Strasbourg
crêtes. A son origine, sans doute, il doit ce caractère unique chez nous d'être plus Hellène que Latin : réfractaire même au génie proprement romain, et dans la poésie romaine incapable de saisir autre chose que les reflets de son aimable Grèce, la vraie patrie de son esprit : ses auteurs préférés, avec les purs Grecs, sont les poètes de l'alexandrinisme latin.
Ainsi s'explique qu'il ait pu faire ses églogues, qui sentent si peu le pastiche. L.' Aveugle, le Jeune Malade, la Jeune Tarentine, la Liberté, d'autres pièces encore, une foule de fragments inachevés, d'inspirations inemployées sont des œuvres absolument sans pareilles dans notre littérature. Cela a l'air des choses antiques, sans rien d'artificiel : c'est une poésie légère, limpide, plastique, baignée de lumière, aux formes harmonieuses et faciles, qui semblent spontanément écloses, un art sûr et sobre, qui se dérobe partout, et jamais ne défaut. Mais comment cette perfection a-t-elle été possible? Parce que Chénier n'a pas vu les œuvres grecques par l'extérieur ; il a senti l'âme qui s'y réalisait. Et il a senti que son âme s'y trouvait réalisée aussi. Les thèmes, les idées, les images de ses poètes favoris ont été employés artistement par lui à exprimer sa propre nature, ses propres émotions. Lisons un petit fragment, le n° 29 de l'édition de M. de Chénier : rien dans le ton ni la couleur ne le distingue des imitations de Théocrite ou de Moschus ; on reconnaîtrait dans ces
PORTRAIT D'ANDRÉ" CHÉNIER. a Par Mallet. André Chénier est surtout connu par le portrait de Suvée dessiné à Saint-Lazare pendant la captivi*é du poète. Mais le présent portïaitt longtemps inconnu, nous donne du poêle une irpage plus jeune et plus avantageuse. L'artiste /iSO. (Bibl. Nat., Est.)
RETOUR A L'ART ANTIQUE
VUE DU BOUDOIR DE MARIE-ANTOINETTE A FONTAINEBLEAU, a On remarquera la décoration des murs imitée des fresques de Pomfiéi dont les Jouilles firéoccupatent les artistes et les curieux. C'est déjà le début de ce style antique qui dei>ait sévir au commencement du XIX*" siècle. CL. HACHETTE.
huit gracieux vers une inspiration antique, sans cette note autographe du manuscrit : « Vu et fait à Catillon près Forges le 4 août 1792, et écrit à Gournay le lendemain. » L'expérience de Chénier se fond dans son érudition ; et dans ses « vers antiques », ce qu'il met, ce sont, non pas toujours « des pensers nouveaux >\ du moins des sensations personnelles et de la nature observée. Voilà par où il se distingue des « fabricants d'antiques » de l'époque révolutionnaire et impériale.
C'est pour cela qu'il a fait un choix si restreint, si exclusif dans l'immense richesse de l'hellénisme. Il laisse les graves poètes et les penseurs profonds ; Aristote, Thucydide ne l'inquiètent guère. Il ne s'arrête pas à la sublimité de Pindare ; de Sophocle il retiendrait surtout les rossignols de Colone. La Grèce qu'il aime, où il vit, c'est la Grèce aimable, légère, joyeuse de vivre, absorbant avidement de ses sens subtils tout ce que la nature a répandu de beautés et de plaisirs dans l'air, dans la lumière, dans les lignes des monts et la mobilité des fliots ; la Grèce des joies physiques et des passions naturelles, primitivement sensuelle ou voluptueuse avec raffinement, la Grèce homérique, alexandrine ou gréco-romaine, épique, idyllique, élégiaque. Homère, Aristophane, Théocrite, Bion et Moschus, Callimaque, Anacréon, V Anthologie, ceux des
Latins ou des Italiens qui ont exprimé ces parties exquises et peu profondes de l'hellénisme, c'était ce qui convenait à Chénier pour représenter sa propre nature. L'homme, en effet, ne change pas quand on passe des Élégies aux E§l<joues : mais ici l'épicurien mondain du xvill* siècle enveloppe sa conception matérialiste de la vie des sensations fines d'un artiste grec : il traduit en païen son amour de la nature, de la jeunesse, de la vie riante et facile, des beaux corps gracieux et fermes.
Les ïambes sont aussi, par leur forme, d'inspiration antique : Archiloque et Horace ont fourni ce rythme inégal, pressant et vigoureux. Chénier les écrivit pendant les quatre mois et vingt jours qui séparèrent son arrestation de son exécution. Il avait accueilli la Révolution avec joie, confiance, enthousiasme ; mais il ne tarda pas a s'inquiéter, à s'indigner : il était monarchiste constitutionnel, il avait Jacobins et Girondins en exécration. Il donna cours à ses sentiments dans les ïambes : la haine de ceux qui gouvernaient, l'horreur des massacres et des supplices, le mépris de la légèreté égoïste des victimes, la révolte d'une âme qui aspire à vivre et à agir encore, d'âpres malédictions, d'amères défiances, des fiertés hautaines, de douloureux désespoirs, tout le contenu de ces poèmes, comme leur forme, nous mène bien loin de la satire
LE DIX-HUITIEME SIECLE
LA JEUNE CAPTIVE, a Portrail de la duchesse de Fleury (Mlle de Coigny) tenant le fils de Roucher sur ses genoux à l'une des fenêtres de Saint-Lazare, d'après une aquarelle d'Hubert Robert. (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE.
didactique de Boileau, de la satire épigrammatique de Voltaire, de la satire oratoire de Gilbert. Par les ïambes, la satire retrouve son caractère lyrique.
André Chénier a un rôle particulier dans l'histoire de la versification française. On en a fait parfois à tort l'inventeur des rythmes romantiques. Non : pas plus ici que par l'inspiration, il n'est romantique. Mais il n'est pas non plus un pur classique : l'art de Boileau, les règles de Voltaire ne lui suffisent pas ; et voici ce qu'il fait : il répète pDur son compte la tentative de Ronsard, sans s'en douter, pour la même raison et de la même manière que Ronsard. Il est grec lui aussi, et grand humaniste : aussi tente-t-il une imitation serrée de la technique des anciens. On peut reconnaître à chaque moment dans son style, dans le choix d'une épithète, dans certaines métaphores et figures, un emploi systématique des procédés d'élocution qui sont familiers aux poètes grecs et latins.
Il a fait de même dans sa versification. Il a même, comme Ronsard, et avec le même succès, tenté l'ode pindarique ; une de ses odes offre la strophe, l'antistrophe etl'épode. Son ode sur le Serment du Jeu de Paume, avec ses vingt-deux strophes de dix-neuf vers, toutes identiques par la succession des mètres, et présentant toutes le même dessin compliqué, est une pièce massive et manquée, comme VOde à rHôpital. L'humanisme de Chénier l'a conduit aux mêmes excès qui avaient perdu Ronsard. Il a été mieux inspiré quand il a importé l'ïambe : à vrai dire, ce n'était pas une forme tout à fait nouvelle ; à ne compter
que le nombre des syllabes, les Adieux de Gilbert à la vie offrent précisément le même mètre. Mais Gilbert distribue ses ïambes en distiques, et assemble les distiques en quatrains. Dans André Chénier, le rythme est libre et délié : la pensée se déroule à travers les alexandrins et les octosyllabes, sans autre loi ni mesure que leur régulière alternance.
Nous touchons ici à la grande innovation qu'il a tentée dans la versification. Avant lui, les poètes classiques ont tendance à faire coïncider les coupes rythmiques et les coupes grammaticales : ils évitent l'enjambement, soit de vers à vers, soit de strophe à strophe ; autant que possible ils enferment un sens complet dans chaque élément métrique, vers, partie de strophe, ou strophe. Leurs alexandrins se distribuent naturellement en unités indépendantes, vers sentencieux, ou distiques : le distique est l'élément constitutif de leur période poétique. Les stances, strophes, couplets s'organisent semblablement par assemblage de couples ou de triades de vers : quatre, six, huit, dix, voilà les nombres qui en déterminent ordinairement la composition ; et dans chaque forme sont ménagés des repos fixes, où le sens s'arrête avec le vers. Chénier, entraîné par l'exemple des Grecs, substitue l'harmonie à la symétrie. Au lieu de tenir toujours à l'unisson le mètre et la phrase, d'en faire coïncider le dessin et le développement, il pose le principe de la discordance : il multiplie l'enjambement, même l'enjambement d'une syllabe, de vers à vers, de strophe à strophe, à l'imitation des lyriques grecs, des chœurs de tragédie, des odes d'Horace. Il évite les distiques, quatrains, sizains ; quand le dis-
URNE ANTIQUE AYANT SERVI DE TOMBEAU A CAYLUS, a Transt>ortée depuisau Musée des Monuments français et. enfin, au Louvre. Ch. HACHETTE. Le caractère peu agréable de Caylus inspira celte épitaphe que l'on attribue à Diderot :
Ci-gît un antiquaire acariâtre et brusque
Oli ! qu'il est bien logé dans cette cruche étrusque.
- RETOUR A L'ART ANTIQUE
LE TRIOMPHE DE VÉNUS, PAR PRUDHON. el Le rapprochement a souverxt été fait entre les vers de Chénier et les dessins de Prudhon : même inspiration de l'antiquité chez les deux
artistes, mais aussi même accent personnel et moderne. (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.
tique est la forme métrique, il a som que les arrêts du sens ne correspondent pas aux divisions du mètre. Le développement de la phrase dans les pièces monomètres est aussi varié, aussi inégal que possible, de façon à rendre impossible une découpure symétrique. Tantôt le sens emporte une longue suite d'alexandrins, tantôt très peu, jamais des nombres égaux, ou liés par des rapports simples et sensibles ; toujours il désarticule le vers, s'arrêtant partout ailleurs qu'à l'hémistiche, sur la troisième, sur la quatrième, sur la neuvième, sur la dixième syllabe, se terminant parfois à l'intérieur du vers. De temps en temps, à intervalles inégaux, le sens et le vers se ferment
ensemble, et l'accord se fait de la structure grammaticale et de la structure rythmique ^.
Il y a là quelque chose d'analogue à la dislocation du vers classique que les romantiques ont réalisée. Le désavantage de Chénier, c'est que son essai ne vient pas d'une étude directe du vers français, et du sentiment de ses propriétés intimes : il fait une application extérieure de la technique gréco-romaine à notre versification nationale ; et de là vient, malgré son art infini, ce qu'il y a parfois de dureté, d'« arythmie » dans certains prolongements des périodes, dans certaines hachures des mètres,
1. Cf., par exemple, le combat des Centaures et des Lapithes dans l'Aveugle.
CLOTHON OU LA PILEUSE, PAR PRUDHON. ^> (/ne pareille gravure montre à quel point l'art du XVlll" siècle finissant était préoccupé d'imiter l'antiquité, sans toute fois que la personnalité de l'auteur se soit complètement effacée. (Bibl. Nat. Est.) CL. HACHETTE.
LE DIX-HUITIEME SIECLE
EILA LECTTJRE DES GAZETTES. 0 Eslampt anonyme représentant un groupe de gens assemblés autour d'un lecteur de gazette. (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE.