 1824, il estu relevé de ses fonctions ». Profondément blessé, Chateauoriand se rejette dans l'opposition ; mène, au Journal des Débats, une violente campagne contre Villèle, et contribue à le renverser. Sous le ministère Martignac, il reçoit (Janvier 1828) l'ambassade de Rome. Mais la chute de Charles X le rend pour toujours à la vie privée»
Dernières années (1830-1848). — En 1826, Chateaubriand avait publié l'édition complète de ses œuvres ; en 1834, son Voyage en Amérique. Il donne encore, im 1831, ses Études historiques ; en 1836, VEssai sur la Littérature anglaise, et,
(1) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 909.
en 1844, la Vie de Rancè, Puis il s*attache tout entier à ses Mémoires d'outre' tombe, commencés dès 1811, à la Yallce-aux-Loups, et sans cesse retouchés jusqu'en 1846. Il fréquente alors de préférence le salon de Mme Récamier, â rAbbaye-aux-Bois, où il exerce une sorte de royauté. Devenu fort pauvre, il avait « hypothéqué sa tombe », en vendant à une société d'actionnaires, pour ne les faire paraître qu*aprùs 'sa mort, ses Mémoires d* outre-tombe ; Emile de Girardin en commença, la publication, dans la Presse, dès février 1848. G*e8t le 4 juillet de cette môme année que mourut Chateaubriand, à Paris, dans une maison de la rue du Bac qui porte aujourd'hui le n® 120. 11 avait demandé à être enterré en face de Saint-Malo, sa ville natale, dans Tile du Grand-Bé, sépulture grandiose qui convient à son génie.
Caractère. — Chateaubriand s'est peint lui-même dans ses œuvres, tantôt indirectement {Atala, René, les Natchez), tantôt directement {Mémoires d^outretombe). Son caractère offre un singulier mélange de dédaigneuse froideur et d'enthousiasme lyrique. « Je manque d'ouverture de cœur, dit-il; mon âme tend incessamment à se fermer... Aventureux et ordonné, passionné et méthodique, il n'y a jamais eu d'être à la fois plus chimérique et plus positif que moi, de plus ardent et de plus glacé. » Il fait dire à René : m Je m'ennuie de la vie, l'ennui m'a toujours dévoré. » Il dit lui-même : a J'ai bâillé ma yie, j*ai porté mon cœur en ccharpe. » Sa vie a été sans cesse mêlée aux plus grands événements du siècle, et ses ouvrages sont sortis de la réalité tout autant que du rêve. 11 dit : « C'est dans les bois que j'ai chanté les bois, sur les vaisseaux que j'ai peint l'occan, dans les camps que j'ai parlé des armes, dans l*exil que J*ai appris Tcxil, dans les cours, dans les affaires, dans les assemblées, que j'ai étudié les princes, la politique et les lois. »
L'œuvre de Chateaubriand. — Nous ne pouvons analyser dans le détail tous
les ouvrages de Chateaubriand (1) ; mais nous croyons devoir les signaler tous, chacun à leur date, en nous réservant d'insister seulement sur les principaux :
L'Essai sur les révolutions (1797). — Le jeune émigré se proposait, dans ce tlngulicr ouvrage, de recherciier les rapports entre les révolutions anciennes et la Révolullon fraiiyaisc. Do son vaste plan, il no publia que deux livres, le premier consacré aux révolutions républicaines de la Grèce, le second à Philippe et Alexandre. On t'aperçoit» aux jugements qui courent les manuels et la plupart des articles consacrés à Chateaubriand, que personne ne lit plus l'Essai. Rien cependant n'est plus curieux en toi que ce fatras, où les comparaisons les plus inattendues, et parfois les plus Justes, nous prouvent comment un homme du dix-huitième siècle pouvait juger, avant l'Empire, les événements do la veille et du jour, et prédire ceux du lendemain. Mais les chapitres vraiment indispensables à lire, pour qui veut connaître tout Chateaubriand, sont ceux que l'auteur consacre, à la fin de la deuxième partie, aux objections contre le christianisme
(1) Chateaubriand, Œuvres choisies^ par Gii. Florisoonb (Hatier, 1913). Dans ce volume, on trouve des extraits do tous los ouvrages de Chateaubriand, disposés d'après Tordre historique, et accompagnés d'une biographie continue de l'auteur.
D'iprè* le purlriil |>sinl pat Oirodal (l7eT-lSi4) et Utbographii pir Aubrj.
m LA LITTÉRATURE FRASÇAISB
(surtout du chap. 'xxxix au chap. lv). Il est faux de dire que Chateaubriand, dans VBtiai, se montre disciple des encyclopédittes ; ii les a, pour ainsi dire, en abominaiion; et il leur reproche d'avoir tout détruit, sans avoir rien remplacé. Pour lui, il croit sans doute à la décadence et à la prochaine disparition du christianisme; mais cette constatation le plonge dans Tangoisse; et il intitule son dernier chapitre : Quelle sera la religion qui remplacera le christianisme? A cette question, qu'il laisse pour le moment sans réponse, Chateaubriand devait donner prochainement une solution.
Atala (1801). — Simple épisode destiné h illustrer le chapitre du G^i^ intitulé : « Harmonies do la religion chrétienne avec les scènes de la nature et les passions du cœur humain », Atala fut publié séparément et d'avance, en mai 1801. m Comme la colombe de Tarrhu », Alala allait reconnaître le pays ; elle en rapporta un rameau de laurier. Dans la préface do la première édition, Chateaubriand nous explique dans quelles condition5 il duiiiio cet ouvrage, qu'il détache des Natchez, vaste composition dont il a laissé le manuscrit à Londres. — i4 /a/a s'ouvre par un Prologue. Après une description des bords du Meschacebé (1), l'auteur introduit le vieux Chactas, sauvage de la tribu des Natchet, qui a vibilé la France et qui connaît la cour de Lpuis XIV. Chactas raconte au Français René, uno nuit, à la clarté de la lune, assis avec lui sur la poupe d'une pirogue, les aventures de sa jeunesse. — Lo récit commence, et se subdivise en quatre parties : let chasseurs, les laboureurs^ le drame ^ les funérailles. Chactas, après une défaite de sa tribu par les Muscogulges, s'est enfui à Saint-Augustin, chcs l'Espagnol Lopez. Mais il veut, un jour, revoir son pays natal, et il est pris par ses anciens ennemis, qui le condamnent à être briMé. Cependant, une jeune fille chrétienne de la tribu, Atala, aime Chactas. Kilo vient couper ses liens, et s'enfuit avec lui à travers la forât. Chactas et Atala marchent au nord pendant près d'un mois. Us rencontrent enfin un missionnaire, le P. Aubry, dans la grotte duquel ils se réfugient pour échapper à une affreuse tempête. Chactas demande au P. Aubry de l'instruire dans la religion d'Aiala, et de bénir leur mariage. Mais la Jeunr dile, que sa mère mourante avait consacrée à Dieu, ne voulant pas rompre son vcmi, et désespérée par son amour, s'empoisonne. Epilogue, — Cette « nouvelle » eut un succès prodigieux, qu'on pout mesurer soit aux éloges, soit aux sévérités et aux railleries de la critique contemporaine (2).
Le Qénie du Christianisme (1802). — Nous avons indiqué plus haut les circonstjuices dans lesquelles parut le Génie du Christianisme (3). Voici l'analyse sonunaire do cet ouvrage, qui comprend dans son ensemble quatre parties, divisées chacune en six livres : — Première partie : Dogmes et Doctrine. Chateaubriand y examine ie fond même du christianisme : mystères, sacrements. Ecriture sainte, existence de Dieu, immortalité de rame. Cette partie théologiquo n'est ni la plus originale, ni la plus durable du Génie. Mais n'oublions pas quelle était, à l'égard du public qu'il voulait toucher, la position de Chateaubriand, et lisons, pour nous en convaiiicro, à la fois son premier chafritre, qui sert d* Introduction, et la préface écrite en 1828. Comme ii s'agissait, avani tout, de réagir f contre l'esprit encyclopédique et voltairicn qui avait jeté le ridicule sur la religion, la déclarait absurde, antinaturello, anli poétique, c'est toujours à en éxfiliquer la beauté et la convenance humaines que s'applique Chateaubriand. Les théologiens avaient leur méthode ; mais cette méthode no convenait pas à une société sortie du dix-huitième siècle si de la liévolution... « Ils établissaient sans doute fort solidement, dit Chateaubriand. Its vérités de la foi; mais cotto manière d'argumenter, bonne au dix-septième siècle, lorsque
(1) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 890.
(2) l^a quatrième édition da (renie du Chris tianisme^ publiée i Lyon, chas Ballanche, 1804, coasacro Moii 9* et dernier tome aux difTérents articles pnni8 pour et contre l'ouvrage. On y tronven (p. 1 à 87) la critique d' Atala ; p. 91. à tiM), colle du Gcuie.
(3) DauM 00 titre fameux, lo mot Génie »\^\\'x^e : nature essentielle (latin : tn^enit»»). L'onvragt aurait pu s'intituler: De l'Ksprit du Christianisme.
le fond n'élait point contesU, ne valait plus rien de nos Jours. Il fallait prendre la route contraire : pasier de l'efTel à la cause, ne pas prouver que le chrisUaniame eil extellrnt parce ga'il vient de Oiea, mait ga'il vient de Dieu parce qa'il est excellent {H. a Appliquée aui ilograet, cette ■ apologétique u ne pouvait qu'être faible; elle devient au contraire cfHcace, quand elle arrive aui manifestationiexl^ rûurMcluchristianiime.
— DeuxUme parla: : Poiligae da ehriitiaaiime.
Chateaubriand eiamine succeistvement lei épopées chrétiennes {Dante, le Tasse, Millon, Voltaircl, Icicaraclires dans la tragédie et dana l'épopée (Racine, Voltaire, Le Tasse), les pauioiu jDiiton, Phèdre, Julie).
Ici il intercale (Ui. IV) t'épisodo ieBené, autre fraginenl dea ïi'atehez :
ne né. eiilé chez les Matchei , raconte au vieux Cluctai et eu P.
Souêl, missionnaire, les aventures qui l'ont poussé h quitler aun paj>. Cet épisode est un inemple qui \lent k la BU lie du cba pitre intitulé : Du Vague dans les passions ,' Hané est la plus célèbre et significative incarnation (le U mélanculi a romantique (2). Nous jrrcviBndrona. EnDn, Chateaubriand aburdo, dans les Ittrea V et VI de cette lieuxiimo partie, la question du nurveilleux chr/tÙR.'ilsuutisntcontre Boileau et contre les pseudo-classiques de ton temps, que le chriatianlsnie est, encore sur ce point, supérieur au pagai
et les beauté) propres do l'a
lilbognpliie de Leroy el Adam, l
sme. — l.a Iroisifme partie est intitulée ; Beaax-arls et Litlé- ;mnent do la précMente. L'auteur y oiamlne les caraclâres , chrétien. Au litre I", chapi'.re vin, le célèbre passage sur
mmiôm [larlie, chap. i. — Merctaux eliailil,T oj*1b, p. B81.
les églises gothiques. Viennent ensuite : la philosophie, Vhistoire, Véloquenee, Au livre V, les Harmonies de la religion chrétienne avec les soignes de la nature et les payions du cœur humain; ci, comme exemple^ au livre YI, Atala (1). — Quatrième partie : Culte, Étude des manifestations extérieures de la religion (églises, ornements, chants, prières, cloches, etc.), le clergé, les missions, les ordres do chevalerie. Le livre VI est une réplique directe à l'Encyclopédie et à l'Essai sur les mœurs; il est intitulé : Services rendus à la société par le clergé et la religion chrétienne en général, et il renferme treize chapitres (hôpitaux, éducation, universités, agriculture, commerce, etc.). On comprend, & lire celte pactie du livre, que Chateaubriand ait donné pour épigraphe à son Génie ces mots de Montesquieu : « Chose admirable 1 La religion chrétienne, qui ne semble avoir d*objct que la félicité de Tautre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci. i> (Esprit des lois, X\IV, 8.) Enlin, le dernier chapitre porte un titre qui résume tout l'esprit de Touvrage: Quel serait aujourd'hui l'état de la société, si le christianisme n'eût point paru sur la terre? (2).
Les Martyrs (1809). — Chateaubriand explique très bien dans sa Préface pourquoi et comment il a composé les Martyrs; il a voulu prouver par un exemple la supériorité du merveilleux chrétien sur le merveilleux païen. Afin de donner tout ensemble plus de force et plus do loyauté à cette thèse, il oppose Tune k Tautre les deux religions, en s'cfTorçant d'employer tour à tour les ressources des deux merveilleux, U dit encore, dans cette Préface : « J'ai cummoncé les Martyrs à Rome, dès l'année 1802, quelques mois après la publication du Génie du Christianisme, Depuis cette époque, je n'ai pas cessé d'y travailler. Les dépouillements que j'ai faits des divers auteurs sont si considérables, que . pour les seuls livres des Francs et des Gaulois (liv. VI, VII, I\ et X) j'ai rassemblé les matériaux do deux gros volumes... Enfin, non content de toutes ces études... jo me suis embarqué, et j'ai été voir les sites que je voulais peindre. Quand mon ouvrage n'aurail d'ailleurs aucun autre mérite, il aurait du moins l'intérêt d'un voyage fait aux lieux les plus fameux de l'histoire. » — Ainsi, il y a trois choses à considérer séparément dans les Martyrs : un roman, une thèse littéraire, des descriptions. Le roman est construit pour la thèse; il s'agit de mettre en opposition aussi suivie que possible les deux religions, chrétienne et païenne. L'action se pUsse vers la fin du troisième siècle, au moment do la persécution de DiocléticMi. — Cyniodoccc, jeune païenne, fille de Démodocus qui est le dernier des Homcrides et prêtre du temple d'Homère en Mossénie, s'est égarée dans un bois. Elle rencontre Eudore, endormi auprès d'une source. Eudorc, jeune chrétien, fils de Laslliéiiès, reconduit la jeune fille chez Démodocus (liv. I). Pour remercier Eudore et sa famille, Démodocus ctCymodocée se rendent à la demeure de Lasthénès, qu'ils trouvent occupé avec ses fils et ses serviteurs aux travaux de la moisson (liv. II). Le livre III nous transporte au Ciel, où Dieu déclare qull choisit Eudore et Cymodocée comme victimes : leur sang sauvera les autres chrétiens. — Sur la demande de ses hôtes, Eudore entreprend de raconter sa vie passée et ses exploits. (Ce récit s'étend du livre IV au livre IX; nous avons ici un pian analogue à celui de V Odyssée ou de ï Enéide.) Eudorc, à l'Age de seize ans, a été envoyé comme otage à Rome, il y oublie quelque temps sa religion. U fait campagne avec l'armée romaine sur les bords du Rhin, prend part à la bataille contre les Francs (liv. VI) (3), est blessé, devient esclave de Pharamond, retourne à la cour de Constance, à Rome, et est nommé commandant de l'Armorique. Épisode do Velléda (liv. IX et X). — Cependant le récit a été interrompu au livre VUl, pour un nouvel intermède de merveilleux, qui, cette fois, a pour théâtre les Enfers. — Eudore raconte enfin sa péiiiloiice publique, son voyage en Egypte, et son
(l)Noui revenon-; pliw loin sur la poétique do Chateaubriand. (2) Morceaux choisis, 1" cycio, 390-402 ; 2» cycle, p. 881-«fâ. (^) Morceaux choisis, i" cycle, p. 404.
retour auprès de son pèro (liv. XI). — Le récit d'Eudore a vivement touché Cymodocée, qui déclare à son père qu'elle veut se faire ciirétienne et épouser le fils de Lasibénès. Dômodocus y consent, pour soustraire sa fille aux poursuites do Hiéroclès, gouverneur d'Achaïe. Eudore part pour Rome, tandis que Gymodocée va se mettre, i Jérusalem, sous la protection d'Hélène, mère de Constantin (liv. XIV). A Rome, nous suivons tous les préparatifs de la persécution; l'Enfer manifeste sa joie (liv. XVIII). Gymodocée, qui a été baptisée à Jérusalem, rejoint Eudoro à Rome. Nouveaux passages de merveilleux sur le purgatoire, l'ange exterminateur, Satan (liv. XXI, XXII, XXIII). Gymodocée est délivrée ; mais elle court à l'amphithéâtre rejoindre Eudore, et elle meurt avec lui. A ce moment mémo, on entend dans les cieux une voix qui dit : les dieux s'en vont, Constantin est vainqueur et proclame la religion chrétienne religion de l'Empire (liv. XXIV). — Quant à la thèse, il est aisé de remarquer à quel point los intermèdes de merveilleux sont inutiles et faux. Les passages consacrés au Ciel, à l'Enfer, où Chateaubriand fait parler Dieu, la Vierge, les anges, Satan, interrompent l'action humaine sans l'expliquer» Vhistoire et le merveilleux se nuisent l'un à l'autre. Plus le peintre de Rome, de Jérusalem, de la Grèce et de la Gaule, des catacombes, dos forêts druidiques, des Francs, est un puissant évocateur du passé réel^ plus l'imitateur de Dante et de Millon est coupable de n'avoir point senti qu'il fallait au merveilleux un cadre biblique ou allégorique. Lorsqu'on met on scène des personnages historiques au milieu de descriptions géographiques et archéologiques, le merveilleux ne peut être que subjectif; il doit sortir de l'âme des personnages et se projeter au dehors : Macbeth seul voit l'ombre de Banquo. Au premier livre dos Martyrs, la rencontre de Gymodocée et d' Eudore est un chefd'œuvre de justesse dans l'emploi de ce genre de merveilleux ; de même on peut louer les scènes des catacombes et du cirque, et encore l'épisode do Velléda. Tout le reste — je ne parle que du merveilleux -^ est artificiel.
Itinéraire de Paris è Jérusalem (1811). — Avec les croquis dont il avait tiré les tableaux des Martyrs, Chateaubriand composa ce livre, un do ceux que ses contemporains accueillirent avec le plus de faveur, et qui ont aujourd'hui le moins perdu. La sûreté et la variété des descriptions, l'évocation puissante de l'antiquité grecque, la sensation colorée do l'Orient, le mélange vraiment unique de réalité objective et de poésie personnelle, tout donne à cet ouvrage un intérêt singulier. Entre les « grisailles » du Jeune Anacharsis et les « éblouissements » d'un Pierre Loti, V Itinéraire reste un chefd'œuvre du genre descriptif. En 1811, des raisons d'actualité venaient encore contribuer à son succès : la sympathie pour la Grèce esclave commençait â s'éveiller en Europe, et Vltinéraire était la première manifestation du mouvement philhellénique en France.
Natohez (1826). — Chateaubriand avait composé h Londres, nous l'avons vu, un immense ouvrage de plus de 2.000 pages, les Natchez, sorte « d'épopée de l'homme primitif », d'où il tira Atala, puis René. Le manuscrit des Natchez, perdu pendant quelques années, fut retrouvé et renvoyé â Chateaubriand, et celui-ci ne put résister à la tentation de le publier. — René, qui a quitté la Franco (voyez René), est venu demander l'hospitalité aux Natchez, sauvages de la Louisiane.. Il y est protégé par Chactas, qui lui raconte ta jeunesse (voyez Atala), son séjour en France, etc. René épouse Céluta; mais sa fatale mélancolie le poursuit toujours. Il finit par quitter Céluta en lui laissant une lettre où le tourment dont il souffre est analysé avec autant de pénétration que d'éloquence. Pour cette lettre seule, et pour quelques descriptions admirables 11 faut pardonner à Chateaubriand ce qu'il y a de démodé dans les Natchez, les luttes des tribus sauvages racontées dans un style pseudo-épique.
Le Voyage en Amérique (1827). — Ici encore, nous avons un album de eroguis, dont les tableaux d* Atala, de René, des Natchez, avaient déjà été tirés. Ce « journal », Château-
briand Ta certainement retouché plus tard. Mais il conserve tout de même (on peut 8*6n lier au tact artistique de Tauteur) la fraîcheur et la poésie des premières impressions. Laissons ce qui a rapport aui mœurs et aux sentiments des sauvages, et môme à la description dos animaux (là Chateaubriand a trop emprunté à Charlevoix et à Bartram); attachons-nous seulement à l'ûmo de Chateaubriand \ibrant au contact dei cette nature nouvelle, océan, forOts, nuages, vents : c'est la préparation de la lyre et do la palette romantiques (1).
Les Aventures du dernier Abenoérage (1826). — Composé probablement avant les Martyrs, ce petit ouvrage parut seulement, comme les Nalchez, dans Tédition dos Œuvres complètes de 1826. — Le dernier descendant de la tribu maure des Abencéragct, Aben-Hamct, dont les ancêtres ont été massacres à Grenade par Boabdil, revient d'Afrique pour revoir le pays de ses pores. A Grenade, il rencontre la fille du duc de Santa-Fc, Dona ulanca. Celle-ci répond à Tnmour dAbcn-Hamct ; elle no veut plus épouser le comte de Lautrec; elle laisse son frère Don Carlos se battre avec TAbencérage, auquel cilo jure une éternelle fidélité. Majs Blanca descend des Bivar, qui ont persécuté et proscrit les ancêtres d'Aben-Ilamet. Celui-ci l'apprend, quitte Blanca qu'il adore, et retourne au lieu de son exil. — Bien que le style de celle « nouvelle » puisse paraître aujourd'hui un peu démodé, il y règne une couleur orientale, vibrante et chaude, une grâce fièro et dievaiuresque, une concision énergique, qui la préserveront toujours de l'oubli.
Les Études historiques (1831). -^ Dans la préface. Chateaubriand écrit: « ... J'ai commencé ma carrière littéraire par un ouvrage où j'envisageais le christianisme tous les rapports poétiques et moraux; je la termine par un ouvrage où je considère la même religion sous ses rapports philosophiques et historiques... » Ces t:,tudet se composent de six discours, dont les quatre premiers exposent les transformations de l'Empire romain, de Jules César i Augustule ; les doux derniers sont consacrés aux mœurs des chrétiens, des païens et des Barbares : ce sont les plus remarquables ; on y retrouve Tauteur du livre VI des Martyrs,
li sur la littérature anglaise (1836). — Ce morceau de critique littéraire fut composé pour accompagner la traduction du Paradis perdu de Milton. Chateaubriand nous avertit dans sa prérace qu'il s'est permis beaucoup do digressions; aussi a-tril ajouté ce sous-titre : ...et considérations sur le génie des temps, des hommes et des révolutions. 11 y a bien un peu de prccipitiilion dans la critique littéraire de Chateaubriand, mais aussi beaucoup d'intelligence, de sentiment du vrai et du beau; le passage relatif à Milton conserve aujourd'hui même tout son ^irix.
Vie de Ranoé (1844). — Chateaubriand dédia cet ouvrage à Tabbé Se^in, prêtre de Saint-Sulpice, sur les conseils duquel il l'avait entrepris. — L'abbé de liancé, contemporain et ami de Bossucl, réformateur do la Trappe, offrait par le contraste même de son existence, dont une moitié s'était écoulée dans le monde le plus brillant et l'autre dans la solitude, une admirable matière. Chateaubriand en a tiré un exposé intéressant, mais monotone et froid.
Les Mémoires d'outre-tombe (écrits de 1811 & 1846, publiés 4 partir de février 1848 dans le journal la Presse.) Ce vaste ouvrage suftirnit n lui seul pour faire connaître Chateaubriand. Presque toutes ses autres wuvres i\*Atala au Dernier des Abencérages, tuni faites avec ses impressions et ses visions ; dans les Mémoires, il nous en découvre les sources. 11 raconte son enfance, ses voyages, sa vie politique ; il peint des
(1) Morceaux choisiSt 1*' cycle, p. 394; S* cycle, p. 803.
LES INITIATEURS DE LA NOUVELLE RE^VAISSAVCfi TÎT
pnjiages et trace dei portnLtij et si l'on peut dire qu'tt a trop chercU 1 poser devint U posl^rité. on ne laurait nier l'InUrAt ptjcIiologiquB. hintorique, pittora>qiiei de celle autobiographie d'un ganta unique dana notre iitlûritura. El taént» il l'on chertlia ï rélranger, quoi ouvrage Irourari-t-an qui cantienno i la fuii tant de podsle et tant de r^aliime, tant da bfaiité pla^Utfus et tint d'idées (1). — La publication des Btimoirti fut froidement accueillie. On ^ vit aurlout un monument d'oTguell et comme un autrs mausolée plus grandiose encore que celui du Gnnd-Bé, que ChatoaubriHnd se dressait i lui -ma me. Trup d'amourS' propres fiaient froiiiés, surv tout dana lo monda polillque, pour qu'on pùl juger tmpar-
teur ne ménageait personne, que lui. Aujourd'hui, lea critiques 1g* plus autorisés placent Ici Mémoiret au premier rang de son Œuvre. — surtout depuis que nous pouvons leur comparer lei Con^dcneel de Lamarline, le KJcfor Ha^ rd' conlé par un l^moin de la uU et le Journal dtt GoncourI I
La* Éorlta polit iqu«s-
— Bornons-nous à signaler :
De Baoaaparle tl drs Bourdon) (18U). — la Monarchie ulon la Charte {181*1), — le Coagrta de Vérone (1823), — lu Guerre d'Espagne, qui en ost la suile (1824). On Iroiivsra, au tome VIII de l'édition Garnier. lei principaux articUt et diicoura.
Ch«lMubrl.nd a donné "■'""" " ^«"^ "J.',';.';;""" " ""•""
lui-inèincuncûditioncomplùle de ses (ouvres en
1836-3U (Paris, Pourrai); cetU édition ne comprend ni la Vie de Raneé ni Jus MimMrei d'oulre-tombe.
Influamw 4t Cb«tMubrland. — Théophile Gautier a dit de Chateaubriand : u M a rettauré la cathédrale gothique, rouvert la grande nature fermée, et
(Il Montatix eheitU, l"cjcl«, p. lOt ; 2* tjcia, pp. 001, WO.
"tas LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
inventé la mélancolie moderne. » Si Ton ajoute que Chateaubriand a renouvelé la critique, on a ainsi résumé toute son influence.
i^ H a restauré la cathédrale gothique, — Ceci doit s'entendre d'abord au sens figuré. Par le Génie du Christianisme , Chateaubriand, s'il n'a rien ajouté de sérieux au fond même de la théologie, a brisé par des arguments nouveaux et actuelSf la tradition antireligieuse du dix-huitième siècle. Il a réhabilité socialement et esthétiquement le christianisme ; il a même, en dehors de toute religion positive, expliqué et justifié le sentiment religieux. — Au sens propre, il a ramené la curiosité et l'intérêt vers le moyen âge, si dédaigné, pour des raisons différentes, des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles. Institutions, mœurs, monuments, il a tenté de tout expliquer. A l'architecture pseudo* grecque, il a opposé l'art gothique national, dont il a montré les rapports symboliques avec notre religion et nos paysages. Grâce à lui, les Augustin Thierry, les Victor Hugo, les Michelet, les Vitet, les Mérimée, historiens, poètes, critiques, administrateurs, se sont épris d'une admiration à la fois raisonnée et enthousiaste pour les chefs-d'œuvre longtemps méconnus du moyen âge.
2® Il a rouvert la grande nature fermée, — 11 n'est pas vrai de dire que la nature éiaïl fermée pour une société qui avait pu lire Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, mais il est plus juste d'affirmer que Chateaubriand a étendu et transformé le sentiment de la nature. 11 Ta étendu : car il n'a pas seulement, comme Jean-Jacques, décrit la Suisse, la Savoie et la forêt de MontiiMH rciicy ou le Mont-Valérien ; mais après la solitude bretonne de Combourgt il a peint l'immensité de l'océan, à toutes les heures du jour et de la nuit, et k forêt américaine, et les rives du Mcschaccbé ; puis la campagne romaine, Napics, la Messénie, TAttique, la Palestine, l'Espagne, — et chacun de ces tableaux, s*il accuse bien la main et la manière du même peintre, a toutefois son caractère propre et surprend encore le lecteur, après un siècle entier de littérature descriptive, par un singulier mélange de précision dans les lignes et d'éclat dans le coloris. Ajoutez que dans ces paysages si variés et faits degrés nature, il a su placer des hommes dont le costume, les gestes et les mœurs sont appropriés au fond, sur lequel ils se détachent et avec lequel ils s'harmonisent. La couleur locale, impossible à reconstituer archéologiquement, est avant tout un rapport. Ni Atala, ni Cbactas, ni Eudore, ni Cymodocée ne pourraient clianger de cadre sans changer de psychologie, d'aventures et de langage. — Mais si Chateaubriand a étendu le sentiment de la nature, il l'a aussi transformé. En effet, Bernardin avait peint les mers, les orages et la nature exotique, et avec la plus riche palette. Mais ces descriptions restaient objectives. L'œil de Bernardin est un miroir qui réfléchit avec autant de fidélité que de netteté toute la gamme des nuances ; mais son âme ne semble pas se mêler au paysage. Chateaubriand, s'il reçoit beaucoup de la nature, lui rend plus encore. Comprimée et endolorie, incomprise d'une société toute à ses plaisirs ou à ses disputes, son âme à lui ne trouve de refuge que dans la nature. Il l'interroge, il l'associe
à sa douleur, il la trouve maternelle ou indifTérente, il Tadore ou il la maudit; c'cs Is conception romantique de la nature, qui doit dérrayer toute la grande poésie l;rrique de iSâO A 1848.
3° Il a inventé la mélancolie moderne. — Certes, la mitancolie, m£me al on la prend dans le sens restreint de lassilude morale et de dégoAt de la vie, cxlslait avant Chateaubriand. Le SainUPreux de la Nouvelle Hétoîte (1760) et surtout
le [I8?71.
Werther (1774, traduit en français d6s 1778) sont des mélancoliques. Mais ils apparaissent plulât comme des exceptions ; co sont des révoltés, des- excentriques (1). Dans Henc, au coiilraire, toute une génération se reconnaît ; René incarnait le mal dtt siècle. Ruines, morts vjolenles, déceplions morales et scientifiques, rêves humanitaires démentis par la brutalité des faits, misère, exil, —
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180 LA LÏTTÉBATUBE FRANÇAISE
et, en face de oes maux et de ces douleurs, aucune consolation, point de croyances positives, un vague déisme, une vanité rebelle, des passions exaltées et inassouvies : tels sont les éléments historiques et sociaux dont se forme, vers 1800, entre les secousses de la Révolution et les campagnes de PEmpire, cette mélancolie d*un genre nouveau. Avec cette divination, et cette inconscience qui sont la marque du génie, Chateaubriand a synthétisé et fixé cet état d*âme dans son René. Mais ce quUl y avait de plus intéressant dans cette mélancolie faite de rêves et de déceptions, c^est qu'elle devenait le fond du lyrisme, au sens actif comme au sens passif.
Le poète, qui tour à tour désespère et cherche en gémissant, acquiert une sensibilité exaspérée et exquise ; il associe la nature entière à ses impressions ; il s*allanguit avec Tautomne et renaît avec le printemps ; il s'anéantit dans la sérénité des nuits, et voudrait fuir sur l'aile des orages. De son côté, le lecteur, en qui la faculté de percevoir et 4e vibrer s'est affinée sous Tinfluence de cette mélancolie, éprouve l'impérieux besoin d'entendre une voix qui lui formule et lui module ce qu*il ne sent qu'à demi. 11 est d'intelligence avec le poète, il le transpose en lui. On trouve dans Chateaubriand tous les thèmes de la grande poésie romantique ; quand Lamartine donne ses Méditations en ISSO, le public formé par la lecture du Génie, de René, des Martyrs, semble lui dire : «Je t'attendais. »
4* Enfin, Chateaubriand a renouvelé la critique, — La critique littéraire d'abord, en substituant à la critique des défauts celle des beautés, en nous apprenant, pour juger d'une œuvre, à la replacer dans les circonstances, dans la civilisation, dans les mœurs, dont elle est l'expression. Cependant, à cela Mme de Staël aurait suffi. L'originalité de Chateaubriand est ailleurs. Elle est dans la solution définitive de ce malentendu qu'on appelait la querelle des anciens et des modernes. Dans les parties du Génie intitulées: Poétique du Christianisme et Beaux-arts et LittératurCy Chateaubriand établissait non plus des préséances, mais des différences. Son plaidoyer en faveur du merveilleux chrétien était basé beaucoup moins sur la supériorité d'une doctrine que sur la nécessité de répondre, en écrivant, aux croyances de son temps. Légitime chez Homère, la mythologie était absurde pour des chrétiens. De même, en étudiant et en comparant les caractères de l'époux, de la femme, de la mère, du guerrier, chez les anciens et chez les modernes, il notait les acquisitions psychologiques dues au christianisme ; et il révélait aux classiques eux-mômes, qui ne semblaient pas l'avoir senti, que leur originalité éclatait là où ils avaient modifié et enrichi, au nom de ce principe de relativité, les types fournis par leurs modèles.
Vhistoire ne lui doit pas moins. Chateaubriand, non seulement, comme nous le (lisions plus haut, nous a rendu le sens du moyen âge, et nous a révélé la vraie couleur locale ; non seulement il a donné lui-même, dans plusieurs passages des Martyrs, de Vltinéraire, des Mémoires d* outre-tombe, des Études historiques, des modèles de narrations documentées, précises et colorées ; mais
encore ses théories sur la relativité des œuvres d'art, appliquées aux civilisations antiques et modernes, ont été des plus fécondes (1).
I Le style de Chateaubriand. — Chateaubriand procède à la fols des grands écrivains classiques, comme Pascal, Bossuet et Voltaire, et des précurseurs du romantisme, J.-J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre. Mais il n'a rien d'un imitateur. 11 faut distinguer un lui le peintre qui a le don d'évoquer dans notre imagination les paysages les pllis divers, — le poète, qui note avec délicatesse et avec profondeur les mouvemeilts el les élans du cœur, — l'orateur qui développe des idées générales au moyen de coihparaisons et de métaphores, en d'amples périodes. Mais on oubllis trop souvent un Chateaubriand vif et spirituel, au style énergique et concis, qui excelle à tracer des portraits. Aussi, bien que la manière de Chateaubriand seiite un peu l'effort, bien qu'il abuse souvent de sa splendide imagination et de sa facilité oratoire, on peut dik-e qu'il n'existe pas de style plus grand ni plus varié dans la prose du dix-neuvième siècle. Il a servi de modèle à tous : poètes qui n'ont eu qu*à rythmer et à rimer une prose déjà si musicale ; historiens qui lui ont emprunté sa pittoresque précision; critiques, orateurs, romanciers.... Il est leur initiateur et leur maître.