‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 87 sur 408 · LE MANIFESTE DE LA PLEIADE · texte numérisé non relu

LE MANIFESTE DE LA PLEIADE

La Défense et Illustration de la langue française, de J. du Rellay, se compose, comme l'indique son titre, de deux parties : défense, itluslration. L'auteur défend lii langue Trauçaise contre ceux qui la jugent incapable de rivaliser avec les langues auciemies ; il rappelle que les Latins, eux aussi, ont d'abord méprisé leur idiome national, auquel le grec leur paraissait supérieur ; c'est en réagissant contre ce préjugé, qu'un Cicéron est parvenu à créer le latin littéraire, et h exprimer dans cette langue loules les idées. Ainsi, qu'on ne l'oublie pas, le premier article de ce programme, c'est ta réhabilitation de la langue françaiie. Était-ce une tcntalivo nécessaire 7 et le français n'avait-il pas produit déjà une foule de bons et solides ouvrages ? Mais du llellay ne songe évidemment qu'à la poésie de son temps, et en particulier à celle des successeurs de Marot : e Est-ce là, se dit-il, le seul usage qu'on puisse faire du français 7 On le réserve aux petits genres frivoles, ballades, rondeaux, et autres épiceries... S'agit-il d'exprimer de grandes idées, on use du latin, ii Notre langue, en effet, avouc-t-il, est pauvre; mais nous pouvons l'enridiir, l'ennoblir, VUluslrer : a) par la traduction ; b) par l'imilittion ; c) par le travail ; d) par l'introduction des grand* genre* anciens dans notre littérature. ^1^ est en quelques lignes le résumé d'un ouvrage do jeunesse, plein d'cnthou-

iùô LA LITTÉRATURE FRASÇAiSE

sinsme plutôt que de critique, et où il ne faut chercher ni plan suivi, ni logique absolue (i).

Théories de la Pléiade. — Et maintenant, en complétant les idées du manifegte^ par celles que Ronsard et du Bellay lui-même y ont ajoutées plus tard (â)» nous pouvons faire un exposé méthodique de la réforme poétique :

i® La Pléiade impose au poète Tusagc de la langue française. Ronsard, sur ce point, est aussi explicite que du Bellay : il dit (préface de la Franciade) : « Use de mots purement français » ; et d'Aubigné, dans la préface de ses Tragiques, rappelle ces paroles de Ronsard : u... Je vous recommande par testament que vous ne laissiez point perdre ces vieux termes, que vous les employiez et défendiez hardiment contre des marauds qui ne tiennent pas élégant ce qui n'est pas écorché du latin et de V italien.., »

^ Mais la langue française (entendez celle de la poésie) a besoin d'être enrichie et fortifiée; car il faut que la poésie ait une langue distincte de la prose. Et voici les procédés dont la Pléiade prescrit et pratique Fusage :

a) « Je le conseille, dit Ronsard (préface de la Franciade)^ d'user indifféremment de tous les dialectes » ; et « Je t'adverti de ne faire conscience de remettre en usage les antiques vocables, )> Ainsi, loin de se borner au français de Paris, au français de la cour, on puisera dans le picard^ le gascon ^ le poitevin^ le normande le wallon même, etc., et Ton reprendra des mots archaïques au vieux français. Malherbe devait être en contradiction absolue avec Ronsard, et recommander le pur français de TIle-de-Krance ; La Fontaine, Fénelon et La Bruyère essaieront plus tard, mais en vain, de réclamer en faveur des vieux mots ;

b) « Tu pratiqueras bien souvent, dit Ronsard dans son Abrégé d'art poétique, jes artisans de tous mestiers, comme de Marine, Vénerie, Fauconnerie, et principalement les artisans de fer, Orfèvres, Fondeurs, Mareschaux, Minerailliers ; et de là tireras maintes belles et vives comparaisons avecques les noms propres des mestiers pour enrichir ton œuvre et le rendre plus agréable et plus parfait... » ;

c) (( Je te veulx bien encourager de prendre la sage hardiesse dHnventer des vocables nouveaux, pourvu qu'ils soient moulez et façonnez sur un patron desjà receu du peuple » (Préface de la Franciade). 11 faut distinguer ici les mots composés, avec deux éléments français (un verbe et un substantif complément direct, deux adjectifs ou substantifs juxtaposés, un adjectif ou participe précédé d'un adverbe). Voici les trois types : donne-blé, doux-amer, mal-rassis ;

d) Les verbes ou les adjectifs formés par provignement, en ajoutant une désinence à un adjectif ou à un substantif : blond, blondoyer ; source, sourcer; argent, argenteux; marbre, marbrin ; songe, songeard;

(1) Morceaux choUis, 8* cycle, p. 152.

(2) Ronsard, dans son Abrégé d'art poétique (1565) et les deux préfaces de la Firaneiade (1572- 1574) ; du Bellay, dans la préface de V Olive (1551).

Page 1