VI. — EDMOND ROSTAND
Une autre réaction devait se produire et créer un courant adverse, qui continue à lutter contre le précédent. Rappelons les pièces de M. Jean Richepin déjà citées plus haut. Mais le nom qui incarne cette réaction idéaliste, poétique et morale, est celui de M. Edmond Rostand. Son premier succès est les Romanesques, joués en 4894 au Théâtre-Français. Le sujet en est très simple : Deux pères de famille, voisins de campagne, veulent marier leurs enfants, Percinet et Sylvette. Le jeune homme et la jeune fille sont fort romanesques ; pas de mariage possible si l'on s'y prend bourgeoisement. Les deux pères jouent donc aux Montaigus et aux Capulets. Perci net-Roméo donne des rendez-vous, au fond du parc, à Sylvette-Juliette. Pour brusquer les choses, les deux pères
simulent un enlèvement de Sylvette par des spadassins en location ; Percinet diifcnd sa belle, et l'on consent à lui accorder sa main pour récompenser son grand cœur. Cependant, les deux pires vivent maintenant dans un seul jardin, et commencent à se brouiller. Percinet et Sylvette découvrent qu'ils ont été joués. Percinet s'enfuit pour chercher de réelles aventures; il revient désabusé, et tout finit par un bon mariage. Le style de cette charmante petite pièce en fait tout le prix.
En 4895, M. E. Rostand donnait la Princeue lointaine, empruntée à une légende du moyen Age que nous avons rappelée plus haut (1). Ce sujet, M. Rostand l'a encadré de lafaçon la plus luxueuse, en des vers d'une splendeur tout orlenUle. En 1897, la Samaritaine, sujet tiré de l'Évangile, montrait le talent de M. Rostand sous une nouvelle face, plus simple et plus exquise. — En décembre de la même année, le théâtre de la Porte Saint-Martin jouait pour la première fois Cyrano de Bergerac.
Si jamais le motde/oadroyanl a pu se dire d'un succès de théâtre, c'est à
Cyrano qu'il convient le mieux. Public et critique, tout le monde fut d'accord pour applaudir. Certains feaillelons montèrent au ton du dithyrambe. C'est que, d'abord, la pièce était d'une veine bien française. Par-dessus le naturalisme des trente dernières années, M. Rostand donnait la main à Victor Hugo, celui de Marion Delorme et de Ruy-Blas, au Corneille de Don Sanche d'Aragon, et aux burlesques du temps de Louis XIII. Puis Cyrano, pria en lui-niëme, était enfin le héros demandé parles romantiques, celui qui réunit le sublime et le grotesque. Ce héros, on avait cru le trouver dans Ruy-Blas ; mais un laquais n'est pas, en soi, grotesque,
(i)ci. p. as.
— ni Tamant transi de la reine d*E.spagne, sublime. Au contraire, Cyrano est bien d*abord un burlesque et un grotesque. 11 l'esl, physiquement, plus que personne. Son nez u qui d*un quart d*heure en tout lieu le précède », et qui le désigne aux quolibets, le voue fatalement, plus qu'un Don Quichotte ou un FalstaCT, au ridicule. Burlesque, il Test encore par son tourd*esprit et d'imagination; il est l'auteur du Voyage dans la lune; il appartient à ce groupe « Louis XIII » qui évoque le souvenir des estanipes de Callot et des « Iruanderies » de Téniers. S'il n'était que cela, Cyrano ferait rire, puis fatiguerait: il irait rejoindre les Saint-Amant, les Faret, les Sasrrxyn. Mais il est quelque chose de plus. Dans ce grotesque, il y a tin héroïque et romanesque martyr d'amour et un précieux raffiné. On riait d'abord, il touche maintenant. Plein d'une tendresse contenue, toujours prêt k se déclarer, toujours retenu par le sentiment de son ridicule, il sert les amours d'un bellâtre avecRoxane qu'il adore; il prête généreusement son esprit et son cceur k ce HysI. 11 n'avoue sa* passion que mourant, quand il cai sûr âe ne pins eotendre Im réponse. — Le public français se phit & se reconnaître en Cyrano. Brarve, spiritoel, éloquent, il est une synthèse de nos qualités nalions^es. Il incarne aussi nos plus séduisants défauts : son courage devient volontiers forfanterie; sa gèfiérosité, don-quîchottisme ; son éloquence, gasconnades. Enfin TsUare vite et la vsriété de Taction, l'habileté de l'intrigue, la moralité vibrante du sojel, l'incomparable intensité du style, tout contribue à faire de Cyrano une œuvre charmante et durable. En 1900, M. Rostand a donné V Aiglon, qui réussit brillamment. C*est nn tour de force d'avoir fait tenir en ces six actes toute l'histoire du jeune duc de Reichstadt. La poésie y prend un toUr de plus en plus pittoresque. Tout y est concret. Tout symbole s'incarne en un être vivant. Toute idée devient visible en un objet bien choisi. Songez aux petits soldais de bois que Flambeau sort de ses poches, aux bibelots impériaux qu'il déballe devant les yeux émerveillés do âmtf ma peHt ckmpeaa, posé sur la table, hypnotisant dans l'ombre Metternich ; à l'uniforme de grenadier que Flambeau cache sous sa livrée ; à la vision du champ de bataille de Wagram, etc. Dans le livre^ l'impression que donne V Aiglon est un peu confuse ; à la scène, ou en sent la vie et la poésie. — Enfin, M. Rostand a fait reprcseiiler Chantecler, pièce fantaisiste et symbeiique, qui ne semble pas avoir répondu à la longue impatience du public.
Vn. — LA COMÉDIE CONTEMPORAINE.
Rien de plus varie que notre (héâlre, depuis les dernières années du dix-neûvième siècle. Après tant de manifestes, de préfaces, de tentatives hardies, le public, toujours plus nombreux, est aussi devenu plus éclectique. Il est d^avis, désormais,, que totis les genres sont bons, même le genre ennuyeux; et piourvu qxie l'^aufeur aiC dfu talent et les acteurs de la réputation, il accueille avec iiiie sympathique curiosité, plus ou moins durable, tout ce qu'on veut bien Iih sou-
mettre. De là une production intense, où il est difflcile d'établir des classements. 11 faut se contenter de signaler les œuvres les plus remarquables :
M. DE PORTO-RICHE adonné: Amouretue (i89i), l^ Pasêé (1697), /« Vieil Homme (1911) ; c'est un psychologue d'une finesse parfois exquise, parfois irritj^pte, et comme un Marivaux réaliste.
M. PAUL HERVIEU est un disciple d'Ém. Augier et de Dumas fils ; il choisit des sujets où le senlimeat, parfois la passion, est en lulte avec la loi ; ses actions ont une sobriété énergique ; son style est hautain, vigoureux, sans jamais devenir brutal. Ses meilleures pièces, plutôt tragédies que comédies, sont : les Tenailles (1895), la Loi de VHomme (1897), Connais-toi (1909).
JULES LEMAITRE traite avec pénétration et ironie des sujets de morale sociale et politique, et ses pièces révèlent aussi une parfaite connaissance du n)étier. Après Révollée (1839;, son œuvre de début, \l obtint un succès retentissant avec le Député Leveau (1891) qui n'était pas seulement une piquante satire du boulangisme^ mais aussi une étude durable dos moeurs politiques modernes. 11 donna ensuite le Pardon (1895), VAîné, (1898), la Massière (1905), etc., et chacune de ses pièces prouve la finesse de sa psychologie et le charme de son style (1).
Dans un genre plus limité, plus sévère, nous avons les pièces sociales de M. J. BRIEUX : Blanchette (189^2), VÉvasion (1896), la Robe rouge (1900), les Remplaçantes (1901), le Berceau (1903), etc. M. Brieux ne craint pas d'aborder 4c front les problèmes les plus graves et les plus délicats, et de les traiter avec une loyauté un peu rude et souvent éloquente. 11 cherche à dissiper les sophismcs contemporains sur les bienfaits de l'instruction ; 11 rappelle les magistrats ^ leur devoir professionnel, et flétrit les polilicions qui veulent influencer la justice ;'n fait honte aux mères qui, pour élever leurs enfants, se donnent des remplaçantes ; il signale les terribles équivoques du divorce par rapport à l'enfant.
M. EMILE PABRE s'applique surtout à la question d'argent; la plus remarquable de ses pièces est intitulée les Ventres dorés (4905); elle est sombre et vigoureuse. Son succès fait honneur au goût et à la moralité du public.
M. FRANÇOIS PE CUREL est moins un auteur dramatique qu'un puissant moraliste et sociologue, donnant à ses études philosophiques le cadre du théâtre. Le Repas du lion (18i^7) pose le problème de la solidarité entre classes dirigeantes et ouvriers. La Nouvelle Idole (1899), est une magnifique étude de la conscience scientifique.
(l)Snr J. Lomattre, critique, cf. p. 800.
m LA UTTÉRATVBS FRASÇAISE
Kou* m«tlroiu è un rang «econdaire M- Maurice DcoÈnaj, surtout ^iritoel, dano VAutre Danger (1903j, Faraltn (1906>; — U. Beari LMradan, très halrife
â Irailrr d(.-s xujfts un peu convcnlionnels, dans le Prince dAnree (tSM), fe Uarquu de t'rU,l/i(iWi),U DueUiW^} ;— M. Alfred Capas, amusant opUmiate, dan« ^ firiru! (190ÏJ, I«f Deux ÉcoUt (4905;, etc.. ; ~ JV. Henri "P'P*"? pnjrchologui; hardi, mais trop préoccupé d'étonner le public; — M. ITwn Benutela, Iré» ingénieux constructeur d'intrigues à U fois simples et terribles.
IfcrHucnup d'autres noms pourraient s'ajouter k ceux-là, le tbÉAtre étant toujours en France le gi.-iire qui absorbe et qui déforme le plus de talents.
BIBUOaRAPBIE.
HautM. Théâtre thaiti, S vol., 1846.
K. LvUiVii, Eagine Scribe, ISTl.
C.M.-H. im* nHAxuE*, la Comédie et Ut Ifaart tout la RitUuuvUoit et la momarthie de JailUt
jlKia-lMS). FunlomuinK, 1904.
II. Pakiiiut, u Drame d'Alexandre Damai. Lâvj. f.uiLK Ai;iiiER, Théûlre complet. Lévy, 7 lul. Alki. 1)i;h*> vii.ii, Théâtre complet. Lévj, 7 vol. K. LiHicHK. Théâtre compUt. Uvy, 10 vol. Vi(.T<jHiK9 S*iii><)U, Piicei téparéa.
J. LKytiTNE, Théâtre cnmpUt, 3 vul. Uvy. Km. Vmvkt, Nota tar le théâtre. Lucèiiu, 3 vol. (IS80.g3). J, [.EHtiTiiK, ImpTtttioni de théâtre. Lechne, 10 vcil. Hxilill' » IteS b àlb nP ni I Ps i EtiaU tar U tMitrt a
l>urrli I
da l'époqoa ds Loaii-Philipp*.
Prias tlrie d'à De tditii
imiDtiqus de Xolre-Dame i« Parit.
SOMMAIRE
!• DB iSoo à i8jS, il faut signaler Atala (iSoi), Kené (c8oi), par CHATEAU- BBIAND, Adolphe de B. CONSTANT [1816), et les romans de Mmo DE STAËL (Delphine, iSoi; Corinne, 1807). - XAVIER DE MAISTRE, CHARLES NODIER.
]• Dans le aENRB HISTORIQUE, sous l'influence de W. Scott : A. DE VI- GWr donne Cinq-Mars (1826] i VICTOR HUGO. Notro-Dame de Parls(i33i) les Misérables [mi\;A. DUMAS PcRE, les Uousquetalres (1844) et d'interminables suites. — Vers 1840, commence i se développer le romaa-leoUlaton (E, SUE, PONSON DU TERRAIL, etc.).
3- Dans le OENRE RËAU5TB ET NATURALISTE : STENDHAL publie en i83i te Roufe et le Noir, en ]83g la CharCreuse de Parme. Ce» un observiteur aigu, au style sec. — BALZAC (itqq-iSSo) écrit une longue série de romans de mceurs, sous le titre général de Comédie btimalne. Il est le plus fécond créateur de types dans notre littérature; il décrit les milienx et les indÏTidas. Ses chers-d'œuvre sont Eug-énle Grandet el te Père Goriot. — HÉRIHÉE réussit dans la nouvelle. — G, FLAUBERT est réaliste dans Ifadsme Borarj' (1SS7), romantique dans Salammbô (1861). — A. DAU- DET est un réaliste vibrant et poétique (Jack, 1876; te Nabab. 1879). — EU. ZOLA est UQ naturaliste romantique {l'Assommoir, 1877 : Germinal, 188S).
4* LE ROMAN IDÉALISTE ET PSYCH(H.OaiQUB. — G£ORGE SAND (1804-1876) donne d'abord des romans passionnels (Indlana, Faîeutine); puis des romans socialistes (le Heonler d'Aaglbaiilf) ; enfin des romans champêtres {FtmbçoIb
le Champl. la Mare au diable). George Sand < esl à la foif simple, éloquente el poétique. FEUILLET, A. THEURIET.
5- Parmi les COPfTEMPORAirlS, PAUL BOUftGET étudie de préférence des questions sociales; PIERRE LOTI peint les pays eioiiques.
de l'âpoqu» n
ous avons tu que le romnn, représenté k toutes les épa. qucs du noire litlùrature par des œuvres très originales, s'ùlait Iraiisformù et enrichi au dii-huitièmc siècle, sous uuc douMo iriflucncc : celle du roman anglais qui le pousse à l'obscrvalion plus mînutietise des classes moyennes et des scnlimenls ordinaires ; celle des tendances socinlcs, esprit d'examen, libre discussion, curiosité pour les problèmes moraui et politiques.- Au diï-neuviùme siècle, le roman deviendra le plus vasle et le plus « comprcbensif » de lous les genres ; il sera romanesque c6mme au mofen fige, psj- "' chologique comme au dix-septième siècle, social comme au dix-huitième siècle; et, de plus, il reHélera toutes les asplralions du dix-neuvième siècle, et il se fera successivement lyriquei réaliste, socialiste, iialuralislc, symtfoUsIe, C'est dire qu'il échappe désormais i toute définition. Un roman aujourd'hui, c'est un volume d'environ 300 pages, en prose, où l'auteur raconte une histoire vraie ou fausse, et dans lequel il enferme tout ce qu'il veut : politique, sociologie, pédagogie, religion, morale, description, psychologie, — et, quand il le peut, de l'esprit, du sentiment et du style.