MAISON OU MOURUT SAINTE-BEUVE, 11, RUE DU MONTPARNASSE
A PARIS, a CL. HACHETTE,
LA CRITIQUE
fails sociaux correspondants : Sainte-Beuve pousse plus loin, cherche des correspondances plus fines, des déterminations plus rigoureuses. Villemain traçait les lignes générales, les grandes directions d'une vaste période : il laissait flotter dans ces larges cadres les individus, de qui émanent immédiatement les œuvres. Sainte-Beuve s'attache aux individus : et par là il introduit d'abord une relativité plus grande dans la critique. Il cherche, dans l'œuvre littéraire, l'expression, non plus d'une société, mais d'un tempérament : tous ses jugements sur les livres sont des jugements sur les hommes. Il remet cet homme sur pied, en pleine réalité, il le rattache par tous les côtés à la terre, selon son expression ; il suit dans son origine, dans son éducation, dans ses fréquentations, dans toute sa vie intime et domestique, la formation, les agrandissements, les abaissements du caractère et de l'esprit. A la fin de ces minutieuses enquêtes, l'homme, et par l'homme le livre, se trouve relié à quelque courant connu et défini de la civilisation générale.
Mais l'histoire n'est pas, pour .Sainte-Beuve, le terme ou le but de la critique : il a la prétention d'être un philosophe, un savant ; il cherche des lois générales. Il donne ses études sur les individus pour une " série d'expériences " qui forment « un long cours de physiologie morale Il se piquait de faire « l'histoire naturelle des esprits ». Il pensait qu il y a des familles d'esprits, comme en histoire naturelle il y a des races et des variétés. Mais on ne voit pas que Sainte-Beuve ait constitué ces familles d'esprits : il a poursuivi partout l'individualité, en ce qu'elle a de plus distinct. Je ne lui en ferai pas un reproche ; mais cette méthode est juste le contraire de la science.
En réalité, Sainte-Beuve, se couvrant de quelque dessein scientifique, a poursuivi son plaisir. Et ce plaisir, c'était le spectacle de l'individu vivant. Il n'y a pas tant à raffiner sur son cas : c'est un homme que le jeu des réalités morales a prodigieusement intéressé. Regardez les deux grandes masses qui constituent son œuvre : les Lundis et l'Histoire de Port-Royal. Ces Lundis sont une incohérente collection d âmes individuelles : Sainte-Beuve ne s'emprisonne pas dans la littérature ; il suffit qu'un homme ou une femme ait écrit quelques lettres, quelques lignes, pour lui appartenir : le général Joubert aussi bien que Gœthe, et Marie Stuart avec Mlle de Scudéry ; généraux, ministres, gens de lettres et gens du monde, français, anglais, allemands, toutes sortes d'individus l'arrêtent ; il extrait de leurs accidents biographiques toutes les particularités psychologiques et physiologiques qui les définissent en leur unique caractère. L'admirable Port-Royal, où revit toute une partie de la société française du XVII*' siècle, où se dessine une des grandes forces qui aient agi sur la littérature de ce temps, ce
1 . Biographie : H. Taine (1828-1893), né à Vouziers, entre à TÉcole Normale en 1848. professe peu de temps, étant très suspect pour ses opinions philosophiques. Outre les ouvrages que je nomme ci-dessous, il a écrit son Voyage aux Pyrénées (1855), ses études sur les Philosophes français du XIX"' siècle (1855-1856), sa Vie et opinions de Thomas Crain- </or*c (1863- 1865), ses Noies sur l'Angleterre (1872).
Éditions : Hachette, in- 18 : De l' Intelligence, 2 vol. ; Histoire de la Littérature anglaise, 5 vol. ; Philosophie de l'art, 2 vol. ; Essais de critique et d'histoire, 1 vol. ; Nouveaux Essais.
H"^"^ Littérature. T. II.
PORÏ-ROYAL