‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 211 sur 364 · Lettre à Mme Z. Carraud, juin · texte numérisé non relu

Lettre à Mme Z. Carraud, juin

qui se ramifient, et dont on suit l'élévation ou la décadence, tout cela forme un monde qui donne la sensation de la vie. Tous les défauts disparaissent dans la grandeur de l'ensemble, et lorsqu'on feuillette le Répertoire de la comédie humaine, on a besoin de faire effort pour distinguer les personnages fictifs des individus historiques qui sont mêlés parmi eux. L'œuvre de Balzac, par cette cohésion et par la puissance d'illusion qui en résulte, est unique.

On voit aisément par où Balzac a pu passer pour le père du réalisme contemporain. Il a été effrénément romantique : mais comme il manquait de sens artistique, de génie poétique et de style, les romans et les scènes d'inspiration romantique sont justement aujourd'hui les parties mortes, ayant été toujours les parties manquées de son œuvre. Au contraire il a représenté en perfection les âmes moyennes ou vulgaires, les mœurs bourgeoises ou populaires, les choses matérielles et sensibles ; et son tempérament s'est trouvé admirablement approprié aux sujets où il semble que l'art réaliste doive toujours se confiner chez nous. Ainsi, par ses impuissances et par sa puissance, Balzac opérait dans le roman la séparation du romantisme et du réalisme. Il reste cependant dans son œuvre quelque chose d'énorme, une surabondance et une outrance qui en trahissent l'origine romantique.

LE ROMAN PSYCHOLOGIQUE : SAINTE- BEUVE, STENDHAL. /H 0 Sainte-Beuve n'a donné qu'un roman, f^o/up/e (1834) : cette œuvre très moderne.

PORTRAIT DE SAINTE-BEUVE, a Lithographie de Bomemann. (Bibl Nat., Est.) CL. HACHETTE.

LE ROMAN ROMANTIQUE

PORTRAIT DE STENDHAL, a D'après un crayon inédit de la Collection Pellat. (Bibl. Nat., Est ) CL. HACHETTE.

plus facile à goûter aujourd'hui qu'il y a soixante ans, est lyrique par certains détails d'exécution, par des couplets effrénés, fort ridicules aujourd'hui, mais surtout par le caractère strictement intime et personnel de l'étude morale. Si l'on veut comprendre comment Sainte-Beuve passa de Joseph Delorme à Port-Royal et aux Lundis, il faut lire Volupté. L'analyse psychologique y est d'une finesse, d'une pénétration étonnantes : nous y retrouvons le Sainte-Beuve que nous connaissons, expert à démêler toutes les traces d'influences physiques et sociales dans la composition d'un caractère, curieux surtout des formes d'âmes imprécises et complexes, des états mêlés, morbides, anormaux, extrêmes, sentant avec une sûreté singulière le travail invisible des consciences, les effondrements, les crises, les agonies internes, sous les apparences unies et paisibles de la santé morale. L'art est analogue à l'observation : un art flou, souple, insinuant, enveloppant surtout, où l'expression à chaque instant diffuse ou entortillée finit par don ner le sentiment des plus fines nuances.

La psychologie de Sainte-Beuve s'exerçait, dans son roman, surtout sur lui-même. Pour trouver des ét udes vraiment impersonnelles il nous faut venir à Stendhal.

En 1842 mourait un homme à demi célèbre, Henri Beyle K II avait publié, sous le pseudonyme de Sten dhal,

I. Biographie: Hjnri Bjyle, né en 1733 à Grenoble, va en Italie en 1800 comme attaché à rintendance, puis devient sous-officier et sous-lieutenant au 6*^ dragons. Plus tard il rentre dans l'intendance (1806-1814). De 1814 à 1821,11 se fixe à Milan , d 'où il est expulsé par la police autrichienne. 11 revient à Paris. En 1830, il est nommé consul à Trieste, puis à Civitavecchia. 11 meurt en 1842. 11 publie, en 1817, Rome, Naples et Flo.

EPOQUE CONTEMPORAINE

des romans, des nouvelles, des récits de voyage, des Impressions d'art : il passait pour un esprit paradoxal, ironique, froid, qui aimait à mystifier et scandaliser les gens. Il disait de lui-même: «Je serai compris vers 1880». Et grâce à Taine, malgré Sainte-Beuve, il l'a été. Il a même été surfait par des idolâtries peu convenables à son genre de talent.

L'homme est assez vulgaire, un peu déplaisant, tour à tour grossier ou prétentieux : on lui a fait tort en étalant indiscrètement ses paperasses, ses notes les plus plates ou les plus sottes. Il a dit ce qu'il avait à dire dans deux ou trois romans, et dans quelques nouvelles : comme nos classiques, il faut le chercher là, et non ailleurs, lorsqu'on n'a souci que de sentir ce qu'il a d'admirable. Mais pour le bien comprendre, il faut le bien connaître, et c'est ce que tous ces papiers ont permis de faire. L'essentiel n'est pas de vénérer, mais de voir clair.

STENDHAL : LE ROUGE ET LE NOIR (I83I). a Titre de l'édition originale avec h vignette d'Henri Mormier, gravée par Porter (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE.

Stendhal est un disciple du XYIII*^ siècle, de Condillac, de Cabanis, des encyclopédistes et des idéologues. Il a pour principe que tous les hommes tendent au bonheur ; et la peinture de la vie, c'est pour lui la peinture des moyens qu'ils choisissent pour s'y diriger. La méthode qu'il emploie est l'analyse : il décompose l'action de ses personnages en idées et en sentiments, et chaque état de conscience est résolu en ses éléments par une opération délicate et précise. Tout ce qui est peinture extérieure, description physique, paysage, ne tient guère de place dans les romans de Stendhal : sa profession, c'est d'être « observateur du cœur humain » ; et il est en effet de première force dans l'observation, dans l'imagination psychologique. Il fouille les motifs d'un acte, détaille les nuances d'un sentiment avec une exactitude minutieuse.

Cependant cet analyste est un homme d'action, ou qui aime à imaginer l'action : les plus rares jouissances de sa vie lui sont venues de l'action ou du souvenir de l'action. 11 s'est rappelé toujours avec délices le temps où il était dragon à l'armée d'Italie. Il est certain qu'il a un fond d'énergie ; il fait la campagne de Russie dans l'intendance : il y donne la preuve d'une fermeté plus rare que le courage, lorsque, dans la désastreuse retraite, il se présente chaque jour à son chef dans la tenue la plus correcte, n'ayant jamais omis de faire sa barbe, mais c'est plutôt l'énergie d'endurance, de résistance que la véritable action. Avec son sang-froid, il garde ses curiosités de psychologue, dont nul péril, nulle fatigue ne le détournent : il observe, dans les deux armées, les soldats des diverses nations pour y saisir les caractères propres à chacune.

M. Arbelet a bien montré ce qu'il y a de sensibilité ardente et romanesque chez Stendhal, derrière le masque de sang-froid ironique qu'il avait mis. Il représente un type très curieux de Français de la fin du XVIII® siècle, où la vie sentimentale est intense (Rousseau a passé par là), mais autant que possible secrète : le sentiment se discipline, se plie aux méthodes intellectuelles de Voltaire et de Condillac, se condamne à devenir dans la conversation esprit, et dans la littérature analyse.

La préoccupation principale de Stendhal, dans son œuvre littéraire, se rattache à ce goiit de l'action et de la volonté. Classique de discipline comme il était, il sort du XVIII*' siècle, par son horreur de l'atonie où deux cents ans de politesse et de mœurs de salon avaient réduit les âmes. Il voyait distinctement cet effet, et c'est lui qui a fourni à Taine l'idée de l'Ancien Régime : par la vie mon-

rence, et une Histoire delà peinture en Italie ; en 1822, son Essai sur l'Amour, et sa brochure sur Racine et Shakespeare ; en 1827, Armance, son premier roman ; en 1831, le Rouge et le Noir ; en 1838, les Mémoires d'un Icuriste; en 1839, la Chartreuse de Parme.

Éditions: Calmann-Lévy, 22 vol. in-18 {Corresp. inédite, 2 vol.). Lettres intimes, Calmann-Lévy, in-8, 1892. Journal, Charpentier, 1888, in-12. Vie de Henri Brilard (autobiographie). Charpentier, 1890. Lamiel (roman inédit), Quentin, 1889. Souvenirs d'Egotisme et Lettres inédites. Charpentier, 1893, in-12. Lucien Leuwen. a-uvre posthume reconstituée sur les manuscrits originaux, par J. de Mitty, Paris, in-18, 1895. Napoléon, etc. Inédits p. p. J. de Mitty, 1897, in-12. Correspondance, 1908, 3 vol., in-8. Œuvres complètes, éd. Arbelet et Champion, depuis 1913. — A consulter : Comment a vécu Stendhal, in-12, 1900. Le Procès de Julien Sorel {Revue Blani he, mars 1894). P.Bourget.EssaisdePsychologie contemporaine. E. Rod, Stendhal (Gr. Ecriv. fr.), 1892. H. Cordier, Stendhal raconté par ses amis et amies, 1893. E. Faguet, Stendhal, dans Politiques et Moralistes. 3" série. Chuquet, Stendhal-Beyle, 1902. P. Arbelet. La Jeunesse de Stendhal, 2 vol., 1919.

LE KOUGE

Page 1