CHAPITRE III
MADAME DE STAËL
CARACTÈRE ET ESPRIT. INTELLIGENCE COSMOPOLITE. MÉDIOCRITÉ DU SENS ARTISTIQUE, a IDÉES POLITIQUES DE Mme DE STAËL : LIBÉRALISME BOURGEOIS. IDÉES RELIGIEUSES, e) LA CRITIQUE DE Mme DE STAEL. LA Z,/rr£R/l rt/R£ : IDÉE DE LA RE- LATIVITÉ DU GOUT. LE LIVRE DE L'ALLEMAGNE : PRINCIPES DU ROMANTISME. INSURRECTION CONTRE LES RÈGLES. COSMO- POLITISME LITTÉRAIRE.
MME DE STAËL et Chateaub riand ont cru n'avoir pas grand'chose de commun. En réalité, malgré l'opposition de leurs tempéraments et de leurs principes, ils ont poussé tous les deux la littérature dans le même sens. Mme de Staël a fourni aux romantiques des idées, des théories, une critique : de Chateaubriand, ils
1. Biographie ; Germaine Necker. née en 1766, figure dès l'âge de onze ans aux réception^ de sa mère. Son esprit se forme à entendre Raynal, Thomas, Grimm, Morellet, .Suard, Buffon, etc. Elle épouse en 1786 le baron de Staël, ambassadeur de Suède. Elle accueille d'abord la Révolution avec joie et avec foi ; son salon est le lieu de réunion des amis de la constitution anglaise, Meunier, Malouet, Clermont-Tonnerre, Montmorency :mais, enseptemlre 1792. elle est forcée de se réfugier à Coppet, au bord du lac de Genève. Elle rentre à Paris en 1795, et son salon est très fréquenté : Daunou, Cabanis. Garât, Rœderer, M.-J. Chénier, B. Constant surtout, y sont assidus. Suspecte au Directoire, elle est obligée de retourner à Coppet, d'où elle revient en 1797, Elle vit d'abord en paix avec Bonaparte ; elle ne rompt pas encore après le 18 Brumaire ; mais c'est chez elle que B. Constant prépare en janvier 1800 le discours où il dénonce au Tribunat l'aurore de la tyrannij. Dès lors, la ruptureest certaine, quoique dans sa Littérature (1800) elle semble mêler encore les avances aux allusions malignes. Son salon est le premier de Paris en 1802 : autour d'elle sont Mme Récamier, Mme de Beaumont, B. Constant, C. Jordan, Fauriel. On y fait à Bonaparte une guerre d'épigrammes ; on cabale avec Bemadotte et Moreau ; on souhaite Hautement la chute du régime nouveau. Bonaparte finit par éclater ; et en octobre 1803, Mme de Staël reçoit ordre de se tenir à 40 lieues de Paris. Elle s en va visiter l'Allemagne, puis revient à Coppet trop] tard I pour assister à la mort de Necker : de là elle va en Italie. En 1805, elle est de retour à Coppet, où elle écrit Corinne, dont le succès est immense. Tout ce que Napoléon ne domine pas, anciens amis et amis nouveaux. Français et étrangers, Barante, EIzéar de Sabran, Monti, Sismondi,
ont reçu un idéal, des jouissances et des besoins ; elle a défini, il a réalisé.
CARACTÈRE ET ESPRIT DE Mme DE STAËL ^ 0 Mme de Staël' appartient au XVlll® siècle, elle est le
Bonstetten, G. Schlegel, le jeune Guizot la visitent ou séjournent auprès d'elle. On cause et on joue la comédie. Elle retourne en Allemagne en 1807 ; après ce voyage, elle se convertit à la religion. Elle écrit son livre de V Allemagne, dont toute l'édition française est détruite par la police impériale ; elle-même reçoit ordre de sortir du territoire français (1810). Elle est surveillée et comme internée à Coppet. On lui défend de recevoir ses amis : Mme Récamier, Mathieu de Montmorency sont exilés ; les Schlegel expulsés. Elle s'évade en 1812 et se réfugie à Pétersbourg, puis en Suède, et de là en Angleterre. La Restauration l'attriste par le tour qu'elle prend. Elle meurt en 1817, ayant à peu près achevé ses Considérations sur la Révolution française. Elle avait épousé en 1811 M. de Rocca, beaucoup plus jeune qu'elle.
Éditions : De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, an VIII, 2 vol, in-8 ; Delphine, roman, 1802; Corinne, roman, 1807; de l'Allemagne, Londres, 1813 ; Considérations sur la Révolution française, publ. par le duc de Broglie et le baron deStael, 1818 ; Dix années d'exil (publ. par le baron de Staël, 1821); éd. P. Gautier, 1904. Œuvres complètes, Paris, Didot, 3 vol. Des circorutances actuelles qui peuvent terminer la Révolution, éd. J. Viénot, 1906. — A consulter : Lady Blennerhassctt, Mme de Staël et son temps, trad. Dieirich. Paris 1890, 3 vol. ; A. Sorel, Mme de Stail, coll. des Gr. Ecriv. français, 1890 : F Brunetière, Évolution de la critique, VI*^ leçon ; Faguet, Politiques et moralistes du XIX' siècle, \" série, 1891 ; Dejob,'Mme de Stacl et l'Italie, avec une bibliographie de l'influence Jrançaise en Italie, 1890 ; E. Ritter, Notes sur Mme de Staél, 1899; P. Gautier, Mme de Staël et Napoléon, 1903 ; Mme de Staël, 1914; Kohler, Mme de Staël et la Suiise, 1916.
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
XVIII" siècle vivant, le XVIII*' siècle tout entier: car les courants les plus contraires se rassemblent en elle sans s'affaiblir. Elle est fille de Rousseau, par l'intensité de la vie sentimentale. Elle a l'imagination troublée et fiévreuse, le cœur ardent, tumultueux, d'où jaillit une inépuisable source de passion. Elle a l'égoïsme généreux, une soif furieuse de bonheur pour elle et pour les autres : de là, pour les autres, la pitié, l'appel énergique à la justice, la haine de l'oppression ou du despotisme ; pour elle, l'expression violente de l'individualité, la révolte contre toutes les contraintes et les limites ; elle veut le plus possible se développer en tout sens ; elle veut jouir d'ellemême. Mais la suprême jouissance, c'est de jouir de soi en autrui, de voir sa perfection reflétée dans une âme qui s'en éprend : elle veut donc être, se développer, afin d'être digne d'être aimée. Là est le bonheur, et ce n'est que faute de ce bonheur qu'elle se rabattra sur la gloire : elle le fera dire à Corinne, et elle est Corinne. Mais elle aura peine à en prendre son parti ; aucune de ses expériences ne vaincra son optimisme sentimental. Le désaccord de son rêve et des réalités n'aboutira qu'à fortifier la disposition romanesque qui est en elle. Clarisse Harlowe et Werther ont transporté sa jeunesse ; Waher Scott charmera ses derniers jours : à travers toute son existence, elle persistera à croire que le roman a raison contre la vie, et que la vérité, c'est le roman. Par un hasard singulier, sa foi fut récom-
UNE PAGE D'UN MANUSCRIT AUTOGRAPHE DE Mme DE STAËL, a Fragments d'écrits politiques, manuscrit conservé à la Bibliothèque Nationale. Cl.. HACHETTE.
pensée ; elle finit par se reposer dans un amour absurde et un mariage ridicule, qui fut heureux.
Elle a l'âme de Rousseau : mais par l'esprit, elle est fille de Voltaire, fille du XVIII^ siècle raisonnable et mondain. La religion du siècle est sa religion : elle croit au progrès, à la perfectibilité nécessaire et indéfinie de l'humanité. Jamais elle ne doutera de la raison, m nela répudiera, comme Rousseau : et toute sa vie sera un exercice assidu de la raison qui est en elle, virile, ferme, vaste, curieuse, capable de toutes les vérités. Elle ne conçoit rien de plus beau que la faculté de former et de formuler des idées : il n'y a pas de supériorité qu'elle admire plus en autrui, et dont elle soit plus fière en elle. Aussi cette romanesque sentimentale est-elle une mondaine spirituelle et séduisante. Elle ne peut vivre qu'à Pans. Dès qu'elle est à Coppet, elle tâche d'y refaire son salon de Pans. Elle a la plus enivrante conversation, un jaillissement de pensée à la fois éblouissant et fort. Son admiration va naturellement à des « gens du monde », à Guibert, à Talleyrand, à Narbonne, à B. Constant, en qui elle aime un causeur digne de lui fournir la réplique. Si elle ne comprend pas tout à fait Napoléon, c'est qu'il est mal élevé, qu'il n'y a pas moyen de <' causer » avec lui. Il glace, ou il assomme. Elle n'est pas faite pour la solitude, elle en a peur : elle ne pense bien que dans le monde, devant un auditoire ou contre un interlocuteur ; ses livres sont une perpétuelle causerie, la causerie d'un vaste et agile esprit qui fait lever les idées avec une étonnante facilité. Elle a l'air de se moquer de d'Erfeuil, dans Corinne : mais il y a beaucoup d'elle encore dans ce Français qui ne saurait se passer de la société, et pour qui causer, c est vivre.
Elle résume donc en e'ie les deux aspects de notre XVIII*' siècle ; elle y ajoute pourtant quelque chose. Elle est cosmopolite. Nos Français l'avaient été d'idées, de désir, en théorie ; en fait, ils n'ont pas été capables de sortir d'eux-mêmes; leur cosmopolitisme n'est qu'une prétention de réduire toute humanité à leur forme. Mais Mme de Staël n'est pas Française en ce sens, et cela parce qu'elle n'est pas Française d'origine. Les Suisses, en contact avec la France, avec l'Italie, avec l'Allemagne, qui les conduit à l'Angleterre, semblent avoir des facilités et des aptitudes particulières pour comprendre les formes d'esprit de ces quatre nations : ils ont l'intelligence naturellement cosmopolite. C'est le trait commun des Suisses qui ont écrit en français : on doit excepter Jean-Jacques, nature trop intérieure ; mais voyez Mme de Staël, Marc Monnier, Cherbuliez, Édouard Rod : ce sont des « esprits européens », comme disait la première. La vie poussa encore Mme de Staël en ce sens : chassée de Pans, elle vit à Coppet, où son salon donne pour ainsi dire par trois portes, sur la France, sur l'Italie et -ur l'Allemagne. De Coppet elle senî: mieux que de Pans l'aUrait de l'Italie et de l'Allemagne : Paris est le lieu du monde où l'esprit s'enferme le plus facilement. Chassée de Coppet, la Russie, la Suède, l'Angleterre la reçoivent. Elle aura couru