P. II et m
- EPOQUE CONTEMPORAINE
mécanisme et chicane, et juger des œuvres par la vérité de l'expression et l'intensité de l'impression, mettre le christianisme à sa place comme une riche source de poésie et de pittoresque, et détruire le préjugé classique que Boileau a consacré avec le christianisme, rétablir le moyen âge, l'art gothique, l'histoire de France, classer la Bible parmi les chefs-d'œuvre littéraires de l'humanité, rejeter la mythologlie comme rapetissant la nature, et découvrir une nature plus grande, plus pathétique, plus belle, dans cette immensité débarrassée des petites personnes divines qui y allaient, venaient, et tracassaient, faire de la représentation de cette nature l'un des deux principaux objets de l'art, et l'autre de l'expression des plus intimes émotions de l'âme, ramener partout le travail littéraire à la création artistique, et lui assigner toujours pour fin la manifestation ou l'mvention du beau, ouvrir en passant toutes les sources du lyrisme comme du naturalisme, et mettre d'un coup la littérature dans la voie dont elle n'atteindra pas le bout en un siècle : voilà, pêle-mêle et sommairement, quelques-unes des divinations supérieures qui placent ce livre à côté de l'étude de Mme de Staël sur l'Allemagne. C'était en deux mots la poésie et l'art que Chateaubriand ramenait à la place de la rhétorique et de l'idéologie : c'était le sentiment de la nature et l'inquiétude de la destinée qu'il offrait comme thème d'inspiration, pour
CHATEAUBRIAND ARMÉ CHEVALIER. ^;f,surf de T. Joh annol pour /'Itinéraire de Paris à Jérusalem (Bibl.Nat., Est.). CL. hachette.
remplacer la description des mœurs de salon et la mise en vers de toutes les notions techniques. Il n'avait pas la netteté de conception de Mme de Staël ; ses idées étaient plus confuses, mais elles étaient plus vastes. Il y avait surtout plus d'harmonie entre ses idées et son tempéra" ment ; elles n'en étaient que le reflet. Il les sentait avant de les penser, au lieu que Mme de Staël pensait plus qu'elle ne sentait. Aussi fit-il des œuvres plus claires, plus complètes, plus expressives que sa théorie.