‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 346 sur 408 · II. — LA POÉSIE DIDACTIQUE · texte numérisé non relu

II. — LA POÉSIE DIDACTIQUE

Définition et caractères. — Didactique vient d'un mot grec qui signifie enseigner, La poésie didactique est celle qui se propose de douner, sous une forme agréable et facile à retenir, unenseignement technique, intellectuel, moral. On s'explique l'opportunité de ce genre dans les sociétés où les philosophes et les maîtres confiaient leurs préceptes à la mémoire des disciples. Mais la /i7térature s'est vite glissée parmi les vers proprement didactiques; renseignement ua plus été qu'un prétexte soit à description, soit à virtuosité; d'autre part, on s'est emparé de ce cadre complaisant, pour exposer ses idées sociales, reli* gieuses, critiques, etc.*. Aussi y rattache-t-on la Satire, VÉpître, parfois VÉglogue.

On ne saurait déterminer exactement les caractères du genre didactique. Cependant, il est d'usage de louer dans les Géorgiques de Virgile, par exemple, lu précision de la partie technique, et le charme de la poésie ; le meilleur poème didactique est donc celui où l'on peut s'instruire tout en goûtant un plaisir lit* téraire.

Développement. — Au moyen âge^ on range dans le genre didactique : les Romans de Renart (p. 77) ; le Roman de la Rose (p. 69) dont la première partie est un (( art d'aimer» et la seconde une satire delà société ; les Besliaires et Lapidaires (p. 74), les Diis (p. 7o), les Fabliaux (p. 82), la Sirvente (p. 92) le Testament (p. 101), le Sermon joyeux (p. 138), le Monologue (p. 137), etc. Le moyen â^e ayant la manie de glisser partout les leçons, cl d'employer le vers avecune déplorable facilité pour les sujets les moins poétiques, on pourrait rattacher au genre didactique un nombre infini d'ouvrages.

Seizième siècle, — On commence à mieux déterminer le genre, à l'imitation des anciens. Marot est didactique (à la façon du moyen Age) dans le Temple de Cupido (p. 187) et dans VEnfer (p. 187) ; Marguerite d'Alençon, de môme, dans le Miroir de Vdme pécheresse et autres poèmes mystiques (p. 190). Thomas Sibilet (p. 193) et Vauquelin de la Frosnaye (p. 304) donnent des Arts poétiques, La satire se régularise ; elle prend sa forme classique dans le Poète courtisan de J. du Bellay (p. 209), et dans les Discours de Ronsard (p. 202). Belleau se sou vient des Lapidaires dans ses Amours et échanges des pierres précieuses (p. 210) ; Baïf donne les Météores et les Mimes (p. 210). Enfin la Satyre Ménippée est la forme la plus libre de l'œuvre a la fois satirique et oratoire (p. 280).

Peut-être faut-il ranger dans la poésie didactique les nombreuses ÉglogueSy BergerieSy etc., que le seizième siècle a écrites, sous l'influence do l'Italie et de l'Espagne (Ronsard, Belleau, etc.), et les Épîtres de Marot (p. 187).

Dix-septième siècle, — La satire est représentée d'abord par Mathurin Régnier (p. 304), et devient plus didactique avec Boilcau (p. 523). L'Épltre est moins libre, moins aimable chez Boileau (p. 529) que chez Marot; mais elle gagne en gravité et en éloquence. Le «chef-d'œuvre » est V Art poétique de Boileau (p. 530), qui a toutes les qualités et tous les défauts du genre. La fable atteint à sa forme à la fois la plus complète et la plus libre avec La Fontaine (p. 515).

Dix-huitième siècle, — Le dix-huitième siècle, essentiellement critique et philosophique, versifie tous les sujets. Voltaire compose ses Discours sur Vhomme (p. 593), ses poèmes sur le Désastre de Lisbonne, sur la Loi naturelle (id.); Louis Racine donne la Grâce et la fî^/i^io/i (p. b70) ; Roucher et Saint- Lambert, les Mois et les Saisons (p. 670), etc. A la fin du siècle, André Chénier entreprend son Hermès, resté inachevé, et qui eût été une sorte d'Encyclopédie en vers, inspirée et géniale par fragments, mais dont la conception môme est plutôt d'un penseur que d'un poète (p. 676). Delille reste le représentant le plus complet de cette « fureur didactique » ; il chante les Jardins, VHomme des Champs, la Conversation ; il eût traité en vers l'art d'écrire en prose (p. 713). La satire se retrouve chez Voltaire, Gilbert (p. 671) ; la fable, chez Florian (p. 671).

Dix-neuvième siècle. — La grande crise lyrique du romantisme brise pour cinquante ans cette fâcheuse tradition. D'ailleurs, la science, la philosophie, rhistoire ont désormais un développement autonome et une forme propre;

888 LA LITTÉRATURE FRANÇAISB

elles se présentent elles-mêmes au public» sans se déguiser sous des artifices poétiques. Peut-être Tinfluence didactique du dix-huitième siècle se fait-eDe encore sentir dans certains morceaux philosophiques de Lamartine {VHomme, V Immortalité.,.); mais le fond en est toujours lyrique (p. 744).

Les Parnassiens reviennent à la poésie didactique, par cela tnême qu'ils teuient être impersonnels et qu'ils cherchent la beauté plastique. Ils choisiroot donc des sujets qui ne seront que les supports ou les occasions de la poésie; ils sont les disciples de Ghénicr. Didactique plutôt que lyrique est Leconte de Lisle, dans quelques-uns de ses poèmes antiques (p. 758) sur l'Inde et sur la Grèce ; didactique, Sully-I^rudhomme dans la Justice et le Bonheur (p. 760).

Le genre didactique aura toujours ses partisans. Faux par lui-mènie et condamné par définition à n'être ni tout à fait instructif, ni tout à fait poétique, U peut fournir à certains tempéraments qui ont besoin de se sentir soutenus par un sujet pris en dehors d'eux-mêmes, et qui ne sont pas psychologues, dés cadres et des occasions de poésie.

Page 1