‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 17 sur 364 · PRECURSEURS ET INITIATEURS DU XVIII^' SIECLE · texte numérisé non relu

PRECURSEURS ET INITIATEURS DU XVIII^' SIECLE

rendre inutile l'hypothèse d'une action divine. Ce procédé de critique fut peut-être le plus efficace et le plus fatal à l'Église : et ce furent les théologiens qui l'enseignèrent aux philosophes.

Les protestants, qui prétendaient restaurer la primitive Église, avaient été amenés à faire la part du divin et de l'humain dans le corps des traditions chrétiennes, soit contre le catholicisme romain, soit contre les sectes rivales issues également de la Réforme. Ils avaient appelé à leur aide la philologie et l'histoire, pour discuter telle interprétation des Livres saints, établir l'origine de telle portion du dogme et de la discipline. Les catholiques avaient suivi les réformés sur ce terrain ; et l'on avait vu Bossuet, dans son Histoire des Variations, démontrer par la méthode historique le développement continu et divergent des doctrines réformées. Il avait montré — avec une pénétration peut-être imprudente ■ — que toutes les pièces de la tradition se tiennent, que l'on ne peut commencer à refuser soumission à l'Eglise sans aller jusqu'à l'incroyance absolue, que la négation, logiquement, doit gagner de dogme en dogme jusqu'à ce que rien du dogme ne subsiste, et que les seuls sociniens sont conséquents, qui sont arrivés à dépouiller la religion de tous les mystères.

D'autre part, en dehors de toute polémique, de pieux érudits appliquaient à la religion les principes de la méthode scientifique. Les bénédictins, à force de candide soumission, élaguaient de la légende chrétienne une foule de saints apocryphes et de faux martyrs, sans inquiéter l'autorité ecclésiastique. Moins heureux étaient Dupin dans ses recherches sur les Conciles, et surtout Richard Simon dans ses études philologiques sur les deux Testaments et sur les Pères. Ceux-ci ne touchaient plus seulement, comme les bénédictins, aux ornements de la religion, mais à ses fondements, qu'ils ébranlaient par le seul emploi d'une méthode qui écartait la tradition de l'Église comme une idée préconçue.

Tout ce qui, dans l'œuvre des théologiens depuis cent cinquante ans, pouvait servir à la démolition de la religion, se ramassa dans les écrits de Pierre Bayle et surtout dans son Dictionnaire historique et critique^. C'était un probe et fort esprit, excité plutôt que tourmenté par l'impossibilité de savoir oij est la vérité. Il était né protestant, se fit catholique, se refit protestant. La Révocation le jeta hors de France ; il professa à Rotterdam, où le violent Jurieu lui chercha querelle : ses livres furent censurés, sa chaire lui fut retirée. Rien de tragique au reste dans cette âme inquiète et dans cette vie orageuse : Bayle est une figure originale de savant à la vieille mode : paisible, doux, gai, sans ambition, indifférent à la gloire littéraire, il s'enferme dans son cabinet, et ne se croit jamais malheu-

1. Biographie : Pierre Bayle. né en 1647 dans le comté de Foix, meurt à Rotterdam en 1706. On l'y avait appelé en 1681. — Editions : Dictionnaire historique et critique, Rotterdam, 1697, 2 vol. in-folir, 3" édit. 1720, 4 vol. in-fol:c; Œuvres diverses, la Haye, 1727,4 vol. in-folio ; Choix de la Correspondance inédite de P. Bayle, publ. par E. Glgas. Copenhague et Paris, 1890, in-8. — A consulter : F. Brunetière, Éludes critiques, t. V. Faguet, XVIII'' siècle. Delvolvé, Essai sur P. Bayle, 1906.

2. " Divertissements, parties de plaisir, jeux, collations, voyages à la campagne, visites.

PORTRAIT DE BAYLE A VINGT-HUIT ANS. e> Gravure de Petit placée en tétede la Vie de Bayle, par Des Maizeaux, qui figure dans l'édition de 1730 du DICTIONNAIRE (Bibl. Nat., Imp.). CL. HACHETTE.

reux, dès qu'il peut lire, écrire, imprimer en liberté. Il travaille assidûment sans fatigue ; c'est sa vie et sa joie Il a le savoir d'un érudit, le sens d'un critique ; il cherche la vérité, d'une affection ferme et sereine, qui a l air d'une fonction plutôt que d'une passion de sa nature.

Il n'est pas écrivain, pas artiste au moindre degré. Il est aussi incapable de composer que Montaigne. Son Dictionnaire historique et critique est un amas d'observations faites sur les erreurs ou les omissions d'un dictionnaire, celui de Moréri. Les notes, " farcies » de citations françaises, latines, grecques, tiennent dix fois plus de place que le texte : on y trouve de l'histoire, de la géographie, de la littérature, de la philologie, de la philosophie, des gaillardises ^, mais surtout de l'histoire religieuse et de la théologie.

Bayle n'a point de système, évite de dresser des théories. Sa méthode est d'alléguer toutes les raisons pour et contre les opinions établies. Ce n'est pas sa faute si les raisons contre paraissent les plus fortes, si, après l'avoir lu, l'on est tenté de conclure pour les hérétiques. Il excelle à faire ressortir que les opinions délaissées pouvaient se défendre, et n'étaient pas plus absurdes en réalité que

et telles autres récréations nécessaires à quantité de gens d'études, à ce qu'ils disent, ne sont pas mon fait : je n'y perds point de temps. Je n'en perds point aux soins domestiques ni à briguer quoi que ce soit, ni à des sollicitations, ni à telles autres affaires. J'ai été heureusement délivré de plusieurs occupations qui ne m'étaient guère agréables ; et j ai eu le plus grand et le plus charmant loisir qu'un homme d- let'.r^s puisse avoir- " (Préfacedu Dictionnaire.)

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