V. — FROISSART
Vie. — Né à Valenciennes, en 1337, Froissart, sur l'enfance duquel nous n*avoDC que quelques renseignements assez banals, donnés par lui-même dans ses poésies, se rendit en Angleterre (1361), auprès de la reine Philippe de Ilainaut, femme
(1) L'histoip* da Joinviiia è Froissart. — OaiUaame de HftngiB (f 1308) a éorit une vie de saint Louis, dont la version française fut insérée dans lus Gramies Chroniques de SaintrDenit. — La Chronique des quatre premiers Valois (1327 à 1392) a été rédigée par un clerc de Rouen, qui possède un véritable talent de narrateur. — Jean Label (1290-1370), chanoine do Liège, auteur des Vrayes Chroniques (1326 à 1361), dont le manuscrit n'a été retrouvé complètement qu'en 1862, par Paulin Paris. — Il faut toujours signaler la continuation dos Grandes Chroniques, rédigées pour cette période (1340-1375) par une sorte d'historiographe officiel de Charles V, Pierre d'Orgomont.
d'Edouard III. 11 apportait à sa protectrice un livre, qu'il avait tira de la clironique de son compatriote Jean Lcbei, et qui contenait le récit des événcnients de ISoC k 1360. Pendant les huit années qu'il reste attaché à la personne de la reine, comme « clerc de sa chambre n, Froissarl compose beaucoup de vers; mais surtout, il profile de sa situation pour interroger do nombreux témoins, anglais ou français, sur les événements qu'il se proposait de raconter. De plus, il visite l'Écossc, la France de l'ouest et l'Ilalic ; c'est à Home qu'il apprend, en 1369, la mort de ta reine d'Angleterre.
Flandre, et trouve un prolecteur dans la personne du duc de Urabanl, Wencealas, qui lui donne, en 4373, la cure de Leslincs, dans les environs de Mons, en Hainaut. A cette époque, il est également protégé par Robert de Mamur, seigneur de Beauforl, marié à la sœur de la reine d'Angleterre. C'est alors que Froissart compose pour Wenceslas le roman de V«(iadar, et pourltobert de Namur, le premier livre de SCS Chroniqaei, en 1378. — Après la mort de Wenceslas, en 1383, Froissart trouve un nouveau patron en Guy de Chalillon, comte de Biais, qui le
nomme chanoine de Chimay, et l'attache h sa personne en qualité de chapelain. Le comte do filois était un ami de la France; il balança dans l'esprit de Froissart l'influence anglaise de Robert de Namur. Froissart, en 1386, accompagne Guy dans ses voyages. Eu 1386, il part pour le Béarn ; il veut amasser de nouvelles informations, h la cour de Gaston Phébus, comte de Foix. Le voyage de Vaiencicnnes k Orthez est long, mais Froissart en profite pour interroger toutes sortes de témoins : c'est là qu'il peut être comparé à une sorte de reporter. Il rencontre à Pamiers un chevalier de Gaston, messirc Espan du Leu, qui lui sert de guide, et qui lui raconte d'admirables histoires. A Orthez, où Gaston tient sa cour, Froissart reste trois mois. Il part en
SES Chivniqui
février 1389, revient par Avignon, puis par FAuvergne, où il assiste aux noces du duc de Berry et de Jeanne de Boulogne. En août, il est à Paris, pour l'entrée solennelle d*Isabeau de Bavière.
Retiré à Valenciennes, il achève son deuxième livre, commencé en 1388, rédige en 1390 le troisième, cl commence le quatrième en 1392. En 1395 il retourne en Angleterre, offre à Richard II un exemplaire de ses œuvres poétiques, passe trois mois à la cour, et revient à Valenciennes pour y achever son quatrième livre. Il perd, en 1397, son protecteur le comte de Blois. — En quelle année mourut Froissart ? On donne la date de 1410; mais dès 1404, on ne trouve plus de lui aucune mention.
Nous avons de nombreux manuscrits de Froissart. La première édition parut à la fin dii quinzième siècle, en 4 volumes in-folio. Il faut citer ensuite l'édition de Buchon (1824), celle de M. Siméon Luce (1869-72), etc.
Les Chroniques de Froissart. — Il est impossible de faire une analyse dun ouvrage aussi touffu. Nous devons nous contenter d'indiquer, livre par livre, les passages les plus remarquables et les plus souvent cités.
Dans un prologue, Froissart fait l'éloge de prouesse, et invite tous les jeunes chevaliers à lire son livre pour apprendre à devenir preux (1).
Le premier livre comprend le récit des événements de 1325 k 1378. Pour toute une partie antérieure aux faits contempqrain^, Froissart s'est servi des Chroniques de Jean Lebel. Mais il a remanié deux fois ce premier livre, dont la dernière rédaction, faite après 1400, est la plus impartiale.
A signaler dans ce livre : la campagne d'Edouard III contre les Écossais en 1327 (ch. txxiv-l) ; — la bataille de Crécy, 134G (ch. lx) (2); le siège de Calais et le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre, 134G-1347 (chap. lxvj) (3) ; — le combat des Trente, 1351 (ch. Lxxii); — la bataille de Poitiers, 1356 (ch. lxxviii) (4); — l'histoire d'Etienne Marcel, et sa mort, 1358 (ch. lxxx); — la bataille de Cocherel, 1364 (ch. lxxxvui); — le sac de Limoges, 1369 (ch. cccxvi).
Le deuxième livre comprend les événements do 1378 k 1385. — A signaler : la célèbre histoire des routiers, et de leur chef Mérigot Marchés (ch. xlvii). [Cette histoire se continue au livre III (ch. xiv);] — le récit des troubles do Flandre, 1382 (ch. lu-liii); — la révolte de Wat Tylcr en Angleterre, 1381 (ch. cvi-cxii).
Le troisième livre comprend les événements de 1385 à 1388. — Les épisodes les plus remarquables sont le voyage de Froissart en Béarn et son séjour à la Cour d'Orthez (ch. ii à xviii); — en particulier, la mort tragique du jeune fils do Gaston Phébus (ch. xiii).
Le quatrième livre comprend les événements de 1388 à 1400. — A signaler : les exploits des chevaliers français aux joutes de Saint-Sugelleberth, près de Calais (ch. vi et xu) ; — la prise du château fort de Mont-Ventadour (ch. xi) ; la mort de Gaston de Foix (ch. xxiii); — le dernier voyage de Froissart en Angleterre (ch. xl), etc.
Valeur historique de Froissart. — Les chroniqueurs de métier, nombreux dans les siècles préccdcnls, restaient au rang de simples compilateurs. On.con-
(\) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 105.
(2) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 107.
(3) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 110.
(4) Morceaux choisis, 1" cycle, p. 60.
sulle leurs œuvres pour j trouver des renseignements; on ne les lit pas pour eux-mêmes. On y sent de rexactiludc, de l'application ; on ne saurait y cbercher le tableau pittoresque et vivant d'une époque. Froissait est le premier qui ait voulu « ressusciter » la chevalerie, avec ses exploits, ses fâtes, et surtout sa proaeste. 11 n'est pas lui-même chevalier ; il est spectateur curieux et ébloui des tournois et des batailles. Spectateur, pas toujours: il n'a vu ni Crécy, ni Poitiers ; mais, sur choque exploit, il a fait causer des écuycrs et des hérauts, il a souvent reçu des plus grands seigneurs force détails précieux par leur minutie mâme. El de certains événements, il a été récllcmcnl témoin oculaire: des troubles de Flandre, des fêtes de Riom, etc. 11 a vécu à la cour d'Angleterre et à la cour d'Orthcz. 11 a connu Edouard m et Richard II ; le roi d'Ecosse Itobcrt Bruce , lo héros de l'insurrection écossaise ; Guillaume de Douglas ; le roi do Chypre, Pierre de Lusignan; et Gaston Phcbus, comte de Foix. 11 a vu Chaucer en Angleterre, et Pétrarque en Italie. Il a eu pour guide en Grande-Bretagne, Edouard le Dcspcnscr, et en fiénra messirc Espan du Leu. Il a voyagé avec les sires de la Trcmouille et de Couci, et avec bien d'autres. Rappelons que ses prolecteurs furent tous très grands et puissants seigneurs, mûlés aux faits les plus importants d'une période aussi
brillante qu'agitée, et qu'il en a reçu successivement des impressions contradictoires, favorables tantât aux Anglais et tantôt aux Français. Notons, enfin, que Froïssart n'appartient par sa naissance et par sa situation ni k un camp ni à un autre. Ses qualités et ses défauts viennent des conditions mêmes dans lesquelles il a rédigé ses Chroniques. Ne lui demandons pas auti-e chose que des narrations, plus uu moins bien liées, d'une exactitude tout extérieure. « Il a mcrveilleusemeol peint son époque, dît H. Jcanroy, et il l'a peu comprise ; il n'a pas réfléchi sur ces événenienta, dont le récit lui plaisait tant, plus que ceux mêmes qui les lui rapportaient, et qui y avaient été trop intimement mêlés pour en saisir la portée ; tout ce qui n'est point éclat, lumière, lui échappe. Le bruit do l'histoire lui en a
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caché le sens (1). » M. Jeanroy signale aussi sa crédulité, son insensibilité, son indifférence. « Sa véritable patrie, dit-il, c'est le monde chevaleresque. Ses sympathies vont non pas à un pays, mais à une classe déterminée : il met d'une part les chevaliers, ou en général les gens de guerre, de l'autre les bourgeois et les vilains, de quelque nationalité qu'ils soient ; il a pour les uns une estime, à regard des autres une défiance également instinctive (2). » Bref, s'il nous donne un tableau très animé et très amusant d'une société qui va bientôt se transformer qi disparaître, il ne s'élève jamais, en un sujet pourtant si grave et si fécond en grandes leçons, jusqu'à la philosophie de l'histoire.
Valeur littéraire de Frolssart. — Mais il sait voir, et il fait voir. C'est un grand artiste. Si nous ne connaissons guère, par ses Chroniques, les sentiments du quatorzième siècle, du moins la physionomie des personnages, leurs gestes et leurs paroles, leurs costumes, leurs châteaux, tout revit sous nos yeux. El dans cette abondanccdedétails, point de confusion; chaque trait, chaque touche, chaque nuance est h sa place. Jamais palette ne fut plus riche, ni main d*«/i2amineur plus sûre.
Ajoutons : jamais tons ne furent mieux appropriés aux tableaux divers. Tantôt c'est une bataille splendide et meurtrière, Crccy, Poitiers, Cocherel, où nous voyons évoluer les masses de chevaliers et de gendarmes dans un décor exact, en une ordonnance savante et claire : l'impression est formidable comme celle de la réalité. Tantôt ce sont des fôles et des tournois : bannières, écus, tentures, costumes, or, acier, autant do taches lumineuses qui font vibrer notre vue. Tantôt, le long de la route, sur sa haquenéc, chevauche le chroniqueur, suivi de ses valets ; à ses côtés, messire Espan, qui lui montre, soit à dextre, soit à senestre, un château, une forêt, un vallon; et les anecdotes font surgir sur le décor du paysage les silhouettes de chevaliers, de routiers et de vilains. Ou bien, c'est une légende, celle des femmes-fées de Céphalonie, « digue, dit Mme Darmsteter, d'être enchâssée dans une comédie de Shakespeare (3) ». Et M. Ch.-V. Langlois dit de son côté (4) : « Ses portraits en pied de Gaston Phébus et de Thomas de Glocester, ses paysages d'Ecosse et du Midi placent Froissart, parmi les peintres, à côté de Saint-Simon (5). »
(1) Extraits des chroniqueurs /Yançais {Hachoiie), p. 186.
i'Z) Id., p. 189.
(.•J) Froissart, par Mary Darmsteter (irachctle), p. 171.
(4) Hist de la litt. fr. ( Jullovillo, Colin), t. H, p. 322.
(5) L'histoire antre Froissart et Commlnes. — Citons : le Liwe des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles V, écrit en 14()3, par Christine de Plsan; — Qeorges Chastelain, attaché à la maison do Bourgogne, a laissé une Chronique où sont racontés les événements de 1419 à 1474; — MeliBet lui succéda et mena les Chroniques do 1476 à 1506; — Engnerrand de Monstrelet continue la série des chroniqueurs bourguignons : il écrit Thistoire dos années 1500 à 1514; — Olivier de la Marche, chambellan des ducs de Bourgogne, écrit dos Mémoires qui vont de 1435 à 1488; «- le Journatd'un bourgeois de Paris (de 1405 à 1449) est aussi conçu dans un esprit lavorable a la maison de Bour* gogne. — L'historiographe olâciol dos Grandes Chroniques lut, sous Charles VI, nn religieox
L'inSlOirtE AU ilOYES AGE