IV. - LA MORALITÉ
Déflnltion. — La moralité dramatique est un genre didactique et allégorique. On sait, par le succès du Roman de la Rose, quel était le goût du moyen ûge pour la personnification des vertus, des vices, des opinions, etc. La moralité se propose beaucoup moins de faire rire que d'instruire.
' Vl) Morceaux choisiSt 2* cycle, p. 88.
Il nous en reste une soixantaine, que l'on peut subdiviser en moralités religieuses, didactiques, satiriques ot paibctlqucs. Le genre a subsisté jusque vers 1550.
MonUltAs religieuses. — Les principales moralités religieuses sonl : Bien-Aviti
1i1.tiattafitmiitsati.tt
et Mal- Avisé, l'Homme juste et l'Homme mondain, l'Homme pécheur. Charité, les Blasphémalean, les Enfanh de maintenant, etc. Nous pouvons prendre pour type la première.
Anelya» d« « BfeivAvlaé •tMal-Avleé*.— Bien-A^iié M te pare de aon compagnon de route, Mtl-Avisâ, pour suivre Raison qui le conduit ii Foi ; de KoU iJ *» à Conlrilion, puis ■ Ct.ii(eJi.iDn et à Humilia. 11 passa h. Pétiilcnce, villte AumûiiB, Jeune, Orsison, AbiUnence. Obédicnco, Patience, Honneur; il contemple la roue de ï'orlune où sont attaciiéa quatre hommei, qui (lortent les noms de Begnabo (je régnerai), flegno (je rÈgno), Hegnavi (j'ai râgiiû), Sam tiae regno (je suis ssni rojaume).
Bion-Avisé arrive ii Bonne-Fin, qui remet son Ame aux maïus desangei. — Pendant ce temps, Mai-Avliâ avait suivi Oisanco, ilfbcUion, Folio, DÉsespérance, :
Pauvreté, otc, qui le conduisent 1 Maie-Fin; il est précipita dans l'enter, où les spectateurs l'aperçoivent qui soupe avec Satan.
Aui monlltéi religieuses , on peut rattacher l'Aveugle et le Boiteux, par André de la Vigne, pièce représentée i
Seurre, en 1496, é la suite d'un mystère de saint 3/arlm, ouvragodu mémo autour. —Saint Marlin vient do mourir, et l'on est sur le point do transporter procosiionneltcmcnt son corps, La cérémonie a, selon l'usage, attiré un grand nombre de mendiants. Un aveugle et un boltoui lolllcitcnt i haute ot plaintive voix la charité publique. Ils causent familièrement entre eui; et le bulteui dit k l'aveugle qu'il voudrait s'en aller, parco que si par hasard le corps du saint passait sur la place, ils pourraient bien étro tous lot Des Oiunccs. ^ Litt. lllostrée. i
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deux guéris par un miracle. Et, dès lors, comment gagneraient' ils leur vie ? Aussi l'aveugle se rapproche-l-il du boiteux, dont la voix le guide. II le prend sur son dos, et, Tun portant l'autre, ils se disposent à fuir. Mais voici le cortège ; les deux compères sont guéris I Le boiteux se lamente ; ravouglo ne peut s'empôchcr do saluer avec enthousiasme la lumière qull voit pour la première fois (1).
Moralités didactiques. — Le type du genre est la Condamnation de Banquet ^ composée par Nicolas de la Ghesnaye, en 4507 (?). La pièce est longue; elle a environ 6,000 vers.
Analyse de « la condamnation de Banquet ». — Parait d*abord le docteur Prolocuteur^ qui expose le sujet et la morale de la pièce. — Une société do personnages, dont les noms révèlent la gaîlé et Tinsouciance, Bonne-Compagnie, Gourmandise, Friandise, Passe-Temps, Je Boy-ù-Vous^ Je-Pleigc-d" Autant (je vous fais raison), Accoustumance, accepte successivement trois invitations pour la même journée, chez Dîner, chez Souper, et chez Banquet. Pendant le copieux repas chez Dîner, on aperçoit, aux fenêtres, les Ûgures des maladies qui déjà guettent les convives : Apoplexie, Paralysie, Epilepsie, Pleurésie» Jaunisse, etc. Après dîner, les convives se rendent chez Souper. Celle fois, les Maladies se précipitent, à la On du repas, sur les soupeurs ; elles en secouent rudement quelques-uns ; mais tous en réchappent, et, malgré cette cruelle leçon, ils n'ont rien do plus pressé que do courir chez Banquet. — L'action est ici interrompue par un sermon du docteur Prolocuteur, qui prêche, en 300 vers, sur la sobriété.
Banqueta livré ses convives aux Maladies; celles-ci sautent sur les malheureux, qui, à Texception de trois, Bonne-Compagnie, Passe-Temps et Accoustumance, succombent sous leurs coups. Les survivants vont trouver Dame Expérience, et portent plainte contre Banquet. Les sergenls d'Expérience, qui se nomment Secours, Sobriété, Clystère, Pilule, Saignée, etc., s'emparent de Banquet et do Souper. On juge les coupables. Aux cotés de Dame Expérience, siègent Hippocratc, Galien, Avicenne et Averroès. Banquet est condamné h. être pendu. Souper portera des manchelles de plomb, pour avoir la main plus lourde quand il servira à boire et à manger; et il se tiendra toujours à six lieues de Dîner (un intervalle de six heures doit séparer les deux repas). Banquet se confesse, demande pardon do ses crimes, et est pendu par Diôlo (2).
Moralités satiriques. — Un certain nombre de moralités sont consacrées à des questions d'actualité politique; nous les grouperons avec les soties, avec lesquelles, en dépit de leur litre, elles se confondent.
Moralités pathétiques. — Quelques moralités sont de véritables drames, analogues par les sujets et par les procédés aux miracles du quatorzième siècle. A vrai dire, ce ne sont point des moralités^ puisque les personnages y sont historiques ou légendaires, et non plus allégoriques. Dans ce genre, nous pouvons signaler Thistoire de celte femme condamnée à mourir de faim dans la prison par les consuls Oracius et Valérius; sa fille, qui a un petit enfant, va la visiter,
(1) Od peut lire l'Aveugle et le lioiteux dans le Recueil des farces, do P.-L. Jacob, bibliophile. Paris, Garninr, p. S15.
(2) Texte publié par P.-L. Jacob, Recueil des farcesj p. 273.
et la nourrit de son lait; les consuls se laissent toucher et Tont grâce. — Un empereur abdique en faveur de son neveu. Cflui-ci commet un crime. L'empereur le lue de sa main, et comme il refuse de se repentir d'un meurtre qu'il considère comme un acte de justice, sbn chapelain lui refuse la communion ; alorsDicu fait un miracle :
l'hostie vient se placer d'elle-même sur les lèvres de l'empereur.
il est bon de signaler la présence de ces picccs historiques cl léj^cndaires, aux quatorzième, quiitziémc, seizième siècles. Ces drames ou mélodrames (qu'on les intitule d'ailleurs miracles ou moro/iies) nous prouvent, on ne saurait trop le répéter, que notre théâtre pouvait se d.veloppcr dans le sens du Uiéàlrc anglais ou du thédire espagnol. Sujets, procédés, style, loutctait prêt pour un auteur de génie, qui n'est pas venu.