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CHAPITRE I BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

CARACTÈRE ET PHILOSOPHIE: CAUSES FINALES ET SENTIMENTALITÉ PHILANTHROPIQUE. HARMONIES PITTORESQUES ET RAPPORTS DE TONS : BERNARDIN DE SAINT-PIERRE COLORISTE, a PAUL ET VIRGINIE.

kAR le goût littéraire, le xvill^ siècle est, ou se croit classique, continue, ou croit continuer le XYII*^ siècle. Il s'en éloigne si bien, en réalité, qu'il aboutit à une révolution, et suscite le romantisme. Nous y avons déjà rencontré bien des choses qui étaient comme la préparation d'un avenir nouveau. Voici un écrivain qui semble se détacher tout à fait du passé. Bernardin de Saint-Pierre tient à Rousseau : mais il lui tient par tout ce

1 . Biographie : Bernardin de Saint-Pierre naquit au Havre en 1737. Élève de l'Eco'e des ponts et chaussées, dès son premier emploi il se fait destituer pour son insubordination et sa susceptibilité. Il va servir à Malte, puis en Russie, d'où il passe en Pologne, manque d aller en Sibérie, revient en France assiéger le ministère de sollicitations. Toute sorte de plans politiques l'occupent, il envoie mémoires sur mémoires aux ministres, sans oublier les mémoires de ses services et de ses droits, se fâche des gratifications pécuniaires qu'on lui accorde, et les empoche après s'être fâché. La misère le décide à écrire ; son Voyage à l'île de France (1773), ses Etudes de la nature (1784) le font célèbre, et Louis XVI le nomme intendant du Jardin des Plantes. La Révolution lui enlève ses

qui séparait Rousseau de Voltaire et de l'école classique, par tout ce qui faisait de Rousseau l'ancêtre duromantisme. Bernardin de Saint-Pierre nous porte au point même où nous rencontrons Chateaubriand.

L'ORIGINALITÉ DE BERNARDIN DE SAINT- PIERRE. ^ 0 Ceux qui se figurent Bernardin de Saint- Pierre^ d'après ses œuvres, se le représentent comme un

places et ses pensions : elle en fait un professeur à l'Ecole Normale. Napoléon et le roi Joseph lui rendent plus qu'il n'a perdu. Marié deux fols, père d'un Paul et d'une Virginie, il jouit de sa gloire aussi paisiblement que son caractère quinteux le lui permet. Il meurt en 1814, à Eragny-sur-Oise, où il avait sa campagne.

Editions : Œuvres complètes, 1813-1820, 12 vol. in-12 ; 1833, 2 vol. in-8. Correspondance, 4 vol. in-8, 1826. — A consulter : Arvède Barine, Bernardin de Saint-Pierre, Coll. des Gr. écrivains français, in-I6, 1891 ; F. Maury, Etude sur la vie et les œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, 1892 ; Souriau, Bernardin de Saint-Pierre, 1905 ; Ruinât de Gournier, Amour de philosophe, 1905.

LE DÎX-HUITIEME SIECLE

VOYAGE A L'ISLE DE FRANCE. A L'ISLE BOURBON, AU CAP DE BONNE- ESPÉRANCE, PAR UN OFFICIER DU ROl./S Frontispice de Moreau. gravé par Masquelier, représentant l'auteur occupé à étudier les coquillages tandisqu un nègre lui montre le Code noir et les instruments de l'esclavage. Au bas du frontispice est gravé " Homo sum et nihil humanum a me alienum puto ». (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE.

suave bonhomme au sourire angélique, à l'œil humide, les mains toujours ouvertes pour bénir : c'était un nerveux, inquiet, chagrin, pétn de fierté et d'amour-propre, ambitieux, aventureux, toujours mécontent du présent, et toujours ravi dans l'avenir qui le dégoûtait en se réalisant, un solliciteur aigre, que le bienfait n'a jamais satisfait, mais a souvent humilié, un égoïste sentimental, qui aimait la nature, les oiseaux, les fleurs, et qui a sacrifié à ses aises, à ses goûts, les vies entières des deux honnêtes et douces femmes qu'il épousa successivement : il accepta ces dévouements béatement, sereinement, comme choses dues, sans un mouvement de reconnaissance, sans même les apercevoir. Jamais caractère d'écrivain ne fut plus en contradiction avec son œuvre.

Et cependant cette œuvre s'explique par son caractère. La société le froisse : il se rejette vers la nature. Il la regarde et l'interprète selon le besoin de son cœur ; il y réalise son rêve d'ordre, d'harmonie, de bonté universelle, que la société avait trompé. Le malheur, c'est que le pauvre homme veut expliquer la nature sans être savant, et en se passant de la science. A chaque page des Études de la

nature, son ineptie scientifique éclate : il n'y a que lui qui à cette date puisse douter de la puissance des méthodes. Il n'y a que lui aussi qui puisse trouver des arguments en faveur du mouvement du Soleil autour de la Terre. Il est désolant de suffisance sentimentale, quand il rejette sans la comprendre la théorie du renflement de la Terre vers l'équateur, et rend compte du flux et du reflux, ou du déluge, par la fonte des glaces polaires. Compagnon des dernières promenades de Rousseau, il répète les leçons de son maître comme un élève inintelligent. Cette haute doctrine de la Providence que Rousseau avait relevée. Bernardin de Saint-Pierre la compromet dans de ridicules applications, dans des raisonnements niais. Tout l'univers est une machine artistement montéepar la Providence pour procurer le bien-être de l'homme : ce ne sont qu'harmonies, concerts, convenances, consonances, prévoyances, sans parler des compensations qui sont encore des convenances, et des contrastes qui sont des harmonies. Savez-vous pourquoi la Providence a mis les volcans au bord des mers ? « Si la nature n'avait allumé ces vastes fourneaux sur les rivages de l'Océan, ses eaux seraient couvertes d'huiles végétales et animales.... La nature purge les eaux par les feux

LA VIE DES NÈGRES. ^> Gravure de Née, d'cpris Morecu, peur le Voyage à l'Isle de France. On y voit une négresse enchaînée, un nègre se nourrissant du cadavre d'un cheval, pendant qu'un autre noir est fouetté par un Européen. La légende de la gravure dit : Ce qui sert à vos plaisirs est mouillé de nos larmes. » CL. HACHETTE.

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

des volcans.... Elle brûle sur les rivages les immondices de la mer. » Savez-vous pourquoi « la vache a quatre mamelles quoiqu'elle ne porte qu'un veau et bien rarement deux »? Non? le voici : « Parce que ces deux mamelles superflues étaient destinées à être les nourrices du genre humain. » Vous doutiez-vous que « la nature oppose sur la mer l'écume blanche des flots à la couleur noire des rochers, pour annoncer de loin aux matelots le danger des écueils ^» ? Ceci est exquis : « Les insectes qui attaquent nos personnes mêmes, quelque petits qu'ils soient, se distinguent par des oppositions tranchées de couleur avec celle des fonds où ils vivent ! » Louange au Seigneur qui fait vivre la puce noire sur la peau blanche, pour être plus aisément attrapée !

A Rousseau encore, Bernardin de Saint-Pierre a pris sa philosophie sociale, dont les effusions, mêlées sans cesse aux descriptions de la nature, font des Etudes un étonnant chaos. Mais là encore l'essentielle imbécillité de ce disciple apparaît : c'est un Rousseau affadi, radotant, affecté d'une sécrétion surabondante des glandes lacrymales. Pour lui. athées, riches, savants, ces trois termes se tiennent ; et c'est l'égoïsme des privilégiés qui a inventé les idées impies de force centripète ou centrifuge. La clef de la méthode scientifique, c'est la maxime -. faites fortune. Jamais la haine de l'inégalité sociale, du luxe, de l'aristocratie, l'amour de l'humanité, des humbles, de la simplicité, l'enthousiasme de la vertu n'ont revêtu des formes plus faussement, plus béatement, plus niaisement attendries : dès qu on regarde la pensée de ce pauvre homme, hélas ! le mot niais est celui qui revient toujours à nos lèvres. Le malheureux ! il est responsable en grande partie du cours qu'a pris pendant vingt ou trente ans la religiosité excitée puissamment par Rousseau. C'est lui qui a créé les symboles de la religion philosophique, le culte laïque des grands hommes et des bons hommes, dont un Élysée national rassemblerait les cendres, les bustes, les monuments à côté des bienfaiteurs du genre humain, y seraient reçus le laborieux pêcheur et le charbonnier vertueux. C'est lui qui a placé au milieu d'une pelouse, dans une île agréable, un temple en forme de rotonde, entouré de colonnes, dédié à V amour du genre humain, et tout enguirlandé d'inscriptions morales -. Soyons juste pourtant : il a demandé des arbres sur nos boulevards, et de la musique pour les aliénés.

A travers l'incohérence et la puérilité des Études de la nature, on y découvre la matière d'un chef-d'œuvre, qui s'est fait : le Génie du christianisme. Lisez dans l'Etude onzième une page sur les migrations des animaux : vous verrez où Chateaubriand a pris la méthode et l'idée de son livre. Parcourez ces titres : du Merveilleux — Plaisir du mystère — du Sentiment de la mélancolie — Plaisir de la ruine — Plaisir des tombeaux — Plaisir de la solitude ; vous vous demanderez ce que Chateaubriand a trouvé ^. Il n'a eu à trouver que l'idée très simple, l'idée de génie

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