ET LE NOIR
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PARIS
A. LE VAVASSF.UR. LIBKAIRE, PALAKS ROYAL.
LE ROMAN ROMANTIQUE
daine, le ressort de l'énergie a été si bien détruit que la noblesse s'est trouvée, en 1792, incapable d'une résistance active : elle n'a su que mourir avec une grâce passive. En 1789 et en 1825, il n'y a d'énergie que dans le peuple : la justification de la Révolution est là, et la condamnation de la Restauration. Car il aime l'énergie plus que tout. Ainsi s'explique le culte qu'il a voué à Napoléon : Napoléon représente à ses yeux la plus grande somme d'énergie qu'il lui ait été donné de voir ramassée dans un individu. Les héros qu'il expose sont à l'ordinaire des natures énergiques, qui ont SUIVI leur volonté jusqu'au crime. Émile Faguet reproche à Stendhal de confondre l'énergie volontaire avec la passion impulsive qui en est tout juste le contraire : il a tort, je crois. Car cette apparente confusion repose sur une fine observation : ces passions brutales ou forcenées dont il nous étale les effets dans l'Italie du XVI® siècle, c'est bien de l'énergie, non pas de l'énergie volontaire, si l'on veut, mais de l'énergie apte à devenir énergie volontaire. Le réservoir des forces qu'emploie la volonté est dans la sensibilité : la volonté maîtrise et manie l'impulsion, mais, l'impulsion défaillant, la volonté n'a plus où s'exercer.
L'étude de Vénergie est l'âme des romans de Stendhal ; mais sous cette idée maîtresse il a saisi, expliqué bien des caractères individuels et divers états sociaux.
Il a aimé passionnément l'Italie : dans son passé et dans son présent. Il a voulu qu'on mît sur sa tombe : Henri Beyle, Milanais. Le secret de cette sympathie, c'est peutêtre la place que l'amour — toutes les qualités d'amour — tient à ses yeux dans la vie italienne : c'est surtout que le tempérament italien lui semble plus impulsif, plus énergique que le français. Voilà pourquoi il a souvent traité des sujets italiens.
L'une de ses deux œuvres maîtresses, la Chartreuse de Parme, est presque entièrement une étude de l'âme et de la vie italiennes. A peine touche-t-elle à la France par le fameux récit de la bataille de Waterloo : récit d'un homme d'expérience, original et saisissant par la médiocrité voulue et l'insignifiance expressive du détail. A quoi se réduit la plus grande bataille du siècle pour un conscrit qui la traverse! Stendhal a vraiment donné là un modèle d'art réaliste, ou plutôt d'art vrai. Mais, après ce début, nous revenons en Italie, et nous y restons. Beaucoup de lecteurs s'en plaignent : toutes ces aventures et toutes ces analyses les surprennent, les laissent incrédules et étourdis. Cependant il y a dans ce roman une peinture fine et serrée de l'Italie après 1815, de ces petites principautés, oij l'intrigue, la tyrannie, toutes les passions et tous les manèges s'offraient à l'observateur dans un champ borné, où la course au bonheur se faisait avec moins de scrupules, plus d'habileté et plus d'énergie qu'en France. On sent que Stendhal a été idolâtre de son modèle : il donne l'impression d'être entré dans l'âme italienne plus avant qu'aucun Français.
On est moins dérouté quand on lit le Rouge et le Noir.
H'^ Littérature. T II.
LA CHARTREUSE DE PARME, a Vignette de Berlall pour l'édition fiopulaire illustrée Je la Chartreuse de Parme, de Stendhal (1854). (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE,
Cette fois nous sommes en France, et nous reconnaissons la France issue de la Révolution. D'une vulgaire affaire de cour d'assises, Stendhal a fait une étude profonde de psychologie et de philosophie historiques. En cinq cents pages, il nous apprend autant que toute la Comédie humaine sur les mobiles secrets des actes et sur la qualité intérieure des âmes dans la société que la Révolution a faite. Balzac nous montrait les faits : l'effort universel, la lutte brutale pour la fortune, pour les places, pour le pouvoir. Il prenait comme une hypothèse fondamentale l'appétit du succès, le déchaînement des convoitises. Stendhal va plus au fond des choses. Il regarde dans le secret des âmes comment se forme la disposition d'où sortent tous les effets qui donnent à la société contemporaine sa physionomie : il trouve que la Révolution a établi l'égalité entre tous les Français, et, supprimant tous les privilèges, a proportionné les droits au mérite. On inculque ce beau principe aux individus dès le bas âge ; ils apprennent que le talent mène à tout : ils ont le talent ; ils apprennent que la supériorité sociale suit la supériorité intellectuelle : ils sont des esprits supérieurs.
Et quand, à vingt ans, ils sont lâchés à travers la société, avec l'ambition et avec l'assurance d'arriver à tout, ils
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
trouvent toutes les places prises ; les parentés, les protections, l'argent, l'intrigue ont poussé et poussent devant eux des médiocrités dans tous les emplois. Nos esprits supérieurs crèvent de faim : il faut suivre la filière, restreindre son appétit, s'user dans de petits emplois pour de maigres résultats, s'aplatir, servir, pour arracher peutêtre bien péniblement après vingt ans d'un travail de forçat, ou pour manquer finalement, malgré tout le talent et toutes les bassesses, ce que l'on s'estimait légitimement dû. La société fait une honteuse banqueroute aux meilleurs des enfants qu'elle élève. Ceux qui sont artistes ou philosophes se réfugient dans le rêve. Ceux qui sont d'honnêtes natures, douces et veules, se résignent à vivre mesquinement, à avancer lentement ou à marquer le pas dans leur carrière, contents du lopin qu'on leur abandonne, ou bien découragés par les compétitions, abrutis par l'effort. Mais les natures énergiques — et nous revenons à l'idée favorite de Stendhal, — les forts, qui n'ont ni protecteurs ni parents pour leur aplanir la route, que ferontils? Ils ne renonceront pas, ils mettront habit bas, bas aussi toutes les délicatesses de sentiment, toutes les idées de moralité dont l'éducation les ligotte, et ils entreront dans la mêlée, la tête haute et le poing levé : ils feront leur trou, hardiment, brutalement ^. Ils seront assommés, ou lis seront maîtres : rien de médiocre ne leur convient. L'homme supérieur redevient un animal de proie. Par malheur le gendarme est là, et l'homme supérieur finit parfois sur l'échafaud, comme Julien Sorel, le héros de Rouge et Noir, un caractère d'une autre envergure que tous les ambitieux de Balzac, à qui il n'a manqué qu'un peu de chance pour faire agenouiller devant lui la société qui le condamne.
La forme, dans Stendhal, est précise, nette, sans couleur ; elle n'existe pas comme forme d'art, elle n'est que la notation analytique des idées. Notre romancier a appris à écrire dans VArt de raisonner, l'Art de penser, et la Grammaire de Condillac.
PORTRAITS DEMÉRIMÉE.^/ Ces portraits, exécutéspar Delecluze, le représenlenlen homme et aussi en femme, le second portrait étant svpposé être celui c/e C/ara Gazu/. (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.
UN DESSIN DE MÉRIMÉE, a (Bibl. Nat. Mss.) cl. hachette.
LA NOUVELLE ARTISTIQUE : MÉRIMÉE. ^ /!/ On a souvent donné Mérimée " comme un disciple de Stendhal : les deux hommes furent liés d'amitié. Il y avait entre eux des sympathies de tempérament, des communautés d'antipathie ; quelques idées littéraires aussi les rapprochaient. Ils aimaient tous les deux à bousculer la morale bourgeoise ; ils étaient tous les deux flegmatiques, observateurs, ils se moquaient des beaux enthousiasmes romantiques ; ils avaient tous les deux l'esprit de la psychologie. Mais bien des différences aussi les séparaient. Stendhal reprochait à Mérimée de n'avoir pas lu Helvétius ni Condillac ; il lui reprochait son ironie cruelle et son manque de tendresse. Mérimée est le moins humanitaire des hommes, et son pessimisme est ce qu'il y a de plus opposé au rationalisme optimiste des encyclopédistes ; il méprise trop l'homme pour avoir foi au progrès.
Il ne tient au XVIII^ siècle que par certaines audaces et certaines crudités de pensée, par l'aspect extérieur aussi de sa personne intellectuelle. Et il ne se rattache guère qu'au XVIII^ siècle sceptique et sec; Mérimée est un homme du monde, de tenue parfaite, d'esprit aigu et mordant, sans illusion, sans élan, volontiers cynique, avec la plus exquise correction de langage. Il a peut-être plus de sensibilité qu'il n'en montre : il est capable d'affection ; mais il craint extrêmement le ridicule ; il pose pour l'homme fort et détaché.
Il tient beaucoup à ce qu'il écrit, mais il ne veut pas paraître y tenir. Il fait effort pour n'avoir pas l'air d'un écrivain de profession. Il s'est donné une spécialité,
1. A moins que l'état social ne leur recommande plutôt l'hypocrisie, comme c'est le cas de Julien Sorel sous la Restauration, qui fait la Congrégation toute-puissante.
2. Biographie : Prosper Mérimée (1803-1870), né à Paris, secrétaire du comte d'Argout en 1830, puis chef de bureau au ministère de la Marine, devient en 1831 inspecteur des monuments historiques ; il se lie en 1840, en Espagne, avec la famille Montijo ; ami particulier de l'impératrice Eugénie, il devient sénateur en 1853. 11 donne le théâtre de Clara Gazul en 1 825, la Guzia en 1 826, la Jacquerie en 1 828, puis la Chronique de Charles IX (1829), des nouvelles de 1830à I84I (Tamango, Vénus d'ilh, M atteo F al cone, Colomba, eic), Carmen (1847). 11 a publié des voyages archéologiques et des ouvrages historiques : Essai sur la guerre sociale (1841) ; les Faux Démétrius (1854) ; Mélanges historiques et littéraires (1855). 11 fut un des premiers chez nous à s'intéresser à la littérature russe.
Editions : Calmann- Lévy, 13 vol. in-18, Lettres à une inconnue, 1873, in-18. Lettres à une autre inconnue, 1875, in-18. Lettres à Panizzi, 2 vol.in-8, 1881, Le'tres à 'a Princesse Juie, (Revue de Paris, l"et 15iuillet 1894). UneCorr. inéditcParis, Gilmann-Lévy, 1896, in-18. — A consulter : E. Faguet, xix'' siècle. A. Filon, Mérimée et ses amis, 1894, in-16 ; Mérimée (Coll. des Gr. Ecriv. fr.), in-16, 1898.
LE ROMAN ROMANTIQUE
l'histoire, et surtout l'archéologie ; volontiers il présente ses nouvelles comme des propos d'archéologue qui évoque quelque souvenir de ses voyages. Aussi son œuvre estelle, extérieurement, moins objective que celle de Stendhal : il parle de lui, des objets qui l'intéressent, des recherches pour lesquelles il s'est mis en route. Il mêle des réflexions, des dissertations d'archéologue à ses récits ; il nous rappelle ainsi de temps à autre, de peur que nous ne l'ignorions, que ce n'est pas son affaire de faire un roman, et qu'il ne s'est mis à conter que par accident, pour nous faire plaisir. La même coquetterie se fait paraître par d'autres procédés ; ainsi quand, dans la Chronique de Charles IX, il laisse au lecteur le soin de choisir le dénouement qui lui plaira : grossier défaut, mais défaut voulu.
Cependant, il ne faut pas s'arrêter aux accessoires ni à la surface de l'œuvre. En réalité, le roman de Mérimée est essentiellement objectif : il se répand autour de son sujet, mais le récit lui-même est impersonnel. Lisez ses chefsd'œuvre : les parties principales de la Chronique de Charles IX, Colomba, Tamango, Matteo Falcone, le corps du récit de Carmen, etc. ; Mérimée s'efface ; ce n'est plus qu'un scrupuleux artiste qui s'efforce à faire sortir le caractère du modèle naturel. Personne ne s'est, en notre temps, plus rapproché que lui du réalisme classique.
D'abord il compose, très solidement, très soigneusement : dans la moindre nouvelle, il pose ses caractères, il établit son action initiale, et tout se déduit, s'enchaîne ; le progrès est continu, et les proportions exactement gardées. Puis, il est sobre, il ne s'étale pas. Il sait faire vingt pages, où les romantiques s'évertuent à souffler un volume. Aussi quelle plénitude dans cette brièveté ! Un paysage est complet en cinq ou six lignes. Les caractères se dessinent par une action significative, que le romancier a su choisir en faisant abstraction du reste. II ne se perd pas en longues analyses : 11 se place entre Balzac et Stendhal : comme le premier, il Indique le dedans par le dehors, mais il indique avec précision des états de conscience perceptibles seulement au second.
Il est simple aussi : ni sensibilité ni grandes phrases ; un ton uni, comme celui d'un homme de bonne compagnie qui ne hausse jamais la voix. On peut imaginer l'effet de cette VOIX douce et sans accent, quand elle raconte les pires atrocités. Car Mérimée est « cruel il conte avec sérénité toutes sortes de crimes, de lâchetés et de vices, les histoires les plus répugnantes ou les plus sanglantes ; ne croyant ni à l'homme ni à la vie, il choisit les sujets où son
i froid mépris trouve le mieux à se satisfaire.
Il se plaît à déconcerter nos intelligences, à troubler nos
j nerfs, par des récits étranges, qui nous laissent dans le doute SI nous avons affaire à un mystificateur ou réellement à un miracle. Ce sont des aventures singulières, qui à la rigueur se peuvent expliquer par un concours de circonstances naturelles, qui laissent pourtant une sorte de saisissement dont on ne peut se défendre, comme devant une