V. - PHILIPPE DE COMMINES (1 iir.7-ir>l
vie. — Philippe Van di'ii Cljliî, seignpur de Comminos, di'srt-nditil d'ima fniiiiUr de buiirtreois flumiitids anoblis nu qunlorziémc sii'cli-. Il iin([uilù Itciiescure, oiilrc i'iiS el 1W7 ; ot ■I eut pour pKrrain le duc de Dourgogni', l'hilippc le Bon. Ses éludes furent iicgligécs ; il n'apprit pas le latin. Miiis il avait uni:
griindc fucîlilé pnnr les langues vivantes ; en dehors du flninacid et du friniçais, il savait l'italien, l'espagnol et l'allemand.
Keuyer de Philippe de »»urt,'ogne en iUM, il devient plus tai-d faviiri et chambellan du conile de Charoliiis, le futur Téniéraii-e. Il ossisie à la biilaille de Monlhlêiy en 1U>">, à la campagne contre les Liégeois en 14G7. En UG», il Intervient en faveur de Loui.s\l, Ior.4 de l'entrevue de Péronne ; et l'on peut croire que, dés celle époque, le roi de France cherche i\ le délacherdu service de la Bourgogne. — Ci"pi>ndaiil, en liTl, il se rendait en Angleterre, pour y i-obtiimt i>l cmmines aeheler lord llaslings, favori ""P™ "" ""''•"' "'•■^^""^ ^^ «""■"«""■""t 'l" ^vi- siê^^io iI'Kdouard IV, el de là il va
en Urctagne, puis en Espagne, pour y nouer des intrigues contre l.(iuis \l. Mais celui-ci profite du passage de Comniincs en France et lui fait accepter
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une pension. Enfin, le 7 août 4472, Commines abandonne ouvertement Charles le Téméraire pour Louis XI. C'était une véritable trahison, puisque les deux princes étaient en lutte, et que Commines apportait au roi de France, pour de Targent, tous les secrets de son ancien maître.
11 en fut royalement récompensé. Chambellan et conseiller du roi, avec une pension de 6.000 livres, capitaine du château de Chinon, sénéchal de Poitou, il épouse en 4473 Hélène de Chambes, dotée de 20.000 écus d'or et de douze seigneuries. La principauté de Talmont, enlevée aux La Trémoille, et comprenant 1.700 fiefs et arrière-ficfs, lui est abandonnée par Louis XI. Aussi était-il le confident et l'ambassadeur secret d'un roi qui, très avare pour sa propre personne, ne marchandait jamais pour acheter ou retenir des serviteurs sans scrupules.
A la mort do Louis XI (1483), Commines fut d'abord membre du Conseil de régence. Mais Anne de Bcaujcu, favorable aux La Trémoille qui avaient engagé un procès contre l'usurpateur de leur principauté, n'aimait pas Commines, et celui-ci se rangea dans le parti du duc d'Orléans, le futur Louis XII. Commines fut arrêté, dépouillé de ses biens, enfermé pendant huit mois dans une cage de fer, h Loches, pendant vingt mois à la Conciergerie de Paris, enfin jugé et acquitté. Mais les biens des La Trémoille ne lui furent pas restitués, et on l'exila dans ses terres. En 1490, il reprit sa place au conseil, et Charles VIII lui confia plusieurs missions diplomatiques en Italie. Il ne paraît pas avoir été en grande faveur sous Louis Xil : cependant, il accompagna le roi à Milan, en 1507. II mourut le 18 octobre 1511, à G4 ans.
Commines avait écrit la première partie de ses Mémoires (événements de 1464 à 1483) pendant les années 1488 h 1494; la deuxième partie, à Argenton, dans les dernières années de sa vie. De la première partie on possède quatre manuscrits ; la première édition imprimée est de 1524. De la seconde partie, nous n'avons aucun manuscrit ; la première édition est de 1528. Au dix-septième et au dix-huitième siècle, on réimprima les Mémoires de Commines.
Analyse des Mémoires de Commines. — Les Mémoires de Commines se divisent en huit livres: les six premiers sont consacrés à Charles le Téméraire et à Louis XI ; les deux derniers, aux expéditions d'Italie, sous .Charles VIII, et ils mentionnent k la fin le couronnement de Louis XII, 27 mai 1498. Signalons les principaux chapitres.
Livre /. — Préface (1). — Bataille de Montlhéry (ch. ni-iv); — Louis XI met fin à la Ligue du Bien public, et entre dans Paris (ch. vin); — à ce propos, Commines trace un premier portrait de Louis XI (ch. x) (2).
Livre IL — Entrevue de Péronne (ch. v-ix| ; — le chapitre vi est une digression Sur l'avantage que les bonnes lettres^ et principalement les histoires^ font aux princes et aux grands seigneurs (3) ; — expédition contre les Liéfçcois révoltés (ch. xi-xiii).
Livre IV. — Histoire du connétable de Saint-Pol (ch. vi-vii); — entrevue du sire de
(1) Morceaux choisis., 2* cycio, p. 115.
(2) Morceaux choisist f cycle, p. 116.
(3) Morceaux choisie, 2* cycl«, p. 119.
Creville, ambassadeur du connétablo, «t de Louis XI (ch. yïu) ; — prise du connétable, son exécution (ch. ix-x) ; — réneiions sur la Fortune (ch. xn).
Litre V. — Ce livre est un dos plus intéressants ; on y trouve le récit des campagnes malheureuses de Charles le Téméraire contre les Suisses, les batailles de Granson et de Morat en 14/6 (ch. v-vi); — le siège do Nancy (ch. vu) ; — la mort de Charles le Téméraire (ch. vui) : — des réflexions éloquentes sur sa politique, son caractère, et sa chute (ch. ix) (1); — les résolutions prises par Louis XI après la défaite et la mort de Charles (ch. x) ; — un beau développement sur les effets de la justice de Dieu envers les princes (ch. xiy) (2) ; — l'opinion de Commines sur le caractère du peuple français et sur le gouvernement absolu ; c'est là qu'il plaide en faveur des États Généraux (ch.xix).
Livre VI. — Ctiinniines, au retour d*une heureuse mission on Italie, retrouve Louis XI malade; vie du roi ,au château do Plessis-lez-Tours (ch. vi) ; — entrevue de Louis XI et de François de Paulo, que Commines appello, on no sait pourquoi, frère Robert (ch. vu);
— dernier entretien de Louis XI et du dauphin Charles (ch. x); — réflexions sur les maux endurés par le roi, et sur ceux qu'il fit souffrir aux autres ; détails sur Plessis-lcz- Tours ; mort du roi (ch. xi) (3) ; — Discours sur la misère de la vie des hommes^ et principalement des princes (ch. xii).
Livre VIL — Négociations de Commines en Italie, — à Venise (ch. vi), — à Florence (ch. ix); — entrée de Charles VIII à Naples (ch. xiii); — son couronnement (ch. xiv).
Livre VIII. — Suite de l'expédition de Charles Vlll on Italie (ch. ii-v) ; — passage des Apennins par l'artillerie (ch. vu); — bataille de Fornouo (ch. ix-xii); — Charles Vlll rentre en France, ses projets de réformes (ch. xviii) ; — mort de Charles VIII (ch. xxv) ;
— obsèques de Charles VIII, et couronnement de Louis XII (ch. xxvii).
Valeur historique et morale de Commines. — Dans sa dédicace à Tarchcvéque de Vienne, Angeio Cato, Commines prétend que son seul but est de fournir des documents à ce prélat, qui voulait écrire en latin une histoire de Louis XI. Quoi qu'il en soit, ses Mémoires ont, avant tout autre mérite, celui d'être un témoignage exact et sincère : Commines ne parle que de ce qu'il a vu ; il ne peint que les personnages qu'il a intimement connus. De Charles le Téméraire et de Louis XI, il a laissé des portraits définitifs; l'érudition moderne n'a pu que les compléter. De même, sur la politique intérieure et étrangère de Louis XI, sur l'expédition en Italie de Charles VIII ; tout le fond est dans Commines.
Mais si les faits sont exacts, si les personnages sont bien dessinés, le vrai mérite de Commines est ailleurs : il est dans l'intelligence des actes et des hommes. Commines réfléchit ; et à chaque instant, il sHnterrompt pour nous faire part de ses réflexions. Et ce ne sont pas vagues ou naïves confidences, mais profondes et pénétrantes vues d'homme d'État, de philosophe et do moraliste. On comprend, à le lire, pourquoi 11 a quitté Charles le Téméraire, c'est-à-dire l'étourdi et brutal représentant de ce qu'il y avait do plus étroit dans le passé, pour Louis XI, le plus réfléchi de nos rois, le politique de l'avenir. Il abonde en idéeSy qui le rapprochent moins de Machiavel, comme on l'affirme trop com-
(1) Morceaux choisis^ 2* eyclo, p. 121. JS) Morceaux choisis, l" cycle, p. 65.
(3) Morceaux choisiSf 2* cycle, p. 125.
plaisamment, que de Richelieu et de Montesquieu : il est à la fois protecteur du pouvoir royal contre les grands^ et partisan des États Généraux qui limitent Tabsolutismc des princes. Il admire la constitution anglaise, comme un homme du dix-huitième siècle. D^autrc part, il fait songer à Bossuet, quand, après avoir si finement analysé les causes humaines de revers et de succès, il aboutit à la théorie de la Providence et à la mystérieuse action de Dieu ; ses réflexions sur la mort de Charles le Téméraire soutiennent la comparaison avec les Oraisons funèbres.
Ainsi Commines est un penseur, un politique et un moraliste. Le contraste est grand entre ses Mémoires et ceux de Joinvilie ; on le rapprocherait plutôt de Villehai'douin.
Valeur littéraire de Commines. — Commines n'a ni Téclat pittoresque de Froissarl, ni le charme de Joinvilie. 11 écrit lourdement, il ne peint jamais. Mais il a de la justesse, de la finesse, du trait, et surtout nulle affectation littéraire. (( Commines se plaint quelque part de n'avoir aucune littérature ; un lecteur moderne est tout disposé à l'en féliciter (1). » On peut signaler chez lui des pages spirituelles (VOurs et les Trois Compagnons) (;2) des images ou des métaphores d'une justesse assommante^ comme celles de Saint-Simon (3). Mais, surtout, il faut le louer d'avoir eu, quand il s'élève aux considérations politiques ou religieuses, une langue grave, solide et nerveuse, qui donne déjà l'impression du grand style dix-septièmeieiècle.