Nés en 1810 et
L'ENFANT PRODIGE, e) Vitlnr //u?.) aJiK-wplans. (Miniature conservée au Musée
Victor-Hugo). CL. HACHETTE.
multiples. Echappant aux influences du monde et du collège, nos poètes se trouvèrent affranchis de cette crainte du ridicule, qui paralyse toutes les originalités dans la vie mondaine, et dotés, sur les petits secrets de l'art d'écrire, de certaines ignorances favorables à la spontanéité de l'expression. Il fallait avoir vécu loin des salons, et n'avoir pas subi le joug du discours latin, pour faire des mots la sincère et simple image de l'émotion ou de la sensation.
Nous devons enfin considérer comme circonstance favorable la chute de l'Empire qui, fermant brusquement la réalité aux activités inquiètes et aux ambitions énormes, les dériva vers le rêve et l'exercice de l'imagination. Les enfants élevés entre 1804 et 1814, n'ayant pas senti les misères et n ayant éprouvé que la fascination des victoires impériales, gardèrent sous la paix des Bourbons des exaltations qui cherchèrent à se satisfaire par les passions lyriques et les aventures romanesques des livres '.
Le romantisme, à ses débuts, fut surtout monarchique et chrétien : Chateaubriand avait établi entre l'idéal artistique et les principes pratiques une confusion qui égara les premiers romantiques : épris du moyen âge chrétien et féodal, ils s'estimèrent obligés d'être en leur temps, réellement, catholiques et monarchistes. Ils le furent aussi, par opposition aux disciples du XVîII^ siècle qui, retenant le goût de Voltaire ou de Condorcet, en pro-
4. Il y a un fond de vérité dans ce qu'ont dit Vigny (Servitude militaire, ch. I) et Musset (Confession d'un enfant du siècle).
EPOQUE CONTEMPORAINE
fessaient les idées ; comme le même siècle avait produit Mérope et le Dictionnaire philosophique, on le haïssait ou l'aimait en bloc : les libéraux se croyaient tenus d'être classiques, et les romantiques chantaient le trône et l'autel. En réalité, ce classement résultait d'un malentendu. Le romantisme en son fond était révolutionnaire et anarchique : on ne tarda pas à s'en apercevoir. Nous assisterons à l'évolution politique de Victor Hugo et de Lamartine et même avant 1826, l'abbé de Frayssinous avait reconnu la liaison des doctrines classiques aux principes conservateurs
D'ailleurs, il y eut un romantisme libéral dès la première heure. C'étaient des disciples delà philosophie du XVIII® siècle et des idéologues sentimentaux à la façon de Rousseau et de Diderot, influencés par les idées de Mme de Staël et la connaissance des littératures anglaise, allemande, italienne, etc. Ils croyaient à la nécessité, à l'urgence d'un élargissement du goût et d'une rénovation de la littérature. Ils voulaient desserrer les liens des règles et des bienséances, admettre le modernisme des sujets, essayer l'acclimatation des beautés étrangères. Assez larges dans leur critique, ils sont assez timides dans leurs réalisations. Et surtout plus intelligents qu'artistes, plus philosophes que poètes.
Le don créateur, il faut le reconnaître, est dans l'autre camp. Du moins, puisque la littérature devait d'abord se renouveler par lapoésie, niRémusat.ni Stendhal même ne pesaient guère contre Lamartine ou Hugo.
LA MORT DE BYRON. a Gravure allégorique de Feuillel, représenlant le poète mourant pleuré par la Grèce (Bibl. Nat., Est.). CL. HACHETTE.
LE CÉNACLE. LA PRÉFACE DE « CROMWELL ». ^ 0 On ne saurait aussi s'empêcher de dire que l'explosion du romantisme fut la conséquence de ces causes insaisissables qui firent apparaître presque simultanément de puissants talents. Ce qu on appelle le hasard donna alors Hugo, Lamartine et Vigny. Casimir Delavigne venait de rimer ses Messéniennes et N. Lemercier venait de manquer sa colossale Panhypocrisiade, quand Lamartine, du fond de sa province, apporta ses Méditations où l'on reconnut d'abord un grand poète (1820). Cependant Vigny, dans ses loisirs de garnison, composait ses Poèmes, qui parurent en 1822. Le romantisme élégiaque et fiévreux, le romantisme philosophique et symbolique étaient nés. Mais il n'y avait pas d'école romantique : c'étaient deux manifestations isolées du génie poétique, et aucun des deux poètes, à cette heure, pas même Vigny, ne songeait à se poser en théoricien novateur ou révolté.
Victor Hugo donnait ses Odes (1822), toutes classiques dans leur éclatante rhétorique qui en faisait l'achèvement splendide du lyrisme selon la formule deJ.-B. Rousseau, chefs-d'œuvre de virtuosité sans sincérité. Combinaison et facture des vers, choix d'images et artifices de construction, rien dans ce premier recueil ne rompait avec la tradition, sinon la puissance du talent qu'on pouvait déjà entrevoir.
Le premier manifeste fut lancé par Stendhal en 1822 : dans sa brochure sur Racine et Shakespeare, il semblait faire de l'ennui le signe éminent du classicisme. Etrange confusion des temps, qui fait de ce bonapartiste, fidèle disciple des sensualistes et des analyseurs du XVIII® siècle le premier porte-drapeau du romantisme, dont tout semblait plutôt l'éloigner ! Mais le romantisme, pour Stendhal, se réduit à ce qu'un disciple de Montesquieu peut accepter : il combat l'imitation, c'est-à-dire le principe classique qui empêche une littérature d'être ce qu'elle doit, l'expression exacte du climat et des mœurs.
L'école romantique se forme vers 1823, autour de Ch. Nodier ^, dans le fameux salon de l'Arsenal. Nodier, fureteur et voyageur, est épris de sentimentalité, de fantastique, d'exotisme, possédé du besoin de romancer l'histoire et d'y machiner des dessous ténébreux ou singuliers ; avec lui, Emile et Antony Deschamps ^, Vigny, Soumet, Chênedollé, Jules Lefèvre, forment le premier Cénacle Victor Hugo y tient par d'amicales et fréquentes
1. Je trouve ce détail dans Pichot (Voyage historique et pittoresque en Angleterre, avant-propos, t. I. p. 14. éd. de 1826^.
2. Ch. Nodier (1783-1 844) fut nommé, le I" janvier 1 824, directeur de la Bibliothèque de Monsieur (Arsenal). Il a fait les Proscrits (1802), le Peintre de Salzhourg (1803), dans le genre allemand sentimental, les Essais d'un jeune barde (1804), VHisioire des Sociétés secrètes de l'armée (1815), où ilinvente un colonel qui est à Napoléon ce que d'Artagnan est à Mazarin, des nouvelles et romans, de Jean Sbogar (1818) à Trilby (1822), Bertram ou le Château de Saint-Aldehrand, tragédie imitée de l'anglais (1821), etc. — A consulter : M. Salomon, Ch. Nodier et te groupe romantique, 1908; L. Pingaud, La jeunesse de Ch. Nodier, les Philadelphes, 1919.
3. E. Deschamps (1791 -1871) traduira en \839 Roméo et Juliette, puis Macbeth en 1844. Œuvres complètes, Lemerre, 6 vol. in-12. — Aconsulter : H. Girard, Un bourgeois dilettante, Emile Deschamps, 1921. — Il avait un frère, Antony Deschamps (1800-1869), qui traduisit Dante.
4. Le second Cénacle est celui de 1829, d'où ont disparu les demi-classiques, les précurseurs timides, où les artistes se mêlent aux poètes : chez Nodier se réunissent Hugo, Vigny, Sainte-Beuve, Dumas, les deux Devéria, L. Boulanger, David d'Angers. On y amène le jeune Musset.
LE MOUVEMENT ROMANTIQUE
EPOQUE CONTEMPORAINE
UNE SOIRÉE A L'ARSENAL. 0 Gravure à l'eau-forle de Tony Johannof, publiée dans /'Artiste (1832) el représentant une soirée che2 Charles Nodier. On reconnaît dans l'assemblée Nodier, Janin et Paul Faucher (Bibl. Nat., Est.). CL. HACHETTE.
relations : il se réserve. Il refuse encore, dans une Préface de 1824, le nom de romantique comme celui de classique : il encense Boileau et vénère les règles. Il se pose entre les deux partis, se contentant d'affirmer, après Staël et avec Villemain, que la littérature est l'expression de la société. Il laisse ses amis guerroyer dans la Muse française et dans le Globe ^. Il se déclare seulement dans sa Préface de 1826, où il fait une sortie contre les limites des genres, revendique le nom de romantique, attaque l'imitation, et, demandant à l'art d'être avant tout inspiration, pose la formule de la liberté dans l'art ^.
En même temps, il publiait ses ballades, pour donner une idée de la poésie des troubadours, ces rapsodes chrétiens qui savaient manier l'épée et la guitare ^. I! dépouillait les formes classiques de l'ode ; il essayait des rythmes plus simples, plus souples, plus personnels ; il cherchait des combinaisons fantaisistes, où éclatait sa prodigieuse invention rythmique ou verbale. Enfin, il se faisait lui, le tardvenu, lise faisait du droit du génie le chef du mouvement romantique par la Préface de Cromwell (1827).
Avec un grand fracas de formules hautaines, et de métaphores ambitieuses, à travers de prodigieuses ignorances et des audaces inouïes d'affirmation arbitraire, faisant défiler magnifiquement tous les âges, et se grisant de la couleur ou du son des noms propres, Hugo posait l'antithèse du beau et du laid, du sublime et du grotesque ; et en les opposant, il les unissait dans l'art. Cela revenait à
1 . La Mme française fut fondée en 1823 (Réimpr. par J. Marsan, pour la Soc. des textes fr. modernes, 2 vol. in-16, 1907-1909) ; le Globe en 1824. Le Globe était libéral ; il accueillit pourtant les idées littéraires des romantiques. — Les articles de Descliamps dans la Muse française furent réunis en 1829 (le Jeune Moraliste du XIX** siècle). Cf. l'article : la Guerre en temps de paix, t. II de la Muse fr., p. 293, 1824. " Vous appelez romantique ce qui est poétique. » Voilà le mot essentiel. — A consulter : J. Marsan, Notes sur la bataille romantique. (Revue d Hist. litt., 1906) ; L. Séché, Le Cénacle de la Muse française, 1908.
2. Hugo ne dit pas, comme les autres, la liberté DE l'art, mais la liberté DANS l'art, c'est-à-dire la liberté ET l'art : être libre, à condition de respecter l'art ; comme il dit la libertéD\NS l'ordre, pour l'union de la liberté et de l'ordre, son idéal politique à cette époque.