II. — LES ROMANS D'AVENTURES
Ce n'est pas seulement à la Bretagne que le moyen âge emprunte des sujets et des héros de romans. Il puise aux sources les plus diverses, et particulièrement (surtout après les Croisades) aux sources byzantines. Il s'empare aussi de vieilles traditions locales; et, souvent, il invente.
•On ne saurait énumércr ici qu'un très petit nombre de romans; il suffit de faire observer que la production romanesque, du douzième au quinzième siècle, fut d'une fécondité extraordinaire ; encore n'avons-nous conservé qu'une partie de ces ouvrages.
Roman des Sept Sages. L'empereur Ycspasicn a un fils, quo sa marâtre veut faire périr. Le jeune prince ne peut se justifier, parce que les sept sages, auxquels l'empereur a confié l'éducation de son (ils, ont lu dans les astres que celui-ci périrait s'il prononçait une seule parole pendant les sept premiers jours de son arrivée au palais de son père. Alors, pour faire prendre patience à Vespasicn, et pour occuper le délai au bout duquel le prince pourra parler et prouver son innocence, chacun des sept sages débite une histoire. Et le huitième jour, c'est la reine, la marâtre, qui est condamnée i dire brûlée vive.
Floire et Blanohefieup. Floire, fils d un roi païen, aime Blanchefleur, fille d'une captive chrétienne. Le roi veut faire croire à son fils quo Blancheficur est morte, et il lui montre un tombeau qu'il a fait construire pour la jeune fille ; mais Floire ouvre le tombeau et, le trouvant vide, part à la recherche do Blanchefleur, qu'il finit, après de romanesques aventures, par rejoindre chez le sultan de Babylone, et qu'il épouse. Leur fille, Berte aux grands pieds, deviendra un jour la mère de Gharlemagne (1).
Parténopeus de Blois est une adaptation nouvelle (douzième siècle) du fameux mythe de Psyché. Ici, ce n'est plus la curiosité féminine, mais celle de l'homme, qui est punie par la perte d'un mystérieux privilège.
Ce sont là des romans d'imagination et de sentiment, placés dans un cadre plus ou moins historique par les descriptions et par les détails de c6stame. Plus rapproches de l'histoire (sans qu'il faille y chercher l'exactitude ni la vraisemblance) sont la Châtelaine de Vergy (treizième siècle), Robert lé Diable (id.), etc.. Cette production continue sans interruption au quatorzième et au quinzième siècle, où l'on peut citer le Petit Jehan de Saintré, par Antoine de la Salle; et surtout Jean de Paris.
Jean de Paris. — Jean, fils du roi de France, se rend en Espagne, pour y épouser l'infante Anne, avec laquelle il a été fiancé par son père. Sur sa route, il rencontre le roi d'Angleterre, qui prétend a la main delà princesse. 11 se fait passer pour un riche bourgeois de Paris, et il étonne son rival par son luxe et par son esprit. Arrivé à Burgos, il fait une entrée éblouissante, charme le roi d'Espagne et toute sa cour, finit par se nommer, par rappeler les engagements pris avec son père, et il épouse l'infante ^2).
(1) Snr Floire et Blanchefleur, cf Chreatomathie, de M. Clédat, p. 56 — Sur les Sept Sageit même ouvrage, p. 210.
(2) Lire dans Récils extraits des poètes et prosateurs du moyen âge, de Gaston Paris, p. 73, une très intéressante citation de Jean de Paris. Sur ces romansi liu moyen âgo, voir Q. Paris, Liltérature française au moyen d^e, 89 50, 51, 52 et G5 à 71.
11 faut mettre à part un petit roman écrit mi-partie en prose, mi-partie en vers, une chante-fable (seconde moitié du douzième siècle).
Auoassin et Nloolette. Nicoletto est une jcuno captive sarrazino, reconnue au dénouement pour la flilo du roi de Carlhage ; clic est aimée d*Aucassin, fils du comte Garin de Beaucaire. Celui-ci contrarie leurs amours ; il fait enfermer îM3n fils et Nicolclte dans des cachots; mais la jeune fille s'échappe et se réfugie dans la foret voisine. Là,- elle rencontre des bergers, h qui elle demande de prévenir Aucassin. Le comte, après la disparition do Nicoletle, fait sortir son fils do prison; Aucassin monte à chenal, se dirige vers la forêt, y trouve les bergers qui lui parlent de Nicolettc, et la cherche de tous côtés. C'est alors qu'il rencontre un pauvre serf, hideux, plourant un bonif ciu'il a perdu : il y a là un dialogue d'un simple et admirable réalisme, qui forme cunlrastc avec la (jentiUesse des autres épisodes, — comme la scène du Pauvre, dans le Don Juan de Mi>lière. Enlin, Aucassin et Nicolette se rejoignent et, après quelques aventures, peu\ent se marier. — Cette délicieuse chanie-fabley seul 6i)écimen d'un genre qui dut cire très goiHé au moyen âge, est sans doute d'origine orientale; elle nous serait venue par les Arabes d'Espagne (1).