VII. — MICHELET
Vie. — Une enfance pénible, qui lui laisse a l'impression d'une vie âpre et laborieuse », des malheurs et des privations, le travail manuel dans la petite imprimerie d'un père à moitié ruiné par les lois sur la presse de 4800 : telles furent les difficultés contre lesquelles doit lutter Jules Michelet, «né peuple, et resté peuple ». Une énergique volontelesouticnt.il va d'abord à l'école primaire pendant qu'il est u compositeur» chez son père. Puis, en 1812, il entre aalyoM
(1) Morceaux ehoUiSf 1" e/cle, p. 480 ; S* e/cle, p. 1200.
Charlemagne, où il est un brillant élève. Mais il renonce k l'École normale, et il accepte une place de répétiteur dans une institution du Marais, dont les élèves suivaient les cours de Charlemagne (18(6). En 1819, il passe son doctorat. En 4821, reçu à l'agrégation d'histoire, il entre comme professeur au collège Sainte- Barbe. C'est alors qu'il compose ses Tableaux chronologiques d'histoire moderne, et qu'il traduit la Scienza naova de l'Italien Vico (1625). En 1626, il publie son Précitd'hUloire moderne, et il compose, en 1828, son llUtoire romaine (publiée en 1631). Il avait été nommé, en 1827, maître de conférences à l'École normale et il devient, en 1831, chef de la division historique aux Archives.
C'est la plus belle époque de sa vie. A force de courage, de dévouement et de travail, il est arrivé à l situation brillante et stable ; il est, d'une part, professeur d'une élite de jeunes gens qui sont plutâl des disciples que des élèves; d'autre part, il a sous la main, comme chef des Archives, une masse de documents à classer et à exploiter. Libéral, 11 n'a pas été atteint ni gâté par la politique active. La révolution de 1830 l'enthousiasme, sans le faire dévier de sa
vraie vocation. Bref, c'est dans des conditions d'équilibre, d'harmonie, d'impartialité, qu'il entreprend son Histoire de France dont il publie le premiervolume en 1833, et le sixième en 1644. Entre temps, il avait pris possession, en 1836, de la chaire d'histoire du Collège de France.
Les approches de la révolution de 1848 commencent, aous l'Influence de Quinet et de Mickiewizc, à troubler sa quiétude.Il publie en 1846 l«Uvr« du peuple ;et il s'avise qu'il ne saurait comprendre l'histoire de la monarchie absolue, s'il n'a pas auparavant étudié la Révolution, il interrompt donc son Hiiloire de France à François I", et 11 écrit, de 1847 i 1853, son Hitlotre de la BivolutUtn, œuvre de
D'après 1« lithogMphi* da Tonllioi
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foi et dé propagande, plutôt qu'œuvre de science. — D'aillears, tout tontrL buait & rompre cet équilibre dont il jouissait la veille. Le coup d'État à» 18S1 Tavait chassé de sa chairedu Collège de France et de sa place aux Archives. Quand Michelet reprend, en 1835, la suite de son Histoire de Franceyil en veut à la monarchie des persécutions de Louis-Napoléon-Bonaparte; il a perdu la sérénité et le sang-froid ; il a seulement conservé et exagéré ses qualités de poète et do visionnaire. Les derniers volumes de V Histoire de France paraissent de 4855 à 1867. Puis, Michelet donne différents ouvrages descriptifs et poétiques : VOisecuif Clt^ secte t la Mer, la Montagne^ etc. Il meurt à Hyères, en 1874.
Œuvres et inéthode. — Michelet est un passionné, qu*il est difûclle d*aborder sans passion. Pour le bien juger, il faut surtout le considérer dans son Histoire romaine et dans les sii premiers volumes de son Histoire de France (i*^ édition), où il est tout lui-même, avec des qualités dont il n*a pas encore les défauts, et où sa méthode n'est pas gênée par Texaltation de sa sensibilité. — Michelet a donné luimôme sa formule. Pour lui, Thistoire doit être la résurrection de la vie intégrale dupasse. Il veut combiner la méthode de Thierry et celle de Guizot: a Ce livre, dit-il en 1833, est un récit et un système, » Dans son premier volume, il étudie les races qui luttent pour la possession du sol de la Gaule; on y sent, remarque M. G. Jullian, Tinfluence d*A. Thlefrry^ Au tome second, Michelet est en possession de âa méthode à lui. Il veut, â%bord, établir la nature à la fois physique et morale, la géographie matérielle et symbolique de cette France, dans laquelle vont évoluer ttfntde masses et se heurter tant d'individualilés.Cette géographie est restée célèbre ; elle esta la fois d'une étonnante sûreté géologique et descriptive, et d'un romantisme saisissant (voir en particulier la Bretagne^ V Auvergne, la Provence), Michelet établit que chaqcte province a son génie propre, qui sUncarne dans les grands hommes. — Puis il considère la France comme une personne qui a une âme, et qui se développe! parle travail qu'elle exerce sur elle-même. Il n'ose ni ne veut attribuer la formation du pays à aucun élément unique, ni à aucune force déterminée. Il analyse au fur et à mesure les faits, le caractère des gtéiitdS' hommes, les aspirations populaires, les manifestations de la vie puUrfîqoé otl înfirffe, ttiâDilfs,- iftstitulions, arts, lettres ; mais il attribue la combinaison ou la cristallisation de ces éléments divers à une force mysiérieuâé, à YkrÊm nidme de a France. -^ On conçoit ce qu'il y a tout à la fois de réel, de précis et de tymboiiqae dans cette Histoire de France, Qu'on Tenvisage dânvs telle de ses ptirtics (arts au moyen âge, Jeanne d'Arc), ou dans sod ensemble, elle étonne et elle charme par ce mélange de documentation solide et de poélsle^ -=*• A)€f^UM9 qtït Michelet éprouve avec une sincérité vraitnent touchante les grands senttmeiiis qti^il vet^t faire partager à ses lecteurs. Sa steiHiMllé<l)i9oa amou^pouf las humbles, ses ravissements devant l'art gothique, son t&aped
VHlSTOmE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE 889
religieux pour Jeanne d'Arc, ses colères contre Tor et contre Satan, tout cela fait un poème épique des six premiers volumes (lus dans la i'" édition, car Miche* let a par la suite beaucoup corrigé son texte primitif, pour le mettre d'accord avec Tesprit nouveau des volumes suivants). — Ainsi Michelet réalise cette résurrection par le document, le symbole et la poésie.
Dans sa Révolution et dans la seconde partie de VHistoire de France, Michelet conserve assurément la plupart de ses qualités. Là encore, il cherche les causes profondes des événements dans l'évolution sociale des petits et des humbles ; il scrute les croyances et les espérances populaires; il s*inquiète non seulement les grands faits de la Révolution, mais de la vie intime de ceux qui ne furent à celte époque ni bourreaux ni victimes; Il garde son sens du symbole: sa prise de la Bastille, ses portraits de Danton, de Marat, de Robespierre forment autant de pages à retenir. De même son étude du dix-huitième siècle (lequel est pour lui le grand siècle) est des plus curieuses h lire, quel que soit le parti pris évident qui l'anime. Mais, il faut Tavouer, les généralisations précipitées, les symboles incohérents abondent dans cette partie.
Le style de Michelet a toutes les qualités, et aussi tous les défauts du romantisme. Il est imagé, vivant, poétique ; il est exagéré, touffu, parfois « apocalyptique ». C'est un de nos écrivains les plus grands, — c'est un des plus inégaux (1).