‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 134 sur 364 · L'F.LOQUENCE POLITIQUE · texte numérisé non relu

L'F.LOQUENCE POLITIQUE

II a des appétits, des passions physiques ; il a des facultés oratoires, le don de brûler et de passionner : mais nulle sensibilité de l'âme, au fond ; toujours de sang-froid, maître de lui, l'esprit net, agile, subtil, un esprit à la Montesquieu, comme l'a très bien vu Émile Faeuet. qui s'enveloppait d'une éloquence à la Rousseau. Regardez-le dans sa carrière politique : jamais le sentiment ne lui a arraché un discours, inspiré un acte ; tout en lui est d'un politique qui observe et calcule. II a un tempérament d'homme d'État parlementaire, un souci de la légalité, des formalités même et des règlements qui le fait patienter, temporiser, négocier avec une prudence incroyable, loisqu li s'agit d'amener les deux premiers ordres à se réunir au Tiers. Les phrases retentissantes qu'on cite de lui n'y font rien : il n'a rien du révolutionnaire, que les circonstances qui le produisent; c'est un homme du centre gauche, et il excelle à la politique de couloirs. Il croît aux fictions constitutionnelles, aux contrepoids qui assurent le délicat équilibre des pouvoirs : il sait exactement le point jusqu'où l'exécutif doit aller, la ligne que le législatif ne doit jamais franchir. II a vu que la Révolution ne pouvait se sauver que par une translation de propriété qui intéresserait des milliers d'individus à garantir l'ordre nouveau : mais les biens du clergé vendus, les privilèges de la noblesse supprimés, l'égalité civile et politique établie, la liberté assurée, la royauté devenue constitutionnelle, Mirabeau fut content ; il ne s'occupa plus que de conserver cet ordre qu'il estimait conforme au gouvernement idéal ; et comme pour le fonder il avait fallu vaincre la royauté, tout son soin tendit à fortifier la royauté. Il espérait y trouver le frein capable de retenir l'Etat sur la pente où il glissait, sur la pente du despotisme parlementaire. C'est l'idée qui lui a dicté son discours sur le droit de paix et de guerre, le dernier de ses grands triomphes oratoires. II avait l'esprit monarchique, et absolument opposé à la démocratie.

GIRONDINS ET MONTAGNARDS, e) 0 Nous

n'avons pas à nous arrêter aux défenseurs de l'ancien régime contre lesquels lutta Mirabeau : le cynique et violent Maury, le sincère et mesuré Cazalès^. Mais lorsqu'il voulut marquer le point d'arrêt de la Révolution, parmi ceux qui le dépassaient et devinrent ses adversaires se rencontre un orateur de premier ordre, Barnave ",

1. Maury (1746-1817), né à Valréas (Vaucluse), lauiéat académique, académicien, prédicateur, député à l'Assen-blée constituante, émigré, rentre en 1£C4, est fait par Napoléon archevêque de Paris, et meurt à Rcme. — J.-A. de CazaUs (1752-1805), ancien officier de cavalerie.

2. ' Barrave (1761-1793), député aux États généraux, fut un des membres chargés de ramener Louis XVI et sa famille après son arrestation à Varennes.

3. Guadet, né en 1755 à Saint-Emilicn, avocat à Bordeaux, député de la Gironde à la Législative et à la Convention, fut arrêté à Bordeaux le 29 prairial an II, condamné et exécuté. — Gensonné, né à Bordeaux en 1758, avocat, puis juge à la Cour de cassation, député de la Gironde à la Législative et à la Convention, fut arrêté et exécuté à Paris en 1793. — Isnard, né à Draguignan entre 1750 et 1760, député du Var à la Législative et à la Convention, se déroba à la chute de son parti, rentra en 1795 à la Convention, fut^député aux Cinq-Cents, et applaudit en 1804 à l'Empire : il mourut en 1830. — Barbaroux, né en 1767, député de Marseille à la Convention, décapité en 1794. — Louvet, né à Paris en 1760, publia son Favllas de 1787 à 1790, fut député du Loiret à la Convention, se cacha dans le Jura, et rentra à Paris après le 9 Thermidor ; il fut élu aux Cinq- Cents, et mourut en 1797. — Buzot. né en 1760, député à la Constituante, président au tribunal d'Evreux sous la Législative, député à la Convention, ami de Mme Roland,

essaya de soulever la Ncrrrandie, paîîa dans la Giicnde, et s'err.poiscnna.

PORTRAIT DE ROBESPIERRE, de smé d'après nalme et gravé par Vérité. 0 On' remarquera Que, déjà, il est traité incorruptible . (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE. J

qui avait été avocat au barreau de^Grer.oble. Nature généreuse et sensible, passionné pour la tolérance, l'humanité, la liberté, il avait adopté une éloquence nette, sobre, sévère, volontairement un peu froide. On peut en prendre une idée dans son Discours sur le droit de paix et de guerre, où il combattait Mirabeau et la prérogative royale : c'est un rappel aux principes, une déduction serrée, sans écarts et sans éclats ; aucune emphase, ni métaphores, ni comparaisons, ni allusions ambitieuses ; seulement parfois il allègue une autorité, telle que '^i l'autorité bien imposante de M. de Mably ». II y a là une sorte de raideur doctrinaire qui est d'un assez puissant effet.

A l'Assemblée législative se font remarquer les représentants du département de la Gironde, Vergniaud, Guadet, Gensonné, et, à leurs côtés, Isnard, venu du Var ; ils se retrouvent à la Convention, où les joignent Barbaroux, député de Marseille, Louvet envoyé par le Loiret, et Buzot, qui arrive d'Evreux ^. Isnard eut d'éclatants débuts ; Buzot, en ses derniers temps, trouva dans la violence parfois inintelligente de ses haines une éloquence singulièrement nerveuse et vibrante. Mais puisque

EPOQUE CONTEMPORAINE

PORTRAIT DE DANTON, a Graome de Sanhz, d'a.-,rès Bonneville. (Bibl. Nat., Est.)

Mme Roland, qui était l'âme du parti, n'eut pas accès à la tribune, puisqu'elle fut réduite à verser les passions et les idées qui la brûlaient dans ses Mémoires rédigés en prison, c'est à Vergniaud qu'il appartient, mieux qu'à personne, de représenter l'éloquence girondine^. C'était un avocat bordelais, nonchalant, inappliqué, sans connaissances précises, sans netteté pratique. Il avait des tendances plutôt que des idées. Mêlant Montesquieu, Voltaire et Rousseau, il rêvait une république aimable, qui donnât du bien-être et du plaisir, qui développât le luxe et les arts. Il était égalitaire, contre la cour et la noblesse ; absolument indifférent et irréligieux, sans hostilité contre les prêtres ; aristocrate, en face du peuple, moins par conviction politique que par répugnance d'homme bien élevé. Il avait la parole facile, fîuide, animée cependant et ardente : il n'était ni profond m précis, mais il s'échauffait au son de sa propre parole, et il devenait entraînant. Paresseux comme il était, il dressait avec un souci méticuleux les plans de ses discours, numérotant les idées, marquant les paragraphes, piquant ici une image, là un souvenir antique, s'aidant en un mot de tous les secours de la rhétorique classique. Il aimait les effets de répétition : dix fois il ramenait le même mot au début d'une phrase, la même proposition au début d'un paragraphe : il tirait

1. P.-V. Vergniaud, né à Lin-.oges en 1753, avocat à Bordeaux, député à la Législative et à la Convention, arrêté le 2 juin 1793, guillotiné en octobre. A consulter : Lin'.ilhac. Vergniaud, 1 920.

2. G.-J. Danton, né en 1759 à Arcis-sur-Aube, avocat, ministre de la Justice après le 10 août, député à la Convention, guillotiné en avril 1794. — M. Robespierre, né en

parfois de ce procédé de pathétiques effets. Il excellait à étendre les vastes lieux communs, à remuer les grands sentiments généraux : c'était l'homme qu'il fallait pour discourir sur le danger de la patrie.

En face des Girondins, à la Convention, parmi la foule des Montagnards se détachent Danton et Robespierre^. L'éloquence de Robespierre est une prédication, un long enseignement de vertu, un catéchisme verbeux de religion civile, où la théologie édifiante s'entremêle d'aigres diatribes contre les méchants et les impies. Ce Picard bilieux, haineux, pontifiant me fait penser à son compatriote Calvin, à qui il est de toutes façons inférieur, intellectuellement, moralement, littérairement. Il s'acharna à fonder une religion d'Etat, à formuler en un credo légal le déisme de Jean-Jacques. Il poursuivit sa chimère théocratique, et immola avec sérénité comme ennemis de Dieu et de la vertu tous les hommes qui faisaient ombrage à sa vanité, échec à son ambition.

Danton fait avec lui un parfait contraste : celui-ci est sorti grandi des études sur la Révolution française ^. C'était un robuste Champenois, aux formes athlétiques, au masque vulgaire et puissant, sensuel, débraillé, actif, hardi, d'intelligence claire et réaliste : il n'était pas grand discoureur, et il passa pour ignorant parce qu'il ne citait pas l'antiquité, et ne faisait pas d'amplifications creuses. Mais c'est pour cela qu'il nous plaît. Il a une éloquence pratique et technique, familière, courant au fait, se ramassant en mots brefs, saccadés, énergiques, qui se gravent dans les esprits ou mordent les cœurs : son discours échappe au verbiage et au jargon ampoulé du temps ; il n'y a personne dont la forme ait moins vieilli ; et il a chance d'être avec Mirabeau le plus véritable orateur de la période révolutionnaire.

NAPOLÉON. £f Lq]S Brumaire fit taire les orateurs. Pendant quinze ans, une seule voix s'élèvera, impérieuse, mais éloquente. L'éloquence était un moyen de gouvernement, presque une nécessité pour ce parvenu qui, régnant par l'admiration et la confiance, devait entretenir la foi en son infaillible génie : il fallait que dans chacune de ses paroles'il fît sentir la supériorité dont il tenait son droit. Napoléon s'y étudia, et y réussit. Il fut le dernier des grands orateurs révolutionnaires. Formé à l'école des Montagnards, il continua leurs traditions : mais un juste instinct l'avertit de condenser le verbiage de la tribune, et de se régler plutôt sur la nette concision des rapports et la fermeté saisissante des proclamations, où certains Jacobins avaient donné de curieux modèles d'éloquence administrative ou militaire. Il se fît une forme courte, brusque, tendue, nerveuse, admirablement expressive et de sa nature réelle et de l'idée qu'il voulait donner

1759 à Arras, député aux États gé.néraux et à la Convention, guillotiné en juillet 1794.

3. Pourtant M. Mathiez, récemment, a réagi contre le culte de Danton. De ses troublantes publications ressort au moins un doute sur la probité de cet homme d'État. En revanche, M Mathiez est l'avocat ardent de Robespierre, dont la politique aurait mieux valu que sa littérature.

L'ÉLOQUENCE POLÎTIQUË -

de lui, admirablement adaptée à l'âme élémentaire des foules ou des armées.

On voit cette éloquence se former à travers la verbosité et la médiocrité de ses premiers écrits ^. On la voit se déployer dans toute sa correspondance, où il n'y a pas à vrai dire de lettres familières. Et ce qu'il a dicté à Sainte- Hélène, ce sont des mémoires oratoires ; ces récits de ses campagnes et de ses victoires sont de l'histoire tout juste comme le tableau de la politique athénienne dans le Discours pour la Couronne, de l'histoire arrangée pour persuader. Dès qu'il ouvre la bouche. Napoléon est orateur ; car il règle sa parole pour enlever à ceux à qui il parle, individus ou peuples, contemporains ou postérité, la liberté de leur jugement, pour asservir leurs esprits ou leurs volontés. Mais là où cette puissante faculté oratoire apparaît le mieux, c'est dans les proclamations nombreuses qu'il adresse aux soldats et au peuple français, depuis la première campagne d'Italie jusqu'après Waterloo. On comprendrait mal sa domination, si on ne voyait l'appui qu'elle trouva dans sa parole : à cet égard, l'éloquence a été pour lui ce qu'elle était pour les chefs des démocraties anciennes ".

Cette éloquence a sa rhétorique et ses procédés. Sous son apparente brusquerie, elle est très ordonnée, très classique. La lettre de condoléances du général Bonaparte à la veuve de l'amiral Brueys est une véritable dissertation sur un plan soigneusement concerté : les lettres de l'Empereur aux veuves des maréchaux Bessières et Lannes, plus courtes, d'un ton de maître, sont des réductions du même plan. Les proclamations sont divisibles par articles et paragraphes comme des discours de Conciones. Au début, les origines révolutionnaires de cette éloquence sont très sensibles : les phalanges républicaines, les vainqueurs de Tarquin, les descendants de Brutus, de Scipion, les légions romaines, Alexandre, tous ces souvenirs antiques rattachent Napoléon aux orateurs de nos assemblées. Puis, dans les harangues du Consul, de l'Empereur, ces ornements emphatiques sont rares.

Dans la première campagne, aussi, entre les phalanges et les Tarquins, je note des hommes pervers qui viennent tout droit de la prédication de Robespierre.

Je note même des réminiscences d'auteurs latins. Du Lucain : « Vous n'avez rien fait, puisqu'il vous reste à faire. »

Nil aclum rcputons, si qu'J superesset agendum.

Le futur César se fait l'esprit de César. Du Tite-Live : « Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre, mais que nous n'avons pas su profiter de la victoire? » Vincere scis, Hannibal, Victoria uti nescis. Certaines formes théâtrales rappellent les déclamations de la tribune : « Mais je vous vois déjà courir aux armes.... Eh bien ! partons !...>' Et

1 . A consulter : E. Yung, La Jeunesse de Bonaparte, 3 vol. In- 12.

2. Correspondame de Napoléon. 28 vol. in-4 et in-8, 1858-1869. (Les proclamations y figurent.)

STATUE DE NAPOLÉON, PAR CHAUDET. 0 Durant son règne, l'Empereur fui surtout représenté à l'antique. Ce ne fut que sous Louis-Philippe que le type aujourd'hui traditionnel, auce la redingote et le petit chapeau, fut reproduit sur les monuments (Bibl. Nat., Est.). CL. HACHETTE.

voici des clichés : Vous rentrerez alors dans vos foyers et vos concitoyens diront en vous montrant : Il était de l'armée d'Italie. » — « Il vous suffira de dire : J'étais à la bataille d'Austerlitz, pour que l'on réponde : Voilà un brave. >' — " Vous pourrez dire avec orgueil : Et moi aussi je faisais partie de cette grande armée, qui etc. Le cliché est magnifique, et saisissant : et l'on voit l'effet s'élargir de proclamation en proclamation jusqu'à ce dernier mouvement.

Dans ces brèves harangues, deux parties sont capitales, le premier mot et le dernier : l'attaque est merveilleuse de brusquerie et de sûreté. « Soldats, vous êtes nus, mal nourris.... Soldats, je suis content de vous.... Soldats, nous nous n'avons pas été vaincus. » On est secoué et pris. Et la fin, comme elle laisse l'âme vibrante ! « Soldats d'Italie, manqueriez-vous de courage et de constance? » — « ... Et alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple, de vous et de moi. »

Le fond est ce qu'il faut qu'il soit : des idées nettes, simples, immédiatement accessibles, des sentiments communs, réels, immédiatement évocables ; l'honneur, la gloire, l'intérêt, de vigoureux résumés des succès et des résultats obtenus, de rapides indications des résultats et des succès à poursuivre, des communications parfois qui

j-jre Littérature. T. II.

ÉPOQUE CONTEMPORAINE

semblent associer l'armée à la pensée da général et la flattent du sentiment d'être traitée en instrument intelligent ; toutes les paroles qui peuvent loucher les ressorts de l'énergie morale sont là, et sont seules là.

Parfois, au lieu des images banales du répertoire commun, la nature originale de l'mdividu éclate. L'allocution du 1^"^ janvier 1814 aux députés du Corps Législatif est d'un ton singulier : volontairement l'orateur lâche sa colère en petites phrases hachées, brutales, même triviales : « M. Laine, votre rapporteur, est un méchant homme.... Je suis de ces hommes qu'on tue, mais qu'on ne déshonore pas.... Qu'est-ce que le trône au reste? Quatre morceaux de bois revêtus d'un morceau de velours. Tout dépend de celui qui s'y assied.... Il faut laver son 1 nge en famille. » Remettez tout cela à sa place, écoutez cette sortie si curieusement violente, et vous sentirez quelle science de l'effet il y avait chez cet homme-là.

Vous avez noté l'image grandiose qui nous montre le trône : elle sort d'une imagination qui n'est plus celle du XVIII° siècle, ni formée à l'école de l'antiquité. Cela, c'est du Shakespeare — tel que le comprenait Hugo et qu'il en faisait. Même dans les bulletins, malgré la tension

plus solennelle du style, dans ceux surtout des dernières campagnes, je note quelques pensées d'une imagination pareille.

On se sent tout près de Hugo, bien plus près de Hugo que des Montagnards et du Conciones quand on lit des phrases comme celles-ci : « La victoire marchera au pas de charge ; l'aigle... volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. ) Ou bien : « J'en appelle à l'histoire : Elle dira qu'un ennemi qui fit vingt ans la guerre au peuple anglais, vint librement, dans son infortune, chercher un asile sous ses lois.... Mais comment répondit l'Angleterre à une telle magnanimité? Elle feignit de tendre une main hospitalière à son ennemi, et, quand il se fut livré de bonne foi, — elle l'immola. » Ce petit mot qui fait comme cabrer la phrase dans un brusque arrêt, après l'ample mouvement qui en développe le début, c'est un procédé habituel de V. Hugo. En général, sans avoir changé sa forme ni renouvelé ses moules, il me semble que Napoléon est pourtant moins classique, moins asservi au goût révolutionnaire dans ses dernières années, et qu'il exprime son tempérament par des effets plus personnels.

VUE DU CHATEAU..DE COPPET, PRÉS DE GENÈVE. PNecker y demeura el Mme de Staël y séjourna longtemps. CL. BOISSONNAS.

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