‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 162 sur 364 · Souvenirs, C. Lévy, 1893, in · texte numérisé non relu

Souvenirs, C. Lévy, 1893, in

6. Biographie : François-Pierre-Guillaume Guizot, né à Nîmes en 1787, protestant, élevé à Genève, professeur d'histoire moderne à !a Sorbonne en 1812, suivit Louis XVIII à Gand ; conseiller d'État sous la Restauration, il reprit son cours en 1821 après la chute du ministère Decazes ; ce cours fut suspendu de 1822 à 1828. Après la révolution de 1830, Guizot fut ministre de l'Intérieur (1830), de l'Instruction publique (1832-1834, 1834-1836! 1836-1837), ambassadeur en Angleterre (1840), ministre des Affaires étrangères (1840- 1848). Sa carrière politique fut terminée en 1848 : il écrivit quelques brochures sur la situation de 1849 à 1852. Puis il reprit ses travaux littéraires, qui l'occupèrent jusqu'à sa mort (1874), avec le gouvernement de l'église calviniste française, où il se montra sévè-

était irrémédiablement légitimiste : la légitimité est une pièce essentielle de la doctrine. Il lui faut une dynastie séculaire pour avoir un droit royal avéré, indiscutable : autour de ce droit, le limitant et le soutenant de leurs droits, il dresse les deux Chambres, et il forme ainsi le gouvernement, en qui, et en qui seul, il place sa souveraineté ^. De chaque côté de cette souveraineté, pour en assurer le jeu et en restreindre l'abus, il institue l'inamovibilité des juges ^, représentation de l'éternelle morale, et la liberté de la presse ^, représentation de l'irrésistible démocratie. Voilà ce que Royer-Collard expliquait en nettes formules, dans d'incomparables leçons, rappelant toujours toute discussion aux principes, et déduisant de la Charte toute doctrine, comprenant bien au reste son temps, et les deux grands fâits, non pas créés, mais dégagés par la Révolution ^ : la lourde centralisation administrative, et la vigoureuse expansion de la démocratie. Enfin, il est du petit, bien petit nombre des orateurs qui n'ont pas vieilli et qui se lisent vraiment avec plaisir : cela tient à la belle fermeté de son style, aussi grave et moins triste que celui de Guizot.

L'éloquence parlementaire eut de beaux jours sous la monarchie de Juillet. Mais, en général, les discussions s'abaissent. Le libéralisme, en triomphant, se dépouilla de sa générosité, et se fit le défenseur des intérêts, de l'influence, des préjugés d'une classe, avec laquelle il identifia le pays. « L'esprit particulier de la classe moyenne, écrit Tocqueville ^, devint l'esprit général du gouvernement ; il domina la politique extérieure aussi bien que les affaires du dedans : esprit actif, industrieux, souvent déshonnête, généralement rangé, téméraire, quelquefois par vanité et par égoisme, timide par tempérament, modéré en toute chose, excepté dans le goût du bien-être, et médiocre.... » L'éloquence se ressentit, ainsi que le gouvernement, de cet esprit étroit et positif. Trop souvent même, les intérêts personnels passèrent au premier plan et les orateurs de l'orléanisme nous apparaissent comme occupés surtout de saisir ou de retenir le pouvoir, divisés par leur ambition seule, et montant à l'assaut du ministère, sans s'inquiéter de discréditer la bourgeoisie qu'ils représentent tous au même titre, ou d'ébranler la dynastie dont ils sont tous également serviteurs. Dans ces compétitions, deux hommes surtout font briller leur talent, Guizot et Thiers.

Guizot ^ fut un grand caractère, énergique, autoritaire, un puissant esprit, étroit, dogmatique, d'une certi-

rement orthodoxe. — Il épousa en 1812 Pauline de Meulan (1773-1827), en 1828 Mlle Dil Ion (1804-1833), nièce de sa première femme.

Éditions : Pour l'œuvrehistorique de Guizot, cf.chap.VI. ^2. Nouveau Dictionnaire des synonymes français, 1809. 2 vol. in-8. I^ies des poètes français du siècle de Louis XIV, t. I. 1813, in-8 (devenu en 1852 Corneille et son temps, in-8). Du gouvernement représentatif et de l'état actuel de la France, 1816, in-8 ; Washington, 1841, in-18 ; De la démocratie en France, 1849, in-8 ; Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, 1858-1 867, 8 vol. in-8 ; Discours académiques, 1861, in-8 ; Histoire parlementaire de la France (discours prononcés aux Chambres de 1819 à 1848), 5 vol. in-8, 1863 ; Méditations sur l'état actuel de la religion chrétienne, 1866. in-8 ; Lettres de Guizot à sa famille et à ses amis, 1884, in-8. M. et Mme Guizot, Le Temps passé (Mélanges de critique), 1887, 2 vol. in-12. Les années de retraite de Guizot, Lettres à M. et Mme Ch. Lenormanl, 1902. — A consulter : J. Simon. Thiers, Guizot, Rémusat, 1885. E. Faguet, Politiques et moralistes du XIX° siècle. A. Bardoux, CiHJo/. in-16, 1894.

POLEMISTES ET ORATEURS

tude sereine et inébranlable : les idées utiles à sa classe lui apparurent toujours dans une lumineuse évidence, comme la forme même de la raison ; et il ne les trouva jamais réalisées suffisamment dans la politique gouvernementale que par lui-même. Il voyait, comme par une direction providentielle, toute l'histoire européenne depuis l'mvasion des barbares tendre partout, et particulièrement en France, à former, élever, éclairer, enrichir une classe moyenne : son œuvre d'historien a consisté à dessiner ce mouvement. Il estimait la religion nécessaire à l'ordre et à la conservation de la société ; elle était partie intégrante de sa raison : il voulait des Églises fortement organisées. Église catholique. Église calviniste, Église spiritualiste, excluant ou matant les têtes ardentes ou indisciplinées, les ultras de toute couleur, unies entre elles par une bonne confraternité administrative et par une coopération journalière. Ce que ce protestant estime le plus dans la religion, ce n'est pas le sentiment religieux, c'est l'Église, l'autorité, l'énergique oppression des individualités.

Les revendications féodales des légitimistes n'étaient pas à craindre : ce fut contre la démocratie que Guizot tourna tous ses efforts. Il est admirable et irritant dans sa politique de résistance, identifiant obstinément la bourgeoisie avec la France, les intérêts de la bourgeoisie avec la raison, et, cinquante ans après cette révolution qui avait cru faire place au mérite personnel en ruinant le privilège de la naissance, établissant durement, hautainement le privilège de l'argent : jamais il n'était plus bel orateur, jamais son raisonnement n'a été plus serré, sa parole plus animée, que lorsqu'il allait superbement contre la justice et contre la nécessité, lorsqu'il maintenait, au risque d'abîmer tout, l'iniquité d'une société chancelante. Un des plus grands monuments de son éloquence, c'est le discours par lequel il refusait d'admettre dans le corps électoral les avocats, les médecins, les capacités, comme on disait, qui n'avaient pas le cens obligatoire, c'est-à-dire cette partie même de la bourgeoisie qui n'avait que les lumières, le travail, sans l'argent.

Thiers ^, aussi souple que Guizot était rigide, était Marseillais et journaliste. Il avait la plus vive intelligence, la plus nettement bornée aussi. Moins métaphysicien encore que Guizot, il avait cet esprit de mesure et cet amour de la clarté, qui écartent les inquiétudes troublantes et les trop hautes questions : il était à l'aise

1. Biographie: Adolphe Thiers (1797-1877), né à Marseille, avocat, arriva à Paris en 1820 ou 1821, avec Mi^et, son ami de toute la vie ; il écrivit au Constitutulionnel et aux Tablettes universelles ; de 1823 à 1827, il publia son Histoire de la Révolution française, œuvre facile et brillante, réhabilitation de l'esprit révolutionnaire contre la réaction légitimiste. Rédacteur au National en 1830, il rédigea la protestation des journalistes contre les ordonnances. Député, puis ministre de l'Intérieur en 1832, en 1834, président du conseil en 1836 (mars à septembre), il se ligua avec Guizot pour renverser Molé. 11 redevint président du conseil et ministre des Affaires étrangères en 1840 (mars à octobre) : passa les huit dernières années du règne dans l'opposition. Député de 1848 à 1851, il soutint la candidature de Louis Bonaparte contre Cavaignac : puis il se prononça contre le prince pour l'Assemblée et les institutions parlementaires. Pour la fin de sa carrière, cf. Li^re III. Chap. I §3.

Éditions -.Histoire de la Révolution française, 10 vol. în-8, 1823-1827 ; Histoire du Consulat et de l'Empire, 20 vol. in-8, 1845-1862 ; De la propriété, 1848 ; Discours parlementaires, publ. p. Calmon, C. Lévy, 16 vol. in-8, 1879-1889. — A consulter : J. Simon, Thiers, Guizot, Rémusat. P. de Rémusat, A. Thiers (coll. des Gr. Ecr. fr.), Hachette, in-16, 1889 ; D. Halévy, U Courrier de M. Thiers, 1920.

dans la sphère des choses finies, matérielles et tangibles, des intérêts et des faits. S'il voulait philosopher et moraliser, il avait la profondeur de Scribe, son contemporain, une autre incarnation du même esprit. Très curieux d'art, il n'était pas artiste ; et le grand mouvement littéraire de son temps s'accomplit sans qu'il y comprît rien. Il le disait sur ses vieux jours : Le romantisme, c'est la Commune ; il l'abhorrait comme une insurrection ; il n'y sentait pas l'explosion puissante de l'art et de la poésie. Il n'eut jamais le sens du style : toutes les qualités de propriété, de sobriété, de finesse, de couleur, de proportion dans le maniement des mots, lui sont étrangères. Il parle et il écrit une langue lâchée, négligée, toute pleine d'à-peu-près, molle et prolixe surtout, qui délaye la pensée et ne la serre jamais. Mais il est clair : voilà sa qualité éminente et la clef de ses succès ; histoire, économie politique, Révolution, Empire, plans de campagne, finances, question d'Orient, il inonde de clarté tous les sujets : il donne à toutes les incompétences qui l'entendent la joie de ne plus rien trouver d'obscur dans les plus difficiles et spéciales affaires. Il n'obtient cette inimaginable clarté que par des retranchements et des liaisons arbitraires : il est forcément inexact et superficiel. Voyez ses campagnes de l'Empire : il a et il nous donne l'illusion de lire à tout moment toute la pensée de l'Empereur, et de conduire le monde avec elle ; son récit est ordonné comme un budget où tout est prévu. Il n'a supprimé le hasard, l'aventure, les poussées ingouvernables des événements, qu'à force d'affirmations téméraires et de grosses approximations.

L'OPPOSITION EN 1824. el Gravure populaire représentant les principaux orateurs de l'opposition (Bibl. Nat., Est.). CL. HACHETTE.

1. Benjamin (Montant. — 2. C. Périer. — 3. G"' Foy. — 4. de Glrardin. — 5. Basterreche. — 6. Kœchlin. — 7. C' Thiard. — ■ 8. Devaux. — 9. Roger-Cxjllard. — 10. Baron Mechin. — 11. Baron de Turkheim. — 12. Bouchard d'Escarnaux. — 13. Tardif. — 14. Humann. — 15. Chorier. — 16. Coudert.

ÉPOQUE CONTEMPORAINE

Cette Histoire du Consulat et de l'Empire ^ est d'un homme d'État bien imprudent et aveugle : avec Béranger et Victor Hugo, Thiers a créé le grand mouvement d'idolâtrie napoléonienne d'où devait sortir le second Empire ; il s'imaginait un peu trop aisément que toute la gloire de Napoléon s'escompterait au profit de la monarchie de Juillet, qui avait ramené les trois couleurs. Il fut emporté par son imagination : ce petit homme positif avait la religion du succès ; indulgent aux triomphateurs, la grandeur militaire l'éblouissait, et la gloire militaire l'enivrait. Il était peuple par un côté : il aimait les soldats, les uniformes, le tapage des tambours, l'idée des charges furieuses et des héroïques carnages ; toute la poésie de son âme se ramassait dans ces émotions belliqueuses : il aima la guerre d'Algérie pour son scénario d'épopée militaire, encore plus que pour les résultats. Et puis il était patriote, non pas à la façon de Guizot qui mettait le patriotisme à faire triompher deux ou trois principes abstraits dont la collection représentait pour lui la patrie, mais plus populairement, mieux par conséquent, d'une façon un peu grossière et chauvine, mais de façon qu'il était capable de ressentir profondément l'honneur de la France, et de tout faire, au risque de l'intérêt, pour l'honneur. Cela le met au-dessus de Guizot, encore qu'à tout prendre, jusqu'en 1850, il n'ait guère joué qu'un rôle assez mesquin d'ambitieux égoïste. L'avenir se chargeait de le grandir.

Les orateurs de l'orléanisme étaient pris entre deux oppositions : l'opposition légitimiste et l'opposition démocratique, assez peu fortes toutes les deux. Dans leur défaite, les légitimistes avaient retrouvé la largeur de leur principe, qui leur permettait, contre la bourgeoisie triomphante, de se faire les défenseurs de la liberté, du peuple, de tout ce qu'enfin jadis leurs adversaires défendaient contre eux. Ils avaient pour représenter leurs idées deux orateurs de haute valeur, le comte de Montalembert ^, un pur catholique, beau caractère, esprit véhément et brillant, sans originalité ni profondeur, et Berryer un avocat à la parole chaude, amplement déclamateur, et sincèrement éloquent. Dès sa jeunesse il s'était

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