CL. HACHETTE
Dans leur recomposition de l'alexandrin, les romantiques, et Hugo même, n'ont pas été jusqu'au bout de leur principe. Supprimant la césure de l'hémistiche, ils ont continué d'y exiger un accent tonique, c'est-à-dire qu'ils ont continué de séparer le vers pour l'œil en deux parties égales, tandis que pour l'oreille ils le coupaient en trois. Ils n'ont jamais consenti à faire tomber la sixième syllabe du vers au milieu d'un mot, ce que leurs successeurs ont pu faire sans grande difficulté, en conservant dans sa pureté la forme rythmique qu'ils en avalent reçue.
Dans la double transformation de la langue et du vers, que je viens de décrire sommairement, tous les romantiques n'ont pas eu un rôle égal. Lamartine est trop amateur, Vigny trop penseur, Musset trop Indifférent : Hugo et Gautier sont les grands ouvriers de ce travail, Hugo surtout, mais Gautier aussi, et Sainte-Beuve à qui son sens critique faisait sentir la valeur de tous les détails de facture dans l'œuvre d'art.
LAMARTINE. .É^ ^ Dans l'héritage de Chateaubriand, Alphonse de Lamartine " recueillit le don des tristesses infinies. Mais elles se dépouillèrent de toute amertume en passant par cette âme douce. Quand on regarde dans quelles impressions s'écoula l'enfance de Lamartine, on
1. M. Pellissier évalue à un sur dix le nombre des vers romantiques dans V. Hugo. Pour la période antérieure à 1850, il faut en rabattre sensiblement. — Pour les enjambements, cf. Feuilles d'autcmnc, II.
2. Biographie : Né en 1790 à Mâcon, élevé à Milly. Secrétaire d'ambassade à Florence (1821), il donna sa démission en 1830. Il s'était marié en 1822 ; il partit en 1832 avec sa femme et sa (îlle pour un Voyage en Orient (Grèce, Syrie, Palestine, Liban) qu'il a plus ou moins poétiquement raconté. Député en 1833, sans s'affilier à aucun groupe, il
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
ne trouve rien autour de lui que d'aimable, de bon, de gracieux, père, mère, sœurs ; et pour cadre Milly, les coteaux du Maçonnais. La terre natale lui est clémente, apaisante : elle lui semble l'aimer, et il lui rend un fort amour. Il étudie chez l'abbé Dumont, au petit séminaire de Belley, au lycée impérial de Lyon, n'acquérant pas de lourde science, n'effeuillant pas une aussi de ses chères illusions. Il revient chez lui ; il fait de grandes courses à cheval, il rêve, il lit : les anciens, les Romains du moins, ne l'attirent guère ; il y a trop de raison et de raisonnement chez eux ; il y a trop de réalité dans nos classiques ; et La Fontaine lui renvoie une trop laide image de la vie et de l'homme. Il aime les ardents, les tendres, les indisciplinés, et les tristes qui voient tout en beau en pleurant sur tout. Il s'exalte dans la Bible et s'attendrit dans Paul et Virginie.
Un voyage à Naples en 1811, un séjour aux gardes du corps en 1814, des excursions en Savoie et dans les Alpes, et le voici aux eaux d'Aix en 1816 : là il fait la connaissance de Mme Charles, la jeune femme d'un vieux physicien, phtisique et nerveuse, point vaporeuse ni exaltée, semble-t-il, charmante « avec ses bandeaux noirs et ses beaux yeux battus»; elle mourut en 1818, chrétienne, le crucifix aux mains. Voilà celle qui fut Elvire, la figure de rêve autour de laquelle se ramassèrent les plus profondes impressions, les plus fiévreuses aspirations, les plus languissantes mélancolies de Lamartine. De cet amour éphémère, si vite rompu par la mort, et des états
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