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F. Brunetière, l a Science et la Religion

3. Le vicomte Eugène-Melchior de Vogué (1850-191 1), le Roman russe, 1882 ; Souvenirs et Visions, 1888, et divers recueils d'articles. Il a publié divers romans dont le plus significatif est Les morts qui parlent (1899).

4. Edouard Rod (1857-1910), néo-chrétien, moral comme un protestant et cosmopolite comme un Genevois, a fait de vigoureux romans, un peu lourds, un peu ternes, un peu lâchés de facture, solides du moins et intéressants, où il scrutait l'âme contemporaine et débattait les problèmes les plus troublants de la vie contemporaine : ce sont des œuvres intelligentes, où se révèle un critique clairvoyant plutôt qu'un artiste créateur. , Etudes et Nouvelles études sur le XIX"" siècle, 1888-1898 ; Idées morales du temps présent 1892 ; le Sens de la vie, 1889 ; Michel Tessier, 1892 ; la Seconde vie de Michel Tessier, 1893 ; Essai sur Gœthe, 1893, etc. — Paul Desjardins, ironiste subtil, est devenu un moraliste grave et pénétrant. Esquisses et Impressions, 1888 ; le Devoir présent, 1891. Il a fondé l'Union pour l'action morale, et mis beaucoup de pages de direction spirituelle dans le Bulletin de cette société. Peu à peu pourtant, sans abandonner le goût de la vie intérieure et de la direction spirituelle, Paul Desjardins a évolué vers un rationalisme précis et large, qui comprend et défend la science dans tous les domaines, même dans le domaine religieux. YJUnion pour l'action morale — changement significatif — est devenue l'Union pour la vérité ; et Paul Desjardins a publié des études très sympathiques sur M. Loisy, dont il a même éJité qjalqj;i écrits.

gcnt, revenait à la doctrine thomiste, se déclarait indifférente et supérieure aux formes de gouvernement laissait les nations organiser à leur fantaisie ces choses relatives et éphémères : en France, elle acceptait la République comme gouvernement légal et légitime, elle refusait de se mettre plus longtemps au service des partis monarchistes, et de recevoir des coups pour leur intérêt. On put même croire, à la lecture de certaine encyclique (De condilione opificum), que le chef de l'Éjilise ouvrait les yeux sur les injustices sociales, et que l'Eglise allait, sous sa direction, redevenir une grande force démocratique.

En même temps, un malaise avait saisi beaucoup d'âmes. On accusait la science de n'avoir pas tenu toutes ses promesses : elle n'avait pas trompé les savants, mais elle n'avait pas réalisé les illusions téméraires de la foule, qui en avait attendu ce qu'elle ne s'est jamais vanté d'apporter, la certitude absolue et le bonheur parfait. La voyant demeurer inadéquate aux rêves et aux désirs, on se mit çà et là à en proclamer la faillite Le goût de la religion se réveilla : le dilettantisme idéaliste et poétique de Renan, les influences évangéliques du dehors dont je disais un mot tout à l'heure, remirent à la mode le sentiment chrétien. Des gens qai, trente ans plus tôt, auraient été des matérialistes fanatiques et de fervents irréligieux à la suite de Robin ou de Littré, narguaient la science, et sentaient fondre leurs âmes aux souffles tièdes d'un christianisme nouveau. Eugène Melchior de Vogué ^, Edouard Rod, Paul Desjardins venus de trois camps ennemis, l'un de chez les catholiques, l'autre de chez les protestants, et le troisième du camp des dilettantes iro-

PORTRAITS CHARGES D'EMILE FAGUET ET D'EMILE OLLIVIER EN COS- TUME D'ACADÉMICIENS, a Dessin deNocIDorvilledans le Journal Amusant.

EPOQUE CONTEMPORAINE

JULES LEMAITRE, DESSIN DE J. VEBER. a On sait combien Jules LemaUre aimait les chats, mais, en le représentant sous l'aspect de l'un de ces animaux, l'artiste a songé aussi à la façon dont Jules Lemaxtre avait égratignc quelques-uns de ses contemp.rains dans son feuilleton du Journal des Débats. (Journal Le Rire.)

nistes, se réunissaient pour prêcher la valeur moralisatrice de la croyance religieuse, quelle qu'elle fût, p; jr affirmer énergiquement le postulat moral et la nécessité d'en faire une règle de vie, le devoir de se conformer à la volonté de Dieu, même sans croire à Dieu. Toutes ces prédications étaient imprégnées d'un vif sentiment de la fraternité humaine, qui semblait devoir apporter au collectivisme dogmatique le secours d'un socialisme sentimental, très propre à énerver la défense de la bourgeoisie.

Il y avait, en réalité, dans cette situation beaucoup de trouble, d'équivoque et de malentendu. Une crise qui constitua véritablement le pays pendant deux années en état de guerre civile, éclaircit la situation et dissipa les équivoques. Chaque groupe, chaque individu montra, si je puis dire, le fond de son sac, et sa tendance intérieure.

L'Eglise renonça à peu près aux velléités d'action démocratique, et choisit la fonction, dont les avantages étaient plus immédiats, de protectrice de l'ordre social contre le collectivisme et l'anarchie : elle offrit son autorité, sa hiérarchie, son enseignement, son ascendant moral à la bourgeoisie, qu'elle a en grande partie ramenée à elle et arrachée au voltairianisme irrespectueux. Le néochristianisme se scinda, et les uns retournèrent dans le camp conservateur et catholique, tandis que les autres

s'enfonçaient davantage dans la voie de la liberté, à la poursuite d'une vérité relative et d'une justice absolue. Même scission parmi les républicains : les uns, plus conservateurs et persuadés qu'il y a dans une société des principes et des lois intangibles, ont achevé l'évolution qui les rapproche de l'Er^lise et des anciens partis monarchistes, au point que, d'une part, l'Eglise, longtemps obligée de se tenir sur la défensive, a pu reprendre l'offensive contre les lois ou les idées de la société moderne qui contredisent son autorité et sa doctrine, d'autre part les partis monarchistes ont senti renaître leur espoir, longtemps découragé, de jeter à bas la République. D autres républicains, plus démocrates, et convaincus qu'il n'y a rien dans les institutions comme dans les idées des hommes que de relatif et de conditionné, se sont avancés vers le socialisme, jusqu'à combattre avec lui, et, en réalité, à le servir même sans y adhérer expressément. Ainsi s est opérée la séparation du libéralisme et de la démocratie. Les libéraux, les conservateurs et les catholiques, malgré leurs divergences de principes et leurs vieilles rancunes, marchèrent ensemble. Il n'y eut plus réellement que deux grands partis en présence, le parti de la défense sociale et le parti de la révolution sociale, les bourgeois et les collectivistes. Devant ces deux oppositions irréductibles, tout le reste ne fut plus ou, pour un temps, ne parut plus être que nuances.

Ce moment fut bref. Outre toutes les causes mesquines qui travaillaient contre la réduction de tous les groupes sociaux et politiques à deux grands partis antagonistes, quelques grandes forces résistaient à la simplification et tendaient à l'émiettement. A droite, la politique catholique ne pouvait abandonner certaines positions où les libéraux ne pouvaient se laisser amener. Mais surtout un petit

JULES LEMAITRE A SA TABLE DE TRAVAIL, a cl. lectures pour tous.

APRES LE NATURALISME. LE MOUVEMENT SYMBOLISTE

groupe monarchiste, sous la direction d'un écrivain de grand talent, Charles Maurras, qui lui donna une doctrine complète et en apparence cohérente, prétendit refaire la France du xx'' siècle sur le modèle de la France des Capétiens, et malmena énergiquement tous ceux, démocrates, libéraux, conservateurs, catholiques, et même royalistes — y compris le Roi — qui n'acceptaient pas ses formules et sa direction. Son action, toujours violente, fut plus négative et critique que positive et constructive, et créa plus de division que d'union. A gauche, pareillement, l'unité socialiste, l'infiltration dans le socialisme des éléments libertaires et anarchistes, l'adhésion ou la résistance insuffisante du parti unifié à l'internationalisme antipatriote et antimilitariste, tendirent à séparer de plus en plus le groupe socialiste des républicains et des démocrates de toute nuance. D'autre part, la défiance croissante des syndicats ouvriers et de leur principal organe, la C. G. T., à l'égard de la politique et des politiciens du Parlement, introduisait au cœur même du parti révolutionnaire un principe de division et de conflit.

La lutte politique et sociale resta donc très ardente en France ; elle fut partout. Ce n'était que groupes se dénonçant, se diffamant, d'autant plus violents et haineux qu'ils étaient plus voisins par les principes et se disputaient les mêmes clientèles. Au début de 1914, on pouvait croire que notre pays était rongé de guerre civile et d'anarchie. C'était là un fait grave et qui eut des conséquences pour la littérature. Dans l'état de division et d'excitation des consciences, l'écrivain dilettante disparut presque. Les gens aimables qui prêchaient la retraite dans l'étude, dans le culte fervent et solitaire des lettres ou de la science firent l'effet d'hommes d'un autre âge, et, pour dire le mot, d'égoïstes obstinés. Savants, historiens, rom.anciers, dramaturges, poètes, il n'y eut presque personne qui ne se crijt le devoir de prendre parti, de dire dans quel camp il combattait, et pour quel idéal. La neutralité déshonora. Tandis que Duclaux quittait son laboratoire, Emile Zola, François Coppée, Maurice Barrés, Ferdinand Brunetière, Maurice Bouchor, Jules Lemaître même et Anatole France sortirent de leurs cabinets de travail, pour s'exposer aux coups dans la mêlée politique et sociale. Vers 1900, la littérature désintéressée, indifférente, ne se trouvait plus guère : il y avait un élément de polémique dans presque toutes les œuvres d'art et de critique. Même où la polémique faisait défaut, l'actualité se laissait discerner, une préoccupation inquiète ou enthousiaste des problèmes sociaux dont la France réclamait la solution.

En même temps, un souci, longtemps inconnu à nos écrivains, travaillait un bon nombre d'entre eux. Ils pensaient au peuple. Notre littérature classique était faite pour les salons ; notre littérature romantique était faite pour les cénacles et les coteries, pour le monde spécial de la littérature, du journalisme et des arts. Notre littérature naturaliste avait la haine aussi du philistin,

FRANCISQUE SAKCEYCHEZ LUI. a D après une phologruphie imblu'c dans l'Illustration.

du bourgeois et de la foule. Le roman et le théâtre, les genres dont l'extension est la plus ample, ne dépassaient guère les limites de la bourgeoisie parisienne et européenne ; notre bourgeoisie provinciale n'était que rarement entamée. Lorsque s'ouvrit le XX^ siècle, beaucoup d'écrivains, et non les moins artistes, songeaient à n'être pas entendus d'une élite seulement, mais de toute la France. Le problème d'une poésie populaire, d'un théâtre populaire, en un mot d'une littérature populaire — toujours artistique en sa forme, mais populaire par sa diffusion — était posé. Et sans doute cette préoccupation nouvelle a été pour quelque chose depuis vingt ans dans le choix de plus d'un sujet de pièce, de poème ou de roman : elle contribua à détourner certains littérateurs des éternels thèmes de l'adultère et du lyrisme é§otiste vers les cas d'un intérêt humain, national et social.

La réaction ne se fit pas attendre. La doctrine de l'art pour l'art reprit faveur, à mesure que se calmaient les passions de l'affaire. Dans beaucoup de chapellts littéraires qui se fondèrent depuis 1900, prévalurent le dégoût de la politique et de l'actualité, et la volonté hautaine de mettre la littérature au service d'un idéal uniquement artistique. En même temps, si l'on renonçait à plaire au public bourgeois, ce n'était pas pour chercher le succès populaire. Le raffinement delà technique interdisait cette ambition autant qu'il la faisait mépriser ; et la littérature des années qui précédèrent 1914 fut moins que jamais une littérature pour le peuple, même quand elle procédait

ÉPOQUE CONTEMPORAINE

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