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Lettre à Lord

3. L'Homme à trois visages (1801), de Pixérécourt, d'après Abellino, trag. romantique de Zschokke ; le Belvédère (1818) du même, d'après Jean Sbogar ; la Sorcière (1821) de Ducange, d'après Guy Mannering ; Trente ans ou la Vie d'un joueur (1827), du même, d'après Le 24 février de Z. Wemer- Notez que les deux grands acteurs romantiques. Frédériclc Lemaitre et Mme Dorval, sont des acteurs de mélodrame, formés par les pièces de Duoange.

en plus de mots. Mais il n'y a pas grand'chose en tout cela de nouveau : le mélange des genres, des styles, nous connaissons cela par Diderot et par le drame bourgeois du XVIII^ siècle ; et pour les unités de temps et de lieu, elles manquent déjà à plus d'une pièce : souvenez-vous seulement de Beaumarchais.

Il y a même un genre qui réalise toutes les conditions requises par le romantisme : c'est le mélodrame, qui a pris un superbe essor depuis 1800. Le mélodrame ne reste « classique » que par la rectitude rapide de son action et par la grosse honnêteté bourgeoise de sa morale : au reste, par ses effets de pathétique brutal, par sa prose tour à tour triviale ou boursouflée, par le mélange des genres, par les sujets modernes ou exotiques, par l'exploitation du répertoire allemand ou anglais, il semble bien être un romantisme de la veille Aussi peut-on dire que, dès sa première heure, le mélodrame guettait les romantiques : et V. Hugo s'en est avisé. Tandis qu'il s'efforce de s'éloigner de la tragédie, il prend toutes ses précautions aussi pour éviter le mélodrame, et c'est pour cela qu'il s'attache si soigneusement à conserver le vers comme une convention nécessaire, comme la convention artistique par excellence. Il garde aussi le ramassé vigoureux de l'action, la concentration qui fait du drame une crise. Ainsi V. Hugo pour Cromwell ne prend que deux jours ; deux suffisent à Dumas pour Henri III, deux à Vigny pour la Maréchale d'Ancre ; on ne saurait être plus discrètement révolutionnaire.

Artistique aussi sera la conception du drame. La foule

LA PREMIÈRE REPRÉSENTATION D'HERNANI. a Figure de Grandville pour Jérôme Paturot. On sait que celte première représentation fut une véritable bataille entre classiques et romantiques. (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE. j j

LE THEATRE ROMANTIQUE -

ne demande qu'une action, les femmes de la passion. Le drame romantique offrira de plus une évocation pittoresque du passé. Avec une curiosité que ni la tragédie classique ni le mélodrame populaire ne connaissent, il fera revivre 1 humanité disparue : le poète se fera historien. Il conservera à chaque personnage les marques de son individualité singulière, à chaque époque, à chaque pays les traits de leurs mœurs locales. Il montrera V individu Cromwell, Yindividu Louis XIII, les accidents, bizarreries, difformités par lesquels s'altère en se réalisant tel ou tel type humain, plutôt que ce type pur. Il fera connaître des états précis de civilisation : Ruy Blas sera la monarchie espagnole vers 1695. Dans les Burgraves, nous aurons un rêve d'archéologue, une vision du Moyen Age allemand conçue aux bords du Rhin devant les ruines des vieux burgs. Pour la couleur locale, le poète détendra la raideur de l'action : il y coulera des scènes désintéressées de contemplation, des tableaux de mœurs sans autre but qu'eux-mêmes, comme l'étonnante conversation littéraire du temps de Louis XIII que nous inflige Hugo dans Marion de Lorme.

Mais ce n'est pas tout : le simple pittoresque n'est pas le but du poète, et l'on ne saurait se réduire, dit dédaigneusement V. Hugo, à découper tout simplement les romans de W. Scott : il songe au mélodrame encore, lorsqu'il parle ainsi. Il a toujours combattu le drame historique qui ne vise qu'à être une chronique colorée et émouvante. Le drame romantique sera l'œuvre d'un penseur : il contiendra une philosophie. L'action historique, les individus réels et connus, seront des symboles, par où il enseignera l'humanité. Ruy Blas, c'est le peuple ; la reine, c'est la femme ; don Salluste et don César, les deux faces de la noblesse. Dans Angelo, Catarina, la Tisbe, c'est « la femme dans la société, la femme hors de la société », donc en deux types, « toutes les femmes, toute la femme » ; en face, deux hommes, le mari et l'amant, le souverain et le proscrit, symboles de « toutes les relations que l'homme peut avoir avec la femme d'un côté, et la société de l'autre ». Audessous, l'envieux (Homodéi) ; au-dessus, le crucifix. Les Burgraves sont « le symbole palpitant et complet de l'expiation » ; ils posent devant les yeux de tous une « abstraction philosophique », la « grande échelle morale de la dégradation des races ». Pour tirer l'enseignement, deux grandes figures interviennent : la « servitude », qui personnifiera la « fatalité », la « souveraineté », qui personnifiera la 0 Providence » ; et « la rencontre de la fatalité et de la Providence » sera la crise du drame.

Entre l'individualité historique et le symbolisme philosophique disparaît la psychologie, l'étude des caractères généraux, vrais et vivants. C'était le fort du théâtre classique du XVII® siècle ; et l'on peut dire que le squelette du drame romantique sera la maigre tragédie voltairienne, avec sa sèche et conventionnelle psychologie, avec ses

I. V. Hugo, Œuvres, éd. définitive Hetzel et Quantin, Drame, t. 111, p. 435. Lire toute k page, qui finit ainsi : « Ce serait le rire, ce serait les larmes ; ce serait le bien, le mal.

LE THÉÂTRE D'ALEXANDRE DUMAS, a Frontispice de Célestin Nanteml pom l'édition de 1834-1836, reproduisant dans des médaillons les principales scènes des drames d'Alexandre Dumas : Christine, la Tour de Nesie, Teresa, Charles Vil, Antony, Richard d'Arlington. Henri III, Angèle. (Bibl. Nat., lmp.)cL. HACHETTE.

raides abstractions et ses simplifications excessives, étoffée seulement, rembourrée et masquée à force d'érudition historique et de prétentions philosophiques.

Ces deux éléments, au reste, suffisent pour faire éclater le cadre étroit du poème dramatique. Le drame devient quelque chose d'énorme, de gigantesque, d'encyclopédique : l'homme, la femme, tout un siècle, tout un climat, toute une civilisation, tout un peuple, voilà le simple contenu d' Angelo. Et voici les Burgraves : « l'histoire, la légende, le conte, la réalité, la nature, la famille, l'amour, des mœurs naïves, des physionomies sauvages, les princes, les soldats, les aventuriers, les rois, des patriarches comme dans la Bible, des chasseurs d'hommes comme dans Homère, des Titans comme dans Eschyle, tout s'offrait à la fois à l'imagination éblouie de l'auteur ». On arrive ainsi à l'étrange formule de la Préface de Marie Tudor : « tout regardé à la fois sous toutes ses faces ^ ». Le drame romantique aspire à embrasser l'infini. Aussi lui faut-il d'autres

le haut, le bas, la fatalité, la Providence, le génie, le hasard, la société, le monde, la nature, la vie ; et au-dessus de tout cela on sentirait planer quelque chose de grand ! »

ÉPOQUE CONTEMPORAINE

ET

SA cour;

Drame I)i6tm'iquc en cinq actes et en prose, PAR ALEXANDRE DUMAS.

REPRÉSENTÉ SUa LE THÉÂTRE FRANÇAIS, PAR lES COMÉDIENS ORDINAIRES DU ROI, LE II FEVRIER 1829.

PARIS

VEZARD ET C» , PASs-AGE CHOISEUL, N"' 44-46

HENRI III ET SA COUR, a Titre de l'édilion originale du drame d'Alexandre Dumas (1829). La première représentation de ce drame avait eu lieu le 1 1 fémier 1829. (Bibl. Nal. Imp.) CL. HACHETTE

proportions que celles de la tragédie classique : il débute par Cromwell, qui est injouable ; et lorsqu'il se resserre selon les nécessités de la représentation, il a encore en général une durée presque double de celle des tragédies.

Avec le démesuré, l'incohérence : histoire et philosophie se gênent ; ou l'individu périt, ou le symbole s'obscurcit. L'un des éléments fait obstacle à l'autre, si le poète n'intervient sans cesse pour dégager le sens du spectacle : et l'on a ainsi un poème épico-lynque plutôt que dramatique.

En somme, nous apercevons dans la théorie du drame romantique un double caractère : 1° les barrières des genres dramatiques sont retirées; tragédie, comédie, drame, tout se mêle ; 2° les barrières qui séparent le genre dramatique des autres genres sont abattues aussi ; et l'épique, le lyrique, l'histoire, le symbole envahissent le théâtre. Une vaste synthèse fait entrer toutes les formes littéraires les unes dans les autres, synthèse si vaste qu'elle est en effet plutôt une confusion générale, un retour à la primitive indétermination.

En sorte que, dès les premiers essais qu'ils feront, les romantiques en arriveront tout simplement à organiser le drame chacun selon son tempérament et son génie. Dans ce chaos où tout se mêle, où rien n'est fixé, chacun choisira la matière et la forme qui lui plairont. De la pièce romantique qui, étant tout, n'est rien, l'un tirera le mélodrame, un autre la tragédie, un autre la comédie larmoyante ; l'un trouvera le drame philosophique, un autre le spectacle historique. Tous les genres reparaîtront, en vertu de leur essentielle distinction, plus ou moins déformés ou masqués. Dès 1830, et dans le seul V. Hugo, les espèces diverses se caractérisent : Marie Tudor ou Lucrèce Borgia sont des mélodrames ; Hernani et Marion de Lorme ont des ossatures de tragédies ; et les Burgraves sont un poème dialogué de Légende des siècles.

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