‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 83 sur 408 · CLÉMENT MAROT · texte numérisé non relu

CLÉMENT MAROT

suivant ; dans la rime renforcée on fait rimer les césures entre elles, ce qui permet de lire une pièce écrite en alexandrins de ce genre, de trois façons : d*abord en prenant de suite les douze syllabes de chaque vers, puis en lisant une première colonne en vers de six pieds, et une seconde colonne analogue. Ajoutons que certaines pièces sont écrites de telle sorte que, lues de haut en bas, elles présentent un sens positif, de bas en haut un sens négatif. Quelquefois, les vers peuvent se lire h rebours. Bref, il n'est pas de fantaisie puérile dont on ne trouve quelque exemple chez les poètes de ce temps (1).

GEORGES CHASTELAIN (1403-1475) a écrit en vers les Épitaphes d'Hector et d* Achille avec le jugement d'Aleocandre le Grande et les Douze dames de rhétorique. Ce sont des chefs-d'œuvre de mauvais goût allégorique, pédanlesque et obscur. Mais (Jhastelain ne chercha dans la poésie qu'une distraction ; ses vrais titres sont ailleurs, dans sa Chronique des ducs de Bourgogne.

JEAN MOLINET (f 1507) fut chanoine de Valenciennes, historiographe de la maison de Bourgogne, bibliothécaire de Marguerite d'Autriche. Il a écrit une chronique qui conlinut; ccIIj de Chasielain. 11 eut une grande réputation comme poète ; mais ses poésies ne furent publiées qu'en 1531. J'imagine que nous prenons beaucoup trop au sérieux certains vers plaisants toujours cités avec une sorte d'indignation vertueuse, et qu'on devait regarder à xMalines comme d'aimables jeux d*esprit, ceux-ci par exemple :

Molinct n'est sans bruit ni sans nom, non.

11 a son son, et, comme tu vols, voix;

Son doux plaid plait mieux que ne fait ton ton...

JEAN MESCHINOT (14:20-1 490) peut être considéré comme le type du poète rhéloriqueur. Il a vécu, celui-là, à la cour de Bretagne, et fut attaché à la personne des ducs et à celle de la duchesse Anne avant son mariage avec Charles VIII. Il a composé un poème, les Lunettes des Princes^ qui eut une trentaine d'éditions en cinquante ans. C'est une allégorie pénible, mais parfois amusante. Dame Raison remet au poète des lunettes, au moyen desquelles il lira dans le livre de Conscience. De ces lunettes, Tun des verres est Prudence , l'autre Justice ; ces verres sont enchâssés dans un os, Force, fixé par un clou, Tempérance. Les rimes sont équivoquées. On a de lui également une Oraison qui se peut dire par huit ou par seize vers, tant en rétrogradant que au» trementf tellement qu'elle se peut lire en trente-deux manières diffère ntes^ et à c/iaaune y aura sens et rime.

Avec GUILLAUME CRÉTIN (flSîS), l'art des grands rhétoriqueurs envahit la cour de France. Crétin fut chantre de la Sainte-Chapelle de Paris et historio-

(1) On trouvera de nombroaz exemples dans le Recueil de poésieg firançaùeê deê quQtorâiime et quinzième êièeieêf do M. Â:«. db Montaiolon (il vol., Dibliothèqao eixévineone).

LA LITTÉnATURE FRANÇAISE

graphe du roi François I". 11 scrivit douze livres de Chroniques, en vers. Mais il fut surtout célèbre par ses poésies (ch.ints royaux, épigrammea, ballades...)- Marot semble avoir admiré « le bon Crétin au vers équivoque » ; Kl. Pasquier nous apprend que Rabelais a voulu le représenter v sous le nom de Raminagrobis, vieux poète français (1) ».

JEAN LE MAIRE DE BELGES (U73-153!>?).— Hfaut mettre à part, et audessus, parmi tous ces rhétoriqucurs, Jean Le Maire de Belges, véritable prédécesseur de Clément Marot et de la Pléiade . Jean Le Maire est né a Bavay, en Hainaul, en U73 (2). Neveu et Ollcul de Molinet, il en reçut ses premières leçons de poésie. Successivement clerc de finances au service du roi de France, secrétaire du duc Louis de Luxembourg, 11 devint en 1503 bibliothécaire de Hargnerite d'Autriche (3) ; il fut enfin attaché à la personne d'Anne de Bretagne, et mourut probablement vers 1S35.

Parmi les œuvres poétiques de Jean Le Maire, il faut citer:

la Plainte du Détiri (Dame Nature avec Peinture et Rhétorique viirnnent pleurer sur le cercueil de Louis de Luxembourg) ; Le Maire se montre dans cet ouvrage, ainsi que dans te Temple d'honneur et de verta, disciple attardé duRoiR trouve encore force allcgO'

mun de la Rose. Duus In Couronne manjnritiqae,

(I) On peut liro quelque* von du Crèlindans 1« .VFUiVme li

(!) Il tU dit de neiges, pirue que Bav»y cUit considurée ci

de liolgiquo-

(3) Marguerlit d'Au Rlngno de t4B3 à t^lS. f

bert do iiiivoie (1!>0() et adminiitra comms régente 1 guérite d'Autriche prend rang pacml lei plui illui P. Thibaut, JUart/u«riM d'AHlrich* «1 Jean Le Afiiii

■le, ds Dah

I de 11 proriBCt iporeurd'Alla-

CLÉMENT M A ROT i83

ries : Mort, Vertu, Infortune, Prudence. Plus intéressantes sont les Épîtres de V Amant vert : Tamant vert est un perroquet qui vient de mourir, et qui, des enfers, envoie des vers à Marguerite, sa maîtresse désolée ; la dame lui réplique, en deux épîtres passionnées. On y trouve quelques descriptions ingénieuses, et une galanterie courtoise ou précieuse, parfois piquante. — Gomme poète. Le Maire vaut surtout par la facture. Son vers, un peu dur, a de la fermeté; Tépithcte y est juste et bien placée; il a le sentiment du rythme. Par ses qualités, et aussi par ses défauts (abus de Térudition, diminutifs, mots composés, etc.), il annonce vraiment la Pléiade.

Mais son ouvrage le plus considérable est écrit en prose. Il porte le titre assez singulier d7//u5/rafion5 de la Gaule et Singularités de Troicy et parut en 4512-1513. Le Maire s*y montre le continuateur de Benoît de Sainte-More (Roman de TroiCy douzième siècle), et le précurseur de Ronsard {la Franciade). On sait que le moyen âge attribuait à Francus, fils d'Hector, la fondation du royaume de France. Le Maire reprend cette légende d'aussi loin que possible. Dans son premier livre, il raconte le déluge, l'hisloire de Noé, de Cham, d'Osiris, de Dardanus et de Paris; dans le second livre, la guerre de Troie ; dans le troisième, les migrations des Troyens et leur établissement en Gaule. On aurait tort de croire, d'après ces rapides indications, à une indigeste et absurde compilation. Les Illustrations contiennent de jolis passages descriptifs, des morceaux romanesques comme Thisloire de Paris et dHJKnonc, qui ont du charme et de la tendresse, et aussi quelques idées générales sur les origines des peuples européens, qui ne sont pas sans intérêt. L'imitation de l'antiquité y est souvent ingénieuse et directe ; l'auteur connaît Homère et sait en tirer des images. Bref, ofn s'explique le succès des Illustrations de la Gaule, à l'époque où le goût de l'antiquité se ranimait en se transformant au souffle de la toute prochaine Renaissance.

Page 1