III. — ALEXANDRE DUMAS RLS
Dumas fils débuta au théâtre, en 1852, par la Dame aux Camélias^ pièce tirée d'un roman qu'il avait publié en 1848. Le sujet en est banal et peu moral ; niais la forme en était simple, et d'un réalisme de style et de mise en scène qui frappa le public. — 11 donna ensuite, avec des succès divers, provoquant souvent plus de scandale que d'applaudissements, Diane de Lys (1853), le Demi-Monde (I8^j. la Question d'argent (1857), Un Père prodigue (1859), VAmi des femmes (1864), Ui Idées de Mme Auhray (1867), la Princesse Georges (1871), la Femme de Claude (1873), l'Étrangère (1876), Denise (1885), Franeillon (1887).
Dumas fils soutient que le théâtre doit être utile; il est, en cela, le disciple de Diderot. « Toute littérature, écrit-il, qui n'a pas en vue la perfectibilité, la moralisation, l'idéal, Tutile, en un mot, est une littérature rachitique et malsaine, née morte. La reproduction pure et simple des faits et des hommes est un travail de greffier et de photographe, et je défie qu'on me cite mi seul écrivain, consacré par le temps, qui n'ait pas eu pour dessein la plus-value humaine. » — Dumas fiis ne se contente pas, comme Augier, de rappeler la société présente, gâtée par les bêtises romantiques, à la pratique des vieilles vertus de famille ; il est réf&rmateur, et la thèse anime et gâte toute» ses pièces.
Il est à la fois un des esprits les plus généreux et ks phis faux de notre
vi) Morcêause ehoisiif ft c^cie, p. l^v
LA COMÉDIE AU DIX-NBUViàUE SIÈCLE
temps : il a des idées justes, et il aboutit à des conclusions absurdes ou monstrueuses. Tantôt, dans lei Idée» de Mme Aabray, et dans Denise, it confond le pardon avec l'estime, et prêche le mariage dans des conditions qui en bannissent pour plus tard la sécurité morale. Tantôt, dans la Femme de Claude, il Mige le châtiment de la femme conpable, Jusqu'où meurtre, et écrit : Tue-la I — Enfin, aux embarras ou aux conflits du mariage, il n« tronve qu'un remède, le divorce (la Femme de Claude, la Princetse Georges, VÉlrangire, etc.). Cespièces ont contribué, tout aolant que les discussions de la presse, À exalter l'c^iDk}n publique.
Dumas fils est, en soi, an réaliste, un esprit aigo et pénétrant ; mais il est aussi « te flls de Dumas père ii :
de là, toute une partie romanesque dans ses pièces.
Ses intrigues sont souvent bizarres jusqu'à l'absurde, comme dans rétrun^ère et dans ta Princesse de Bagdad.
Parfois, 11 les obscurcit par un s^mboltsme ibsénien avant Ibsen, comme dans la Femme de Claude. Ces K poussées de romantisme n se retrouvent aussi dans les tirade» de ses raisonneurs 00 ée ses jeunes gens et de ses Jeunes filles; une poésie inlcmpiestNe et luxuriante envahit la pièce, entre deux scènes réaKstes. Quediredescspre/acei, parfois siéloqucntee, où le paradoxe et le sophisme, s'engeiidranl l'un l'autre, ftnfssenl par former 4'incobérents ensemble». Duaia» flls tient aussi de son père u» certain don dramatique, qui se retrouve dans lotîtes ses pièces, el qui hii en fait construire quelques-unes avec autant de force que de logique, par exemple la Princesse Georges, véritable tragédie en prose, et Deitise, comédie dans les trois unités classiques, uniquement basée sur def passions el sor des sentimMits.
Quprèt DDe litkograpbia da FuauiUi
854 LA LITTÉRATURE FRAXÇMSE
Il n'a guère créé de caractères. Ses jeunes filles sont pour la plupart de petits (i moutons bêlants » qui promettent dé devenir d'insupportables « femmes du monde ». Ses femmes sont tellement occupées à développer des thèses, qu'elles ressemblent à des mécaniques parlantes : la duchesse deSeptmonts {VÉlrangère), Francine de Riverollcs (Francillon), Césarine {la Femme de Cl€uide)^ Séverine (/a Princesse Georges)^ pour ne rien dire des raisonneuses comme Mme de Rumièrcs ou Mme (lodefroy. Il faut faire exception pour Denise et pour sa mère, Mme Brissot, les plus vivants personnages de cette galerie de femmes. Les hommes sont encore plus artificiels ; ils sont tous chargés par l'auteur d*iucarner une thèse et de prononcer des discours. Mettons à part le duc de Septmonts {V Étrangère), le père Brissot (Denise) et surtout un certain nombre de bonshommes cpisodiques, parfois très amusants, comme Garillac {Pranâllon).
Le style de Dumas fils est cinglant, spirituel, souvent oratoire et éloquent. Ce n'est pas, à vrai dire, un style, dramatique. Tous les personnages parlent dans ces pièces la même langue, et leur style ne les caractérise jamais. Ce naturaliste manque au plus haut point de naturel. Au fond, c*est un pamphlétaire, un journaliste, un prédicateur, qui donne à sa polémique la forme dramatique, parce qu'il est, encore une fois, « le fils de Dumas père ».