‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 174 sur 364 · Hugo. Contemplations (Réponse à un acte d'accusation · texte numérisé non relu

Hugo. Contemplations (Réponse à un acte d'accusation

LA POESIE ROMANTIQUE

mots a pour objet de manifester la particularité, l'mdividualité, même la singularité de l'objet. La métaphore est condamnée : à sa place vient l'image, qui n'est pas procédé d'écriture, mais façon de sentir. Car tout revient là toujours : mettre dans le style tout le concret possible. Nous pouvons saisir le résultat de l'effort romantique, nous qui aujourd'hui ne pouvons guère écrire même sur des idées, sur des matières de raisonnement, sans essayer de retenir ou de projeter dans nos mots nos sensations ^.

Au début, le parti pris de contredire et scandaliser les classiques est évident : de là des outrances, des éclats, des brutalités, des fantaisies, manifestations puériles qui sont inséparables de toute insurrection. Et avec cela, jusque dans V. Hugo, traînent pendant longtemps des lambeaux de langage classique, des oripeaux d'élégance banale ; tous, même le maître, ont peine à dépouiller ce vêtement suranné, fripé, qui se colle à leur pensée ^. Puis tout se règle, et la transposition de la langue continue de s'opérer régulièrement, par le moyen surtout des deux tempéraments les plus livrés à la sensation : V. Hugo et Th. Gautier. Les vers, les périodes, les couplets ne sont pas rares chez eux, où les mots ne représentent plus aucune idée, absolument rien d'intellectuel, mais chez l'un des frémissements de la sensibilité, ou des perceptions de l'œil, chez l'autre seulement des perceptions de l'œil ^.

Le dernier terme de cette transformation est la conversion du mot abstrait en évocateur sensible. Il est très réel que dans la poésie contemporaine, les mots abstraits sont devenus un des moyens les plus puissants de représentation des formes de la vie * : on s'en est servi pour des effets larges, mais précis, d'une puissance singulière. Rien ne permet mieux de mesurer le chemin parcouru.

Les romantiques s'arrêtèrent au vocabulaire : ils l'élargirent, réintégrèrent tous les éléments populaires et techniques que le goût classique avait exclus ^. Ils groupèrent ces éléments avec les anciens sans nul souci des traditions et des bienséances qui liaient autrefois l'imagination : leurs images furent insolites, hardies, déconcertantes. Mais ils respectèrent la syntaxe : sans purisme, ils eurent soin d'être corrects. Ils déposèrent leurs sensations dans les mêmes phrases, qui avaient contenu les idées des classiques : ils dressèrent exactement comme leurs devanciers

Page 1