IL — LE QUINZIEME SIECLE : LES MYSTERES
Définition du s:enre. — Le mot mystère ne désigne pas, en dépit de son orthographe, une pièce relative aux mystères de la religion. Ce mot devrait 9*écrire mistère ; il dérive du latin ministerium pris dans le sens de fonction^ éçcercice, et, de là représentation (cf.' drame^ venu d'un mot grec qui signiûc action, et le mot espagnol auto, acte, représentation) (1).
Les premiers Mystères semblent avpir été des pantomimes, ou plutôt des ^ableaux vivants organisés à certaines fêtes, aux entrées de rois, aux réceptions d'ambassadeurs (2). Mais, dès les premières années du quinzième siècle, le terme ^'applique plus spécialement, sinon exclusivement, aux pièces tirées de TAncien et du Nouveau Testament, de la légende des saints et, par exception, de Thisioire.
' . Le Mystère, moins encore par son sujet que par sa constitution et par ses procédés, ne pouvait en aucune façon donner naissance aux pièces sérieuses (tragédie où drame) telles que nous les concevons aujourd'hui. D'abord, il est d'une longueur invraisemblable ; il a 30.000, 40.000,60.000 vers; il se joue en plusieurs Journées, le plus souvent dans Faprès-midi du dimanche, et une semaine s'écoule 'entre deux parties. Les personnages sont au nombre de 100, 200, 500, sans compter d'innombrables figurants : il semble, en certains cas, qu'une moitié de la ville se soit chargée d'amuser l'autre. — Il n'y a d'unité que celle du sujet, .dont le développement est imposé par la tradition ; les scènes se succèdent et se juxtaposent. Sans doute, il serait faux de dire que la Passion n'a rien de dramatique; c'est peut-être le plus beau et le plus fortement noué de tous les drames: mais elle est beaucoup moins dramatique dans les Mystères que dans l'Évangile. En 'général, les auteurs des Mystères paraissent avoir moins possédé le sens du théâtre que les auteurs des Miracles. — A cette diffusion, à cette dis-persion, à cette absence de composition, les Mystères joignent des disparates singuliers, non seulement pour le goût classique, mais pour tout lecteur ou spectateur qui n'est pas du pur moyen âge. L'action, si sublime en soi, est sans cesse coupée ou traversée par des épisodes grotesques, non pas, comme chez un Shakespeare ou chez un Calderon, pour faire ressortir par le contraste la grandeur ou l'horreur des scènes tragiques, mais simplement pour amuser la foule ; il y a là, pour une foi éclairée, profanation et sacrilège. C'est d'ailleurs ce bizarre amalgame qui alarma, au milieu du seizième siècle, des consciences averties par la nécessité do ne pas justifier les critiques des protestants ; et de là, en 4548, la brusque et décisive interdiction des Mystères. — Enfin, la plupart
(1) Voir les textes cités par Petit db Julleville, Mystères, I, p. 188. — Cependant oatia étyao* logie est encore discutai). Nous conservons donc l'orthographe Mystères comme tradiUMiBitll** (8)/ii., I,p.06.
r.B THÉÂTRE RELIGIEUX AU MOYEN ACE
des Myslùres sont écrits arec une déplorable facilili: ; la versiflcntîon en est aiaée, parrois arivanle ; mais Je dialogue y tourne nu bavardage diffus et le style ne caraclùrise que rarement les personnages.
Cependant, n'oublions pas que jamais pièces représentées sur aucun théâtre n'eurent pareil succès. Si les croyances religieuses de la foule expliquent en partie sa curiosité et son enthousiasme, oniie saurai nier que les Mystères aient offert un tpeclade de nature à exciter au plus haut degré les sentiments les plus divers. Les auteurs, incapables d'unité puissante, eurent l'art de varier les scènes selon le goùl de leur temps.
L'allégorie majestueuse, la simplicité évangéiique, le merveilleux touchant ou diabolique, les épisodes d'un réalisme pittoresque ou horrible, alternent non sans incohérence, mais de manière à réveiller sans cesse l'attention de la foule, l^s Mystères sont interminables : ils ne sont pas monotones; ils pécheraicnt plutôt par l'excès de variété. Enfln, tous ceux qui ont lu attentivement la Passion de Gréban et celle de Jean Michel savent qu'aa y
rencontre, avec des inuenlions D'aprèi un* airUalun du ïiv"iièeJe.
dignes des grands dramaturges et dont on peut regrcller seulement que les auteurs n'aient pas senti la valeur, quelques morceaux, couplets ou dialogues, d'une venue vraiment heureuse : nous les signalerons dans les analyses.
Les Confréries. — Le moyen âge ne connaissait pas les acteurs de profession. On j voyait des jongiears, qui peuvent 6trc, en certains cas, assimiles à des comédiens ou à des saltimbanques ambulants, transportant ici et IJi un répertoire de tours, de monotones, de facéties ; mais chaque fols qu'il s'agit d'une vérKahte représentai ion «xîgcant une mise en scène ctplusieurs acteurs, ce sont des confrériet qui montent et jouent la pièce. Nous avons déjà parlé Jcs puis oà se donnaient les Miractes ; les membres de ces sociétés i la fois religieuses
i.tu'mie'dun'Boï, ici la No Ht ra- Dame. •
et littéraires se partageaient ies rôles. Mais un Miracle comprenait cinq ou six personnages, en moyenne ; le Mystère demandait une troupe plus considérable. On dut s'adresser à toutes les bonnes volontés et à toutes les vanités. Le clergé, la bourgeoisie, les collèges, les corps de métiers, le bon peuple même, fournissaient des acteurs ou des figurants. Ces associations, d'abord transitoires, s'organisèrenfà Paris et en province. Chaque ville eut sa confrérie, avec ses statuts, ses règlements, sa personnalité civile, ses dotations, ses revenus.
La plus célèbre de toutes, la seule qui ait droit à une place dans une histoire du théâtre au moyen âge, est la Confrérie de la Passion ^ organisée à Paris à la fin du quatorzième siècle, et qui reçut en 4402 des lettres patentes de Charles VI, Cette confrérie avait le monopole des Mystères pour la capitale. D'abord établie à l'hôpital de la Trinité, près la porte Saint-Denis, puis en 4539 à l'hôtel de Flandre, rue Coq-Héron, la confrérie se transporta en 4548 à l'hôtel de Bourgogne, rue Mauconseil, au moment même où le Parlement interdit les représentations des mystères sacrés. Les confrères ne s'installèrent pas moins dans leur nouvelle salle, où ils jouèrent des pièces profanes. A la fin du seizième siècle, ils louèrent leur théâtre à des comédiens de province, véritables acteurs au senï actuel du mot, en se réservant certains privilèges et une redevance. Mais la Confrérie de la Passion vécut comme société civile jusqu'en 4676 ; à cette date, Louis XIV la supprima et attribua ses biens à l'Hôpital Général.
Ces acteurs volontaires n'avaient pas moins de zèle ni moins de vanité que des cqmcdiens de profession. Tel d'entre eux se créait, dans sa ville, une réputation qui s'étendait à la ronde ; et les confréries se prêtaient parfois un artiste déjà célèbre. Le public, comme aujourd'hui, les connaissait et les applaudissait. Certains rôles étaient d'une longueur elTrayante et souvent dangereux ; on cite l'exemple d'un prêtre jouant le rôle du Christ et s'évanouissant pendant la scène du crucifiement (Metz, 4437), et celui d'un Judas qui dut être a hâtivement dépendu et emporté en aucun lieu pour être frotté de vinaigre (4) ».
Les femmes ne jouaient dans les Mystères qu'à titre exceptionnel, et presque toujours des rôles muets ; d'ordinaire, les rôles féminins étaient attribués à des jeunes gens.
Les représentations. — Les Mystères étaient représentés, en général, comme le prouvent des documents nombreux, à leur date liturgique: fête de saint, semaine sainte, etc. On les jouait aussi pour attirer la protection du ciel en cas de fiéau, ou en reconnaissance d'une grâce obtenue (2).
Le clergé continua jusqu'à la fin à encourager les Mystères; les municipalités surtout provoquaient et subventionnaient ces jeux, qui étaient à la fois, pour leur ville, une distraction et une source de profits. Parfois un prince, ou un riche particulier faisait les frais, toujours considérables, du théâtre et des
fi) Petit de Julleville, Mystères^ I, p. 375. (2)Id., i&id.,I, p. £40.