‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 10 sur 364 · LA BRUYÈRE ET FENELON · texte numérisé non relu

LA BRUYÈRE ET FENELON

où se révèle une sûre intuition de l'âme féminine, de ses défauts et de ses qualités, et des moyens de la prendre. Les idées abondent dans ce petit ouvrage, souvent justes, parfois chimériques, toujours intéressantes : éducation agréable, leçons de choses, emploi de l'art et du sens esthétique, exclusion de la musique, agent d'exaltation nerveuse, au profit du dessin, subordination du savoir au jugement et à l'utilité pratique, etc. Fénelon fait tout découler d'un principe : la considération du rôle de la femme dans la famille et dans le monde ; dès qu'on s'inquiète de former la femme pour son emploi futur, on a un critérium infaillible pour dresser le programme de son éducation. A ce principe s'en joint un autre, qui inspire toute la méthode : il faut suivre la nature, l'aider, la redresser au besoin, surtout la développer. Ce prêtre croit à la bonté de la nature.

Les trois Dialogues platoniciens sur l'éloquence sont pleins d'aisance, de grâce, d'esprit. Fénelon y définit son idéal, qui est l'idéal de son tempérament : une éloquence naturelle, familière, insinuante, qui persuade par sentiment plus que par logique, qui aille du cœur au cœur, et soit faite surtout de ferveur et de tendresse. Les tours et les détours de l'interrogation socratique font passer devant nos yeux une foule d'idées, que Fénelon tantôt effleure et tantôt développe : sur les poètes et les orateurs anciens, sur les Pères de l'Église, sur la poésie biblique qu'il a profondément sentie, sur l'architecture gothique dont il parle comme tout son temps avec ignorance et dégoût, etc. Remontant, comme fait Platon, aux principes premiers et évidents, il ramène l'éloquence de la chaire à l'éloquence en général, et de là il passe aux beaux-arts, pour chercher son principe dans une théorie contestable et dangereuse : il pense que l'œuvre d'art doit avoir un but moral. Heureusement il ne sentira nulle part de beauté qu'il ne sache y trouver assez d'intention morale pour satisfaire au principe.

Un bon nombre des idées des Dialogues se retrouvent dans la Lettre à l' Académie, qui fut composée près de trente ans plus tard. L'Académie, sur le point d'achever la révision de son dictionnaire, se demanda, et demanda, à chacun de ses membres, ce qu'elle pourrait bien faire ensuite. Fénelon envoya sa consultation dans un court mémoire, qui fît tant de plaisir, qu'on lui demanda de le publier. Il le reprit, et l'étendit pour le rendre plus digne de l'Académie. Il propose à l'Académie de faire une grammaire, une rhétorique, une poétique, des traités sur la tragédie, la comédie, l'histoire ; et à ce propos il dit ses idées, ses impressions, son goût sur les genres et sur les œuvres.

Il écrit au moment où l'esprit français vient d'acquérir la domination sur le monde civilisé, où la langue française devient universelle : on le sent, à la préoccupation qu'il a de rendre notre langue plus accessible aux étrangers par la simplification de la grammaire. Mais, dans les pages qui suivent, le voilà qui veut tout brouiller : il se plaint de la

PORTRAIT DE FÉNELON. a Craume de Drevet d'après Vivien. Au bas du portrait les armoiries des Saligriac ' d'or à trois bandes de gueules » (Bibl. Nat., Est.). CL. HACHETTE.

pauvreté de la langue, il regrette l'épuration à laquelle Malherbe, Vaugelas et leurs contemporains ont procédé ; il regrette le court, nerveux et pittoresque langage du XVI^ siècle. Est-ce un précurseur du romantisme qu'on entend? Non : Fénelon nous ramène à Ronsard, ou plutôt à du Bartas, presque à l'écolier limousin : il rêve d'inutiles synonymes, des composés de forme grecque ou latine, toute une fabrication artificielle de mots littéraires. Cela nous arrive souvent avec Fénelon : il a l'air d'un révolutionnaire, et il est effrénément réactionnaire. Mais il est le premier à voir l'impossibilité de ses rêves ; cela ne l'embarrasse pas ; il passe légèrement sans rien retirer. C'est un causeur : il use du privilège d'incohérence et de contradiction qu'on a toujours laissé à la conversation.

Il n'y a qu'à louer son chapitre de la rhétorique : il s'attache à expliquer l'infériorité de notre éloquence politique et judiciaire à l'égard de celle des anciens. II reprend à Fontenelle sa théorie des climats. Il indique une voie nouvelle et féconde en découvertes, lorsqu'il établit le rapport des institutions et de la littérature, et qu'il rend compte par la monarchie absolue de l'absence d'éloquence politique en France. Sur l'éloquence en général, il complète, dégage, éclaircit en perfection la théorie des Dialogues : il ramène l'éloquence au raisonnement ; mais il distingue le véritable ordre, naturel et efficace, des divisions scolastiques et sèches ; il enveloppe le raisonne-

LE DIX-SEPTIËME SIÈCLE

ment de passion : il montre la puissance de la sincérité et de la simplicité.

Ce sont ces qualités-là qu'il aime aussi dans la poésie. Après une étrange et bien fausse critique de notre système de versification, où apparaissent les limites de son sens artistique, Fénelon signale le défaut général de la poésie moderne : le trop d'esprit. Son idéal, c'est un beau si naturel, si familier, si simple, que jamais il n'étonne en séduisant toujours : 11 est ravi du pittoresque et du pathétique de la poésie antique. Il nous découvre une délicatesse de goût sensible surtout à la couleur pittoresque et à la grâce élégiaque. Les hautes parties du lyrique et de l'épique le touchent moins. Il semble qu'André Chénier soit venu réaliser son idéal. Mais n'était-il pas réalisé déjà? et ne devrait-on pas lui reprocher plus qu'à Boileau de ne pas nommer La Fontaine, si simplement pittoresque et pathétique?

Dans les chapitres de la tragédie et de la comédie, il parle du théâtre très librement, avec une réelle largeur d'esprit pour un archevêque : je le juge un peu sévère dans

ÉDITIO.N ORIGINALE DE TÉLÉMAQUE. a Sur celle édition (1699) le nom de l'auteur est passé sous silence ; l'impression en fat même interrompue après qu'on eut tiré tes 208 premières pages et l'édition resta inachevée (Bibl. Nat., Imp.). CL. HACHETTE.

sa critique de nos tragédies où il trouve trop de pompe, des sentiments faux, de la fade galanterie, et un abus monotone des peintures de l'amour ; mais il est à noter qu'il admet Phèdre, et ne blâme qu'Aricie et Hippolyte ; au fond, il a raison dans son goût pour la vérité humaine et la pure passion des tragédies antiques. Il est un peu maigre sur la comédie, un peu dur pour Molière : un peu trop académique de goût, et un peu trop homme de salon, dans sa critique du style de Molière et dans son dégoût du bas comique, un peu trop prêtre dans sa condamnation de la morale de Molière. Néanmoins le mot essentiel est dit : ce prélat « admire » Molière et le trouve « grand ». Du chapitre sur la comédie ressort une préférence de Fénelon pour la comédie sentimentale : son admiration pour Térence oriente la comédie vers le genre larmoyant.

Tout est excellent, tout est neuf dans le chapitre de l'Histoire : il veut qu'une histoire soit philosophique par l'explication des causes, par l'étude des institutions et de leurs transformations, dramatique par la peinture des mœurs, des caractères, par la vraie et vive couleur du récit. Ce sera une œuvre d'art par la composition, les proportions, l'unité. Ressusciter le passé, montrer la vie des peuples et le progrès de la civilisation, voilà l'idée que Fénelon se fait de la tâche de l'historien : idée singulièrement originale en un temps où l'on n'avait que Mézeray et le P. Daniel, si originale qu'il faudra attendre Augustin Thierry et Michelet pour l'exécuter.

Au moment où Fénelon dut écrire la lettre à l'Académie, la querelle des anciens et des modernes s'était réveillée : les deux partis en appelaient à lui ; il lui fallut bien en parler. Désireux de plaire à tout le monde, il proposa une dizaine de raisons pour et contre l'une et l'autre opinion, encouragea les modernes en approuvant les anciens, et finit par s'échapper sans conclure. Toute sa lettre concluait pour lui : partout il y citait les anciens pour les louer, les modernes pour les critiquer ; d'un bout à l'autre, elle exprimait l'impression de la supériorité des anciens.

Cette Lettre à l'Académie est, après VArt poétique, le plus important ouvrage que la critique nous présente ; avec elle, nous sommes à la fols tout près et très loin de Boileau : les résultats sont identiques, mais la méthode et 1 esprit diffèrent. Fénelon admire les anciens : mais il ne fonde pas son admiration sur des règles absolues et évidentes ; il nous donne des impressions plutôt qu'il ne formule des règles ; c'est son sens individuel qui admire les anciens. Avec la Lettre à F Académie, la relativité du goût devient secrètement le principe de la critique. Mais la Lettre à l'Académie resta à peu près sans influence.

Il faut lire le Télémaque à temps, dans l'innocence de la première jeunesse, dans l'étourdissement des premières connaissances, pour sentir le charme de l'ouvrage. Il faut le lire dans la maturité, lorsque l'on connaît bien l'histoire de la société française, pour en comprendre l'importance historique. C'est un roman pédagogique que Fénelon a composé pour donner au duc de Bourgogne un enseigne-

SUTTE DU QTiATRIFME LIVRE

DE L'ODYSSEE

LES A V ANTURES

TELEMAQUE

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