III. — LA POÉSIE LYRIQUE
Délfinltions et caractères. — Le lyrisme est proprement . expression pa»« sionnée de sentiments individuels sur des thèmes communs. Il peut être reli* gieux {Psaumes)^ patriotique (Tyrtée), héroïque (Pindare), moral (Mimnenne, aSimonide), amoureux (Sapho, Anacréon), etc. Il lui faut, pour se produire et se développer, des conditions favorables : une certaine sincérité, chez le poète comme chez le lecteur; de la naïveté; de l'élan; de l'enthousiasme; il ne peut s'adresser qu'à des hommes chez qui la raison et la critique n'ont pas affaibli la faculté de vibrer et de sentir, sinon il devient artificiel. De là, dans révolution du lyrisme, des périodes où les formes seules sont conservées, et où le vrai lyrisme, en tant qu'il est une façon d'exprimer ses propres sentiments, se réfugie dans des genres non versifiés.
La poésie lyrique fut proprement, au début, la poésie chantée sous forme d'bymnc, de chanson, d'ode, etc. Aussi, conserve-t-elle avant tout des caractères musicaux. fJlle use de strophes, de refrains ; elle est, plus que tout autre, rythmée et mélodique. Elle procède par élans et par sensations; elle n'est jstreinte à aucune logique ; elle se règle sur les mouvements du cœur et obéit }ux caprices de la s(Misibilité cl de Tinidgination.
Ce désordre n'esl pas chez elle, comme l'a cru Boileau, un effet de Vart, mais bien, au conirairc, un ordre nalurel, inluitif, sensible et passionnel, quis'opposeâ l'ordre déductif ou narratif des autres genres. Quel que soit son thème, Voi\e est toujours subjective^ puisque le poêle ne chante que pour exhaler, coninu» malgré lui et parce qu'il y est forcé par son inspiration intime, des sentimcnls et des imuressions. Le lyrisme est donc, en soi, toute la poésie.
Développement. — Moyen âge : Le lyrisme provençal ou français commence par la cfianson. Il se subdivise en de nombreux genres, qui conservent pculôtre des traces de rythmes spontanés et poj)ulaires (p. 89 à 94). Les troubadours et les trouvères n'expriment, d'ailleurs, que des sentiments assez banals, et qui, très vite, deviennent traditionnels et artificiels. Si quelques-uns, comme Bertrand de Born (p. 93), chantent la guerre avec entliousiasme, la plupart s*en tiennent à l'expression de l'amour courtois, forme de la galanterie mondaine au moyen âge (p. 92). Au quatorzième et au quinzième siècle, les grands événements inspirent parfois Eustache Deschamps (p. 94), et Alain Chartier (p. 96). Mais Charles d'Orléans (p. 98) n'est qu'un gracieux disciple des troubadours. Vers la fin du siècle apparaît le poète lyrique au sens le plus profond du mol, Villon (p. 100). Celui-là est vraiment subjectif, et, sans chercher des sujets nouveaux, il est poète par la façon dont il exprime ses impressions personnelles et humaines sur les thèmes communs (vie, jeunesse, amour, mort, etc.).
Seizième siècle, — Le lyrisme subit une crise de formalisme avec les rhétoriqueurs (p. 180) ; ce sont des ouvriers qui préparent et affinent les rythmes et le vocabulaire. Marot est un lyrique très inférieur à Villon ; mais sa personnalité discrète et mélancolique donne une note vraiment lyrique à quelques-unes de ses pièces ; et il a su, non pas dans sa traduction des Psaumes^ mais dans quelques-unes de ses Élégies et de ses Complaintes, exprimer dos sentiments religieux (p. 187-188). Ronsard fait d'abord du lyrisme artificiel, en imitant Pindare et Anacréon. 11 devient lyrique quand il chante la nature, la mort ; sans doute, ce lyrisme est gâté par les imitations indiscrètes de l'antiquité et des Italiens, mais le poêle sincère se trahit souvent (p. 201 à 208;.
Plus lyrique peut-être est Joachini du Bellay, dont la mélancolie est si pénétrante, dans les Regrets, et qui, dans les AniiquUcsde Rome, éprouve et nous fait éprouver avec lui de graves et sublimes impressions (p. 208-209). Le lyrisme apparaît encore dans les Tragiques de d'Aubigné, œuvre d'indignation et d'enthousiasme, essentiellement subjective (p. 213).
Dix-septième siècle, — On peut dire, d*une façon générale, qu'il n'y a de poésie lyrique à l'époque classique, que chez des poètes secondaires, comme Théophile de Viau (p. 307), Desportes- et Bertaut (p. 304), Maynard, Kacan (p. 302-303). Malherbe n'est pas un lyrique, en dépit de la forme qu'il donne à ses odes ; il incarne précisément les tendances impersonnelles et objectives d'un siècle trop pénétré de raison, de psychologie générale, de sociabilité et d*^ politesse^ pour que le subjectivisme lyrique puisse y paraître légitime et s'y développer. Parmi les grands poètes, ni Corneille, ni Racine, ni Boileau ne sont lyriques ; seul La Fontaine l'est quelquefois, et encore ne faut-il pas exagérer : il est tenté de se laisser aller à l'expression de ses sentiments intimes, mais il se ressaisit si vite! Le grand lyrique du dix-septième siècle est Bossuet [p. 386).
890 LA LITTÉRATURE FRASÇAISF.
Dix huiiiètne siècle. — Pas plus que le siècle précédent, le dix-huilième n'aie sens du lyrisme. En vain, J.-B. Rousseau paraphrase les Psaumes; il a des rythmes harmonieux et des mouvements d'éloquence ; mais rien n'est moins subjectif. Même quand il s'adresse au comte du Luc, son protecteur, Taccent n*a rien de personnel (p. 672). Le Franc de Pompignan conserve quelquefois mieux que J.-B. Rousseau le style biblique (p. 673). Gilbert est plus près du vrai lyrisme dans ses Adieux c: la vie (p. 671). A la fin du siècle, A. Chénier ressuscite le lyrisme, dans quelques-unes de ses Élégies, et surtout dans ses lambeSy où il exprime avec force et avec éclat des sentiments personnel* (p. 677) ; et Parny, mélancolique et passionné, annonce Lamartine (p. 073). Mais, comme Bossuet avait été le grand lyrique du dix-scptiènie siècle, c'est encore un prosateur, J.-J. Rousseau, qui est le grand et seul lyrique du dixhuitième (p. 630).
Dix-neuvième siècle. — Chateaubriand, dans Atala, René, le Voyage en Amérique^ continue et agrandit le lyrisme de Rousseau. Il prépare les thèmes que les romantiques n'auront plus qu'à versiiier (p. 1^^), Lamartine est le lyrique par excellence. Jamais poésie ne fut plus spontanée et ne jaillit plus profondément du cœur d'un homme. Il représente en perfection le lyrisme subjectif (p. 741-744). Victor Hugo, souvent égal à Lamartine dans le lyrisme subjectif, possède aussi le lyrisme politique et héroïque ; moins spontané que Lamartine dans l'expression de ses inlimilés et de sas pensées^ il renouvelle Tode antiqueet touche avec un égal bonheur toutes les cordes de la lyre (p. 7i9). Musset, comme Lamartine, excelle dans l'expression personnelle et passionnée de l'amour (p. 752). Vigny, moins cnlhousiasle, est un lyrique intellectuel (p. 750). Les Parnassiens reviennent souvent, en dépit de leurs théories, au vrai lyrisme; il y a beaucoup dans Leconle de Lisle d'individualisme et de sensibilité contenue (p. 758); Sully-Prudhonune reprend la tradition de Lamartine et de Musset dans ses meilleures pièces des Solitudes et des Vaines Tendresses (p. 760), et F. Coppée est le lyrique des sentiments tendres et résignés (p. 761), en quoi il se montre disciple de Sainte-Beuve, qui, le premier, avait voulu extraire la poésie des humbles vies et des spectacles quotidiens.