‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 333 sur 408 · I. — SCRIBE · texte numérisé non relu

I. — SCRIBE

De 1810 à 1861, Scribe a donné près de quatre cents pièces. Il a occupé les .héâtres de Paris pendant cinquante ans, et il n'a disparu que lentement et graluellement du répertoire. Aucun écrivain français n'a été plus souYeot traduit st représenté à l'étranger.

Il avait commencé par des insuccès. Mais il possédait un don Inné du héfltre ; et, en 181S, il se fait applaudir au Vaudeville avec Une Nuit de lagarde talionaie, suivie de charmantes et vives petites pièces, telles que le SoUicileur, 'Ours et le Pacha, etc. A l'ouverture du Gymnase IThéâtre de Madame) en 1820, 1 devint le fournisseur attitré d'une scène où l'on ne pouvait faire jouer que les pièces en un acte. De lA, cette abondance de vaudevilles où le sujet est I ramassé » avec tant de précision et de sûreté : I^ plus beau jour de la vie, la Temwelle à marier, le Charlalanitme, la Manie des places, etc. Scribe n'eut

848 LA LITTÉRATURE PRASÇAJSB

qu'à reprendre un peu plus tard le thème de quelques-uns de ses vaudevilles, pour faire de grandes comédies ; mais la* nécessité de resserrer son action et de croquer vivement ses personnages, lui avait formé la main. — Cependant, il avait pénétré au Théâtre-Français en 1822, avec Valérie ; il y donnait, en 1827, le Mariage (Targent, puis Bertrand et Raton (1833), la Camaraderie (1837), la Calomnie (1840), le Verre d'eau (1840), Une Chaîne (1841), etc. — Depuis 18Î3, Scribe écrivait avec un égal succès des livrets d*opéras et d'opéras-comiqucs : la Dame blanche (1825), la Muette de Portici (1828), Robert le Diable (iS3i),Ua Juive (1835), les Huguenots (1836), etc.

Il ne faut pas demander à Scribe une profonde psychologie ni un style: il est préoccupé avant tout de nous atlacher par une intrigue bien faite; il excelle à poser, à compliquer, à dénouer son sujet. On éprouve une véritable satisfaction à le suivre, et une certaine déception quand on Ta quitté. Car il choisit souvent des sujets hardis ou dangereux ; mais alors, il joue la difficulté, il semble soutenir une gageure qui consiste à tourner autour du vrai sujet, à l'esquiver chaque fois qu'il est sur le point de s*y heurter, comme un équilibriste qui danse à travers des poignards : sous ce rapport, son chef-d^œuvre est Une Chaîne.

On aurait tort cependant de refuser à Scribe toute faculté d'observation et toute portée morale. 11 nous a laissé dans ses vaudevilles une galerie de croquis exacts et piquants: le garde national, le vieux soldat de l'Empire, le fringant officier mondain de la Restauration, }e journaliste faiseur^ prolo-typc d'Éinile de Girardin et de J. Janin, le négociant parvenu, le notaire, le petit enïpioyé... Tous ces bonshommes-là sont vivants ; costumes, gestes, manies, langage, tout a été copié d'après nature. Et c'était un grand mérite de renouveler ainsi les personnages de la comédie de mœurs, et de les substituer aux imitations de Molière, de Kegnard, de Dancourt et de Beaumarchais, dont Picard et Duval avaient usé encore. — Scribe fait quelquefois mieux. Le Poligny du Mariage d'Argent est le type du jeune ambitieux tel que les mœurs nouvelles ont pu le former (1). Dans ta Camaraderie (qui pourrait s'intituler les Arrivistes). on trouverait tous les types des Cabotins de Pailleron indiqués en traits beaucoup plus nets. Et, dans ta Calomnie^ les caractères de personnages politiques sont tracés avec esprit et avec justesse. — Bertrand et Raton et le Verre d'eau sont dos modèles de comédie historique, du genre à la fois superficiel et fin où s'est illustré Victorien Sardou. Dumas père lui-même, ce grand inventeur, ne fit en ce genre qu'imiter Scribe.

Scribe eut de très nombreux collaborateurs, qui n'eurent jamais qu'à se louer de sa délicatesse et de sa loyauté. « J*ai fait douze ou quinze vaudevilles avec Scribe, disait Carmouche, et je puis vous affirmer que, dans toutes ces pièces, il n'y a pas un mol de moi. )> On lui apportait en général de <c grandes machines » plus ou moins mélodramatiques ; il en extrayait quelques scèn&<,

(1) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 1261 .

LA COMÉDIE AU DIX-NEUVIÈJiE SIÈCLE

trantpotait le sujet, serrait vivement le tout, et récrivait la pièce d'un bout à l'autre. Mais le « coUaboraleur h n'en touchait pas moins la moitié des droits (1)-

Autour de Scribe. — Entre <81G et iSiS, la production dramatique, dans la comédie, est des plus récondes. Nou§ n'indiquerons que les principale! pièces, afln de (aire ressortir surtout la hardiesse de certains sujets. — La « qucslion d'argent » commence à tenir une grande ptacc au Ihcàlre; elle envahit presque toutes les comédies du mœurs; et quelques-unes lui sont particulière m eut consacrées comme l'Argent de C. Bonjuui' (18£>), t'Agioiage de l'ic^irdel Empis(l82C).Aprè8 leilariaije (forgent (1827) et te Pujfii Bi8) de Scribe, uous trouvons rifonneur el VArff«ni(183.^) cl la Course( 1 1*51)) de Ponsard, qui noua mènent à Dumas fils cl ù E. Augier! — Datz:ic, non content d'écrire des romans, fit jouer quelques pièces assez mal accueillies. La seule qui mérite de survivre est Mei"cadel(185<) où Balzac nous présente le Turcaret moderne. '— Parmi les cami-

dics politiques, Picard et Mazères donnent, en 1837, les TroU (Quartiers, une des pièces les plus applaudies de ce temps, satire spirituelle et juste de la bourgeoisie, de la finance et de la noblesse. L'abolition de la censure après 1830, amène sur le théâtre une foute de pamphlets politiques, dont nous n'avons pas à nous occuper. — Dans le gcnie de la comédie historique, il faut retenir : Don Jaan d'Autriche, de C. Delavigi>e (1835) ; Mlle de Delle-lsle (1839), Un Mariage souiLoaU XV (lUi); lei Demoiselles de Saint-Cyr (iSi3) d'A. Dumas père; et lej Premières Armes de Ftickelteu, de llayard (1839), un des triomphes de Déjaiet. — ' ComédUt f'ir te mariage et la famille: c'est ici que nous trouvons des situations

prit uao caricature d« Benjamin.

i Scribe U Ugisl:

«Itbr»

nell*

■ ttniU é'autttàr.

850 LA LITTÉRATURE FRASÇli^

ou des thèses qui annoncent les pièces d'Augier et de Dumas fils. L'Écokk vieillards, de Casimir Delavigne (1823), jouée par Talma et Mlle Mars, enta retentissant succès, mais parait aujourd'hui d'une singulière banalité. A/dtt^, d'Alexandre Dumas père (1831 ), joué par Mme Dorval et Boca^^, contient k ijpe essentiel de Vamoureux romantique et hyronien. 11 a eu toute une desceodaocc au théâtre, comme René dans le roman. Le Mari à la campagne^ de Bayard (18U) est une amusante et fine satire des inconvénients que peut avoir pour h femme une dévotion exagérée et mal comprise. Un an, ou le Mariage dtammr^ d'Ancelot (1830), est une très simple et forte comédie sur la mésalliance Ci comparer à la Catherine, de M. Henri Lavedan). — La Mère et la Fille, de llaièfB et Empis (1830), est un ouvrage remarquable par sa vigueur et son réalisme fi comparer avec le Supplice d'une femme , de Dumas fils, et r Autre Dauftr^ de M. Maurice Donnay). — Une Liaison, de Mazères et Empis (1834), autre pièce hardie, et dont le dénouement trop vrai choqua le public est à comparer avec le Mariage d'Olympe, d'Emile Augier. La comédie de mœurs tendait de ploseo plus vers le réalisme , parallèlement aux extravagances romantiques. Cependaiit. un certain respect mal entendu pour la tradition, des préjugés académiques, la routine des grands acteurs, entretenaient encore une préférence pour li comédie en vers, comme le prouvent les deux gros succès de Ponsard et les pièces de début d'Emile Augier (1).

Page 1