‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 133 sur 364 · I. N. Lemercier, Du second théâtre français · texte numérisé non relu

I. N. Lemercier, Du second théâtre français

f^ro Littérature. T. II.

de coutures ; l'œil s'enfonçant sous un haut sourcil,... la bouche irrégulièrement fendue ; enfin toute cette tête disproportionnée que portait une large poitrine.... Sa voix n'était pas moins âpre que ses traits, et le reste d'une accentuation méridionale l'affectait encore ; mais il élevait cette voix, d'abord traînante et entrecoupée, peu à peu soutenue par les inflexions de l'esprit et du savoir, et tout à coup montait avec une souple mobilité au ton plein, varié, majestueux des pensées que développait son zèle. " Et Lemercier nous montre « les gestes prononcés et rares, le port altier » de Mirabeau, « le feu de ses regards, le tressaillement des muscles de son front, de sa face émue et pantelante ». A travers le barbouillage du style, i! nous fait bien voir l'orateur.

Mirabeau avait l'éloquence qui enlève les foules et les assemblées, les puissants mouvements, les amples phrases, l'élan imprévu et impérieux : il était superbe pour menacer ou maudire. Ses répliques foudroyantes, ses adjurations pressantes fleurissent toutes les anthologies. A vrai dire, il y a dans ces grands effets, à notre goût, un peu d'emphase, un geste trop magnifique, trop de son ; c'était le goût du temps. Mirabeau y a donné complaisamment, et dans les théâtrales banalités dont la pauvre antiquité faisait les frais, la poussière de Marius, Catilina aux portes : c'était là que jadis on admirait le grand orateur. Heureusement il a d'autres mérites pour se faire estimer : il a la logique serrée, vigoureuse, sophistique parfois avec un air de franchise, toujours sûre et saisissant en tout sujet les arguments essentiels ou les preuves efficaces. Il est de ceux qui savent voir les faits, et les présentent : s'il raisonne souvent sur la théorie et

les principes, c'est la nécessité du temps qui l'y force ; l'assemblée travaille, et il travaille avec elle à établir une constitution en France. Ses discours sont substantiels, solides, faits véritablement pour instruire ceux qui les entendent. Il faut se défier de l'orateur, mais on peut apprendre du publiciste. Il drape son éloquence sur d'excellents mémoires, très précis et très nourris.

Ces mémoires n'ont pas toujours été préparés par lui. Il joignait à ses grands dons celui de savoir utiliser le travail d'autrui. Tous ses ouvrages sont remplis de pages simplement transcrites de quelque livre. Dans un de ses plaidoyers contre sa femme, il introduisait de belles phrases émues, qui étaient d'un sermon de Bossuet. Dans d'autres, il répétait mot pour mot ce que lui avait fourni l'avocat Pellenc. Pour ses discours à l'Assemblée nationale, le même Pellenc, le Genevois Étienne Dumont, Ciavière, Duroveray lui fournissent des matériaux, des plans, des développements entiers : il utilisait même, diton, les billets qu'on lui faisait passer à la tribune, et qu'il lisait tout en parlant. « Mais, disait Dumont, qu'importe d'ailleurs? S'il sait mettre à contribution ses amis, s'il sait leur faire produire ce qu'ils n'auraient jamais fait sans lui, il en est véritablement l'auteur. » Du moins, nous sommes assurés par ses travaux antérieurs de la capacité de son esprit, de l'étendue de ses connaissances : si, accablé d'affaires, il dut recourir à des secrétaires pour la préparation de ses discours, c'était une économie de temps, et non un supplément de génie qu'il y cherchait. Il dirigeait leur travail, le contrôlait, le gardait ou le modifiait selon ses vues, l'animait de son éloquence.

Après tout, c'est par l'intelligence que vaut Mirabeau

PORTRAITS DE BARNAVE, par VcTilé. DE VERGNIAUD. par Bonnevilk. DE CAZALÈS. par Vérité, a (Blbl. Nat.. Est.) CL. HACHETTE.

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