‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 46 sur 408 · II. — LE LYRISME AU XI V» ET AU XV° SIÈCLE · texte numérisé non relu

II. — LE LYRISME AU XI V» ET AU XV° SIÈCLE

Nous avons dit que le vrai moyen Age s'achève à la fin du treizième siècle. Les poètes que nous allons nommer appartiennent à cette période intcrinûdiaire, difficile ù définir, qui s'étend entre ravènement des Valois et les dcbuU de II Renaissance (i32s h ioOO environ). Nous nous réservons de rattacher au seizième siècle les grands rhcloriqucurs^ dont quelqu(»s-uns se rattachent par leurs dàles à la iin du quinzième siècle, mais qui sont les prédécesseurs immédiats de Marot.

Caractères distinctifs. ^ On peut dire, d'une façon générale, que le lyrisme des quatorzième et quinzième siècles se caractérise : dans le fond, par une inspiration plus personnelle, plus vraie, plus sincère; et dans la forme, au contraire, par la tyrannie des genres à forme lixe (halladi\ rondeau, c/ian/-roya/, olc.) qui iront en se compliquant jusqu'à Marot. Mettons à part Villon; bien que le lestament soit, lui aussi, un genre conventionnel, il laissait au poète plus de liberté.

POÈTES LYRIQUES DU QUATORZIÈME SIÈCLE. — H faut signaler brièvement Guillaume de Machaul (1300-1377), auteur du Voir dit {Ilisloire vraie) f roman d'amour; — Jean Frolssarty trop célèbre comme chroniqueur pour avoir conservé une notoriété de poète. Son Epinclic amoureuse, son Débat du clieval et du lévrier, son roman en vers de Mêliador, son Paradis d^amour, son Dit du florin, etc., sont autant d'ouvrages qui suffiraient à la renommée d'un autre. On cite encore souvent la charmante ballade : u Sur toutes fleurs j'aime la marguerite... » insérée dans le Paradis d'amour.

Eustacbe Descbamps (13ir>-li0î>) occupa d'importantes fonctions h la cour: il fut messager royal, huissier d'armes de Cliarles V, écuyer du Dauphin, bailH

(1) Sur Colin Musct, cf. J. Dkdier, De Xirolao Mnseto (1S93), thèso latine, snivio d'ane éditio* critique de ses poésies. — Morceaux choisis, 3* cycle, p. 59 ; Chreatomathie, de M. Clédat, p. 34&

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de Senlis, maître ijcs eaux et forêts & Villere-Coltcrets, gûncrnl des finances. Il a beaucoup voyogé, jusiiuVii Bohême et en Kmigric. II a connu lous les grands hommes d'une des périodes les plus ogitL-cs de noire histoire : Charles V, Charles VI, Du Guesclin, le duc Louis d'Orléaiis; il a vu de près la guerre anglaise et l'insurrection parisicmic. Aussi, dans son œuvre immense {de 80.000 vers), les pièces les plus intcrcssanles sont-elles tes poésies historiques, a Ce

sont, dit Petit de Julleville, de vrais documents... ; je voudrais qu'on en fit un recueil à part, où on les classerait dans leur oi'drc naturel, l'ordre chronologique. On y verrait Eustaclic Deschamps poùte officiel de la Franco et de la dynastie régnante, comme plus lard Malherbe sous Henri IV et Louis XIII, célébrer un à un tous les grands événements... Il est l'Iiistoriographti en vers du roi et du royaume pendant près do quarante années (1). » La plus célèbre de ses

(1' JdllKVILU, aUl. da ta tlir. franeaite, i. II, p. X>i, Colin.

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poésies historiques est la ballade Sur le trépas de Bertrand du Guesclin (1). Il composé égalcineiil un grand nombre de poésies satiriques cl morales, où i attaque, à la façon de lUilebeuf, l'Église, l'Klal, les financiers, et surtout le femmes. On a de lui des ballades spirituelles (le Chat et la Souris) (2). Enfin, i a laissé une sorte dWrt poétique^ sous ce litre : Lart de diclier et de fere chan çonSy baladeSy virelais et rondeaux (1362). — EusLache Deschamps manque d'ai sauce et d'élégance; mais il est précis, nerveux; il pense; il raisonne; il es plus qu'un auteur, il est un honmie.

POÈTES LYRIQUES DU QUINZIÈME SIÈCLE. — Nous rencontron d*abprd Christine dePisan (1363-1431). Fille de Thomas do Plsan, astrologue e médecin de Charles V, elle élait née à Bologne. Veuve à vingt-cinq ans, sans for tune, elle écrivit d'abord pour se consoler, puis pour plaire à la cour, puis pou vivre. Aussi a-l-elle beaucoup produit, d'une façon hâtive, dans le goût de soi temps, et parfois inspirée par la seule actualité. Sa principale œuvre poétique oa le Poème fie la l*ucelle (Jeanne dWrc) ; mais elle doit surtout sa répulaiiou à d< petites pièces, des dits moraux, écrits en forme de* ballades, de rondeaux, etc On en citera toujours quelques-uns (3). Parmi ses ouvrages en prose, il en ca de curieux pour la connaissance des mœurs de la société polie, au qulnzlèin< siècle ; la Cité des dames. Mais son chef-d'œuvre », si le mot n'est pas -anUbl lieux, est le Livre des faits et bonnes mceurs du roi Charles V, qui la classe paxva les historiens et dont nous parlons ailleurs.

Alain CharUeT (1380-1449) était frère de Ciuillaumo CharUer, évèque d Paris (f 147i), Il entra à la cour comme secrétaire du Dauphin (plus Uun Glurrles VII). Ses poésies, très nombreuses, sont dans le genre allégorique, c leur prodigieux succès est fait pour nous étonner. On peut citer en particulier îe Livre des quatre dames (sorte de débat à la fois courtois et patriotique sur 1 bataille d'Azincourt) (4). — Prosateur, Alain Charti(*r est moins conventionni et mérite, à divers titres, une place honorable dans notre littérature française D'abord, il exprime des sentiments du plus généreux patriotisme dans soi Qwidrilofje 'invcctij (1422) (5) et dans son Livre de V Espérant {ié'Hd) ccTÏi kl veille de la délivrance d'Orléans par Jeanne d'Arc (6). Alain Chartier est cncor

(2) Morceatt.v choisis, id., p. 61. Liro deux autres ballades, dans la Chrestomathie, de O. Parii p. 295.

(3) G. Paris, Chresto,nathic, p. 301 ; L. Sunni:, p. Hrt.

(4) Quatre dnmos ont perdu leurs chevaliers a la bataille d'Azincourt : le premier a été tué, 1 second fait prisonnier, le trciHièmo s est ontui, le quatrième a disparu. Il s'agit de savoir quel! et>t la plus iiialheureuNO des quatre dames (cf. ('hrestoinathi(\ do M. Ci.ÊUAT,p. 360).

(r)) QuadrUogc signillo cntrction à (pintro personnages; iurertif: qui contient des invectives. L* personnages sont : la France cl les trois onlrus, peuple, noblesse, clergé.

(6) A propos de Jeanne d'Arc, Chartier a écril une lettre en latin à l'empereur Sigismond. • CetI fille, dit-il, ne vient pas de la terre ; elle est envoyée do oiel. »

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l'auli^iir du Ciiriil (riiominc de cour) ; c'csl une sallro puis.innto ot hoiiiqno du coui'lisiin. I.'aiitfur s'ndiv.tsc n sou frùi-c Thomas Clinrlii;i-, ft lï'ngoge à fiiii- la cour, où il vit, lui, di-puis lotiglenips cl dont il cunuult lus misùri:». Ou com-

pirerail uliletnent ce porlrnit du courtisan au quinniômc siècle, avec certains passages de J. du Bellay, de Montaigne, de llal/ac, du La Btuyùi'c, de Saint- Simon, etc. C'est un document. — Le style d'Alain Charticr est oratoire, plein de mouvement Ot de flamme ; sa langue fait penser à celle do Balzac, et ses conte mp^-raiiis l'avaient surnommé le Père de l'éloquence française. On raconte que Marguerite d'Ecosse, dauphine de France, déposa un baiser sur le front

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du vieux poète endormi; la légende parait contestable. Mais ce qui est sûr, c*est que Alain Ghartier jouit au quinzième et au seizième siècle d'une immense renommée.

Charles d'Orléans (4391-4465). — Fils de Louis d'Orléans et de Valentine de Milan, père do Louis Xll, Charles fut mêlé dans sa jeunesse aux plus terribles catastrophes. Pris à Azincourt (1415), il fut mené en Angleterre, où il subit, pendant vingt-cinq ans, une stricte captivité. Délivré en 4440, il se retira à Blois, où il se composa une cour aimable et spirituelle. Pendant ses annéai de prison, et à Blois, Charles d'Orléans rima une quantité de petits poèmef, ballades, rondeaux, chansons. Après sa mort, il fut oublié, et le manuscrites ses poésies ne fut retrouvé et publié qu'eu 4784. '

Avec Charles d'Orléans, nous revenons à la poésie courtoise d*un Thibaut de Champagne. Les grands et douloureux événements auxquels il a été môle n'ôot laissé que de faibles traces dans son œuvre; c'est à peine si quelques pièces consacrées à la paix, aux regrets du pays, appellent un commentaire historique: . ainsi la ballade XXIV, dont le refrain est : De voir France que mon cœur aimer doity et la ballade XXV : Priez pour paix le vrai trésor de Joie (1). Partout ailleurs, c'est l'amour conventionnel des troubadours et des trouvères, avec toutes les allégories d'usage. Mais Charles d'Orléans y introduit une grâce nouvelle, une discrétion mélancolique, une préciosité mondaine, qui font songer à llarol, à Voilure et aux poètes du dix-huitième siècle. Ainsi, cette jolie ballade quia pour refrain : J'aimasse mieux de bouche vous le dire... aurait pu se réciter à la cour de François 1" ou à Thôtel de Rambouillet.

Qui ne connaît ces petites pièces, d'un fond ténu, d'une forme ingénieuse et parfaite : Le Temps a laissié son manteau... ; — Les fourriers d'esté sont venus...; — Dieu! qu'il la fait bon regarder, La gracieuse, bonne et belle!... — Petit mjSt' cier, petit pannierî... — Je meurs de soif emprès (auprès) de lafoniaine.». ;^' Levez ces couvrechefs plus hault, Qui trop couvrent ces beaulx visagei.., aie. (f).

La personnalité du poète se traduit discrètement dans quelques pièces mélancoliques sur la fuite du temps {Par les fenestres de mes yeulx. Au tempe pauè quand regardoye...), sur la solitude (Laissez-moi penser à mon aise,,J), ÉridaflB* ment, Charles d'Orléans n'a pas cherché dans la poésie une distraction futile; il était né poète. Ou plutôt, il est au vrai poète, ce que le ciseleur est au scplp* leur, ce que le miniaturiste est au peintre. 11 aurait pu lui-môme écrire sur sou manuscrit : Émaux et Camées.

(1) Lire ces deux ballades dans Aubertin, Choix de textes..., p. 108.

(2) Morceaux choUis, V cycle, p. 34 ; Jî* cycle, p. 64.

POESIE LYRIQVE

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