II. — EMILE AUQIER
Emile Augier n*a, comme Scribe, d'autre histoire que celle de ses œuvres. D débute, chose singulière, par un succès, en 184^, avec la Ciguë {Odéon),(ja deux petits actes en vers qui passèrent bientôt au répertoire du Théâtre-Français, et qui sont d'une lecture encore agréable, n'annonçaient pas le véritable Emile Augier, celui du Gendre de M, Poirier et de Maître Guérin, Us ont le mérite d'être d'une grande clarté morale et littéraire. Rien de plus obscur et de plus insipide, au contraire, que VHomme de bien, comédie en trois actes et en ver* jouée en 1845 au Théâtre-Français. Mais avec V Aventurière (1848) commencent! se préciser les tendances anliromantiques de cet écrivain bourgeois, tcndancrs dont Gabrielle (1849) contient l'expression plus complète et plus réaliste. Croirait-on qu'il fallait une sorte de courage, à cette époque, pour louer au théâtre le respect du mariage et de la famille ? La thèse romantique du droit à la passion, de la passion qui excuse tout, régnait alors sur la scène comme dans le roman. Dans Gabrielle, Emile Augier fit à son héroïne un mérite de résister à la passion représentée par Stéphane ; il mit l'honneur et la poésie dans la fidélité. 0 père de famille, ô poète, je Vaime ï s'écrie Gabrielle au dénouement.
Désormais, dans toutes ses pièces, Augier s'établira le défenseur et Tavocat df
(1) Sur toutes ces pièces réalistes antérieures à Augier et à Dumas flis, voir Botr« Cotmèéie soui la Restauration... (Fontemoiiig, lVH)t).
Lk COMÉDIE AU DIX-NBUVIÈUE SIÈCLE
la famille, coatrc les ambiUoos, les préjugis, tes sopbismes do tout genre ; en ce sen^ son œuvre est des plus saines.
Ainsi, dans le Mariage d'Olympe (1855), il fait saisir au vif le danger de la mé- Balliance morale ; la femme sans honnâtelé n'est pas réhabilitée par le mariage, il lui resicra toujours « la nostalgie de la boue u. — On envie la jeune fille richement dotée ; Augier montre dans Ceinture dorée (1856) qu'il lui est plus difficile qu'à toute autre de faire nn mariage selon son cœur, surtout si, comme Calisle, elle a l'âme noble, et si elle apprend que la fortune de son père est due k de louches spéculations. Le père devra restituer l'argent mal gagné 1 alors le prétendant honorable, qui n'avait osé se déclarer et qui est aimé, tendra la main à la jeune flUe. — Le luxe, comme la fortune, est des- Iructcur de l'esprit de famille. A celte thèse est consacrée une pièce des plus hardies: let Lhnnet pauvres (1858). — Dans Un Beau Mariage (18S9), autre genre de mésalliance :
un jeune savant, qui pourrait avoir une belle carrière, s'est marié dans un monde trop frivole ; il en soutTrc, et il convertit sa femme à sa vie sérieuse , par son courage et par son dévouement & la science.— Les Effrontés (1861) et le Fils de Giboyer (186S) sont deux comédies qui se font suite. Dans la première, c'est encore un conflit entre l'honneur et l'argent ; Clémence est sur le point d'en être la viclinie. L'effronté Vcrnouillet, d'abord honteux d'avoir été condamné comme escroc, relève la tète, édite un journal, se crée des protections politiques, els'ii ne réussit pas à épouser Clémence, il continue h prospérer. C'est là qu'apparaît le fameux Gitmycr, le bohème, le déclassé, le nouveau Figaro, bon à tout et propre à rien. Ce personnage devient te héros du Fils de Giboyer, pièce où la politique et la polémique prennent décidément trop de place. — Dans la Contagion (1866), Paul Forettier (1868). Jean de Thommerny (18T2), Augier attribue au désœuvrement, à l'ambition mal comprise, u la blague, la décadence de la leune génération. — 11 écrit en 1876 une pièce sur le divorce, Madame Coverlel, et en 1818 U fait ses adieux au public par lea Foarchambaull : là, il traite encore
D'apri» i
a photographia.
m LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
la thèse de rintégrité et de la beauté de la famille, mais en y mêlant dm ^toatioiis et des sophismes où Ton sent de plus en plus rinfloence de Dumas fils.
^pus avons laissé de côlé les deux chefs-d'œurre : le Gendre de M. Pmrier (1854), et Maître Guérin (18^). La première de ces pièces est tirée du roman de Jules Sandeau : Sacs et Parchemins, M. Poirier est le M. Jourdain du règne de Louis-Philippe. Ce ne sont plus les allures et les costumes des gentilshommes qu'ambitionne un bourgeois enrichi de 1940 ; ce sont leurs titres de noblesse et leur influence politique, « Je suis ambitieux o, dit piteusement M. Poirier,qiii, soutient que « le commerce est la véritable école des hommes d'État », et qui a donné sa fille au marquis de Presle, pour devenir lui-même baron et pair de France. La pièce, très spirituelle et très équitable, où aucun des deux partis n*est systématiquement sacrifié à l'autre , est à la fois un chef-d'œuvre dramatique et un document social (i). — Quant à Maître Guérin, c'est l'admirable peinture d'un homme au caractère absolu, et qui s'enrichit, et qui est trè$ fort ; mais qui perd l'estime de tous les siens, et qui, abandonné par eux, doit mourir Ifolé et exploité.
Augier écrit dans une langue sobre et vigoureuse, parfois un peu déclamatoire, parfois trop volontairement spirituelle. Mais il est, au dix-neuvième siècle, notre plus robuste penseur dramatique.