‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 254 sur 364 · PARIS E. DE BOCCARD. ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS E. DE BOCCARD. ÉDITEUR

(Ancicnni Librairie FoNicMOMi f.t C") 4, RUE LE GOFF 5')

LES AMANTS DE IT.NISE.PAR CHARLES MAURRAS. jsfi/re de la deuxième édition. (E, de Boccard, édit.)

PORTRAIT DE REMY DE GOURMONT, PAR J. F. a Extrait de l'ouvrage Remy de Gommant et son œuvre, par Paul Escoube. (Mercure de France, édit.)

à chercher cette impersonnahté dont il faisait avec raison la qualité fondamentale du critique ; il a plus volontiers que jadis sacrifié l'observation impartiale et l'étude exacte des faits à la fougue de l'imagination et aux subtilités de la logique ; et même dans les morceaux de littérature qu'il a donnés dans ses dernières années, l'éloquence passionnée et apologétique s'est glissée ^ .

Emile Faguet se gardant avec soin des théories générales comme de l'information érudite, nous a donné de curieuses analyses d'esprits. Il ne s'applique qu'à distinguer, à définir les êtres moraux qui se révèlent par les œuvres ; et tous ces mélanges de tempéraments, d'intelligences et d'affections sont dosés par lui avec une fine précision. Il n'a point d'égal pour construire un esprit, pour en dessiner la structure et en démêler les fonctions essentielles. li n'y a presque point de grands écrivains ou penseurs dans les cinq siècles de la littérature moderne, dont il n'ait ainsi pris les mesures et donné la description. Son influence a surtout été sensible dans le relèvement du XVIl*^ siècle aux dépens du XVIII^, qu'il a trop maltraité, en regardant les individus plutôt que la société et le mouvement général des idées. Car il a fait beaucoup de monographies, et n'a presque jamais essayé d'étude d'ensemble:

1. Brunetlère n'a pu achever la publication ni la rédaction de sa grande Histoire. Et il a laissé une place qui, de longtemps, ne sera pas remplie.

2. Emile Faguet (1847-1918), professeur à la Sorbonne, la Tragédie au siècle, 1883 ; Notes sur le théâtre contemporain, 3 séries, 1833-1390 ; Seizième sihle, 1894 ; Dixsep/i'ème siècle, 1885 ; Dix-huitième siècle, 1890 ; Dix-neuoièms siècle, 1837 ; Politiques et

il s'est contenté de mettre des préfaces, substantielles et fortes, avec des j)art!s pris un peu tranchants, aux recueils de monographies qu'il publiait. On n'a de lui qu'un livre d'esthétique littéraire, sur le théâtre : œuvre de jeunesse, visiblement, malgré sa tardive publication, mais pleine de vues originales et intéressantes. En ces derniers temps, Emile Faguet s'est donné lui aussi à la discussion des questions actuelles d'organisation jjolitique et sociale : il y a porté la même indifférence à l'égard de l'érudition méthodique^ la même puissance d'analyse, et la même richesse d'idées personnelles. Il n'y a aucun de ses articles où il ne donne la preuve de la pénétration de sa vive intelligence, qui n'est limitée que par quelques préjugés de classe et quelques jiartis pris de paradoxe. Il a suivi très attentivement le mouvement des écoles et des partis socialistes ; et il l'a décrit avec une clairvoyance que certains adhérents de la doctrine ont reconnue.

De plus en plus dévoré, à mesure que l'âge venait, par le besoin de faire sortir de lui toutes les idées que formait sans relâche son lucide esprit, il a étonné le public dans ses dernières années par l'abondance et la variété de ses publications. Il s'est fait moraliste. Il a lu et relu de grands auteurs, Platon, Nietzsche, Corneille ; et à propos de chacun, avec une prodigieuse aisance, il laissait tomber un volume, toujours amusant pour le public, et où les plus avertis avaient encore quelque chose à prendre. Sur toutes les grandes questions d'actualité, il avait en trois mois un ouvrage prêt. Quand vint le centenaire de Jean- Jacques Rousseau, il le relut ; et le résultat fut, en dixhuit mois ou deux ans, l'apparition de cinq gros volumes in- 12 : le plus étonnant fut que jamais il n'avait été plus complètement, plus exactement informé.

Lorsqu'il mourut, il avait écrit plus que Diderot, plus que Voltaire, et sans doute autant que Dumas père : mais il n'avait pas eu de Maquet.

Jules Lemaître '^ a eu une fortune analogue à celle de Renan : il a passé par un peùt séminaire. Et puis il a tra-

UNE NUIT AU. LUXEMBOURG (Fragment), a Fac-similé de l'écriture ei de la signature de Remy de Courmonl. Extrait de l'ouvrage' : R'.mj de Gourmont et son œuvre, par Paul Escoube (Mercure de France, cdit.)

moralistes, 3 séries, 1891, 1898, 1900 ; Drame ancien, drame moderne, 1898 ; Gustave Flaubert, 1899; Questions politiques, \899 ; Problèmes politiques du temps présent, 1901, etc.

3. Jules Lemaltre (1853-1916), Les Contemporains, 6 séries, 1886-1896 ; Impressions de théâtre, 8 séries, depuis 1888. Poésies : les Médaillons, 1880 ; Petites orientales, 1883. Romans : Screnus, 1886, les Rois, 1893 ; Dix Contes, 1889. Théâtre : voir pasr'" ^22.

APRES LE NATURALISME. LE»MOUVEMENT SYMBOLISTE

versé l'École normale. Il a su, comme Renan, retenir la grâce et la force de deux cultures opposées ; et son charme complexe vient de là. Poète, sans s'être mis au premier rang, auteur dramatique sans avoir réussi à s'imposer décidément au public, il a fait bénéficier sa critique de ses dons d'mvention poétique et de création dramatique. Ce qui n'a pas suffi pour faire un grand artiste a donné au critique une grâce artistique dont on est irrésistiblement séduit. On a vu sa puissance le jour où il a coupé en pleine floraison le succès de Georges Ohnet : depuis l'article de Jules Lemaître, bien des gens ont continué de lire Georges Ohnet, mais personne plus ne s'en est vanté. Avec son ondoyante et nonchalante allure, ses souples passages du pour au contre, ses balancements ironiques, Jules Lemaître a longtemps eu l'air d'un dilettante qui jongle avec les idées, d'un fantaisiste qui s'amuse. « Au fond, disais-je en 1894, je crois sentir en lui certaines directions d'esprit très précises, certaines tendances morales très nettes ; c'est un Français, un Beauceron, de ferme sens, amoureux de clarté, de vérité, défiant de tout ce qui est trouble, lointain, hors de prise et de portée, de l'exotisme et du symbolisme, très positif en somme en même temps que très artiste. Son scepticisme m'a bien l'air de n'être qu'un moyen de défense. » Il a eu en effet des curiosités et des gambades de jeune chat : l'âge venant, il s'est assis dans son vrai caractère, beaucoup plus conservateur et plus attaché à l'étroite tradition française que son agilité juvénile ne laissait croire. La politique aussi a pris Lemaître, et là encore il a développé son vrai caractère, son esprit timoré de bourgeois. Il a mené avec une ardeur exempte de dilettantisme la guerre contre le socialisme ; il se crut un moment un des grands chefs du nationalisme et un faiseur de rois, c'est-à-dire de Présidents de la République. Il en oublia pendant quelques années la littérature.

Il y est revenu en ses dernières années. Sans abandonner son rôle politique, converti même à la monarchie et prodiguant dans les journaux et les banquets les témoignages de sa candide ferveur de néophyte, Jules Lemaître a donné diverses études littéraires où les amis de son ancienne manière l'ont retrouvé, ou à peu près. Une étude sur Jean,

PORTRAITS D'ALBERT SAMAIN ET DE TRISTAN CORBIÈRE, a Dessins de F. Valloiton pourle Livre des Masques, deRimyde Goun7ion<.(Mercure de France, édit.)

JEANNE D'ARC, a Gravure sur bois de G. d'Esfiagnat pour les Saintes du Paradis, de Rémy de Gommant. «Jeanne, qui ressemblez à un ange en colère, Jeanne d'Arc meltez beaucoup de colère dans nos cœurs. » (Mercure de France, édit.)

Jacques Rousseau, dont par malheur sa foi nouvelle ne lui a pas permis de regarder de près les idées, une autre sur Racine, non exempte d'exagération idolâtrlque, toutes les deux charmantes en beaucoup de parties, surtout dans les parties biographiques, furent suivies d'un essai sur Fénelon, un peu faible en sa grâce, et d'un autre sur Chateaubriand, où la foi politique de l'auteur a tenu fréquemment son admiration littéraire en échec.

Francisque Sarcey ^, qui jadis avait été un solide champion de la libre pensée, n'a pas cédé plus tard à la tentation des polémiques, et s'est jusqu'à son dernier jour claquemuré dans son emploi de critique. Son feuilleton dramatique a été son seul champ de bataille. Trente ans durant, et plus, il a défendu dans le même journal sa vérité : et cette vérité, au fond, c'est la doctrine de l'art pour l'art. Ceci est du théâtre, cela ne l'est pas. Il n'y a en ceci ni vérité d'observation, m valeur de pensée : mais c'est du théâtre ; applaudissons. Ceci est philosophie, ou poésie, ou nature prise sur le vif ; mais ce n'est pas du théâtre : bon à siffler. Il y a un fonds de vérité dans cette doctrine, en ce qui touche la valeur de la technique, pour chaque art et pour chaque genre. Sarcey connaissait comme personne la technique du théâtre français, et je crois bien qu'à peu près tout ce qu'ont su là-dessus les hommes venus à maturité entre 1870 et 1890, ils le lui devaient.

Mais voici la première erreur : Sarcey a fini par ne plus

I . Cf. p. 330. On a publié un choix de ses feuilletons (Quarante ans de théâtre), qui comprend huit volumes in-18 (1900-1902).

W« Littérature T II.

EPOQUE CONTEMPORAINE

ILLUSTRATION DE LUC-OLIVIER MERSON, GRAVÉE PAR LÉOPOLD FLAMENG POUR LES TROPHÉES DE HEREDIA. a Epigrammes et bucoliques, p. 43.

Le semoir, la charrue, un jou^. des socs luisants, La herse, l'ai^illon et la faulx acérée Qui fauchait en un jour les épis d'une airée. Et la fourche qui tend la gerbe aux paysans. Ces outils familiers, aujourd'hui trop pesants. Le vieux Parmis les voue à l'immortelle Rhée .'ar qui le germe éclôt sous la terre sacrée.

(Exemplaire de la Bibl. Nat.)

voir que la technique, et certaine technique, celle d'une école française, l'école de Scribe, de Dennery, de Sardou, issue de Beaumarchais, de Voltaire et de Corneille r mais de Corneille réduit à l'invention d'une formule d'action dramatique. Il a jugé Sophocle, Racine, Shake-

speare, par rapport à Scribe, Dennery et Sardou, et ne les a admirés que par ce qu'il retrouvait chez eux ou croyait retrouver la technique qu'il aimait. Il l'a considérée comme immuable et intangible : tout ce qui ne s'y ramène pas est répréhensible. Par cette vue, il continuait la critique classique, maintenant un idéal absolu pour tous les siècles et tous les pays. Et voici la seconde erreur : Sarcey a excellé à flairer, démêler, dégager le goût du public ; au lieu de le hausser à lui, il s'y est trop souvent rabaissé. Cependant il se vantait volontiers de résister au public et de combattre les succès qu'il savait injustifiés. La vérité était qu'il s'opposait aux inconséquences du public : il le blâmait de mal appliquer son critérium et de se laisser surprendre par de mauvais vaudevilles et des mélodrames mal faits ; il ne lui en voulait pas moins d'élargir son goût par une surprise d'admiration, et de se laisser parfois élever à goûter simplement, en dehors de toute habileté d'intrigue, la réalité saisissante ou la poésie profonde de la vie. Au lieu d'aider la foule à s'affranchir, il la flattait dans la médiocrité de ses goûts, il l'entretenait dans l'illusion béate qu'il n'y a rien de mieux à chercher au théâtre que les satisfactions du vaudeville et du mélodrame. Par la solidité de l'éducation universitaire, Sarcey garda jusqu'au bout 1 intelligence de Corneille, de Racine, de Molière. Mais il ferma ses oreilles aux abominations russes et Scandinaves. Et il finit par rejeter Shakespeare, qu'en sa folle jeunesse il avait presque accepté. Voilà où trente ans de pratique du théâtre, et d'auscultation trop curieuse du goût commun, ont mené un esprit des plus libres, hardis et vifs qu'il y eût. Malheureusement, par sa compétence, par son esprit, par toute sa ronde, robuste et spirituelle personne, Sarcey s'était acquis sur le public une autorité incroyable. S'il avait entrepris d'en faire l'éducation, il aurait pu faciliter l'évolution du théâtre. Il a préféré la retarder, dans la mesure où un homme peut s opposer au cours des choses. Son jugement donnait aux gens le droit d'estimer ce dont ils s'amusaient : chose énorme en France. Et ainsi il barrait la route aux nouveautés, plus que tous les vaudevillistes ensemble et directeurs de théâtre.

A la fin du XIX^ siècle et au commencement du XX^, le genre de la critique subit une crise grave. Ferdinand Brunetière avait disparu, Jules Lemaître s'était détourné. Avec Sarcey, un âge du feuilleton dramatique avait pris fin. Presque partout dans les journaux le reportage remplaçait la critique. On rendait compte des pièces de théâtre le lendemain de leur première représentation ^ : on se réduisait forcément à l'analyse hâtive, on encensait amicalement, ou l'on assommait furieusement auteurs et acteurs. L'étude réfléchie, approfondie, curieuse des pièces et de l'interprétation n'était plus possible. La critique des livres, elle aussi, avait fait place à l'annonce, à la réclame, aux interviews: on aimait à faire causer 1 auteur

1. Les Débats et le Temps maintenaient à peu près seuls la tradition du compte rendu hebdomadaire.

APRES LE NATURALISME, LE MOUVEMENT SYMBOLISTE

sur son œuvre. Même les Revues se montraient de moins en moms hospitalières à la critique littéraire : une grande revue se fondait (1894) en excluant de parti pris l'examen périodique des ouvrages nouveaux. Journaux et revues suivaient le goût du public : les études d'esthétique, les discussions de doctrines ne le divertissaient guère ; il voulait des biographies, de l'histoire, des faits, des anecdotes, du reportage.

D'autre part, la critique n'était pas moins menacée par l'orientation nouvelle des études littéraires ^ Il y a dans la critique une part d'arbitraire, de subjectivité, de préférence sentimentale ou de logique a priori, qui en détourne certains esprits dressés à la discipline des sciences historiques et philologiques. On en applique les méthodes exactes à l'étude du développement et des chefs-d'œuvre de la littérature; et, tandis que la critique languit, l'histoire littéraire se fait ; de ce côté, l'activité est grande, et les résultats excellents. Peut-être a-t-on oublié parfois, ou l'on a laissé croire qu'on oubliait, que l'impression du goût du lecteur précède la critique de l'historien, et que l'érudition explique, contrôle, complète, mais ne remplace pas les réactions de la sensibilité au contact des œuvres. Ici comme partout, il n'y a d'illégitime que l'esprit de système et d'exclusion.

Il semblait donc, au début du siècle, que, prise ainsi entre le journalisme et l'histoire, la brillante critique d'autrefois eût peine à subsister comme genre : et après tout, si elle n'était demeurée permise qu'aux esprits exceptionnels qui nous intéressent plus à eux-mêmes qu'à ce dont ils parlent, aurait-il fallu regretter beaucoup ce changement?

Mais la critique représente un besoin essentiel de l'esprit humain, et surtout de l'esprit français, analyseur, classificateur, et toujours acharné à tirer au clair ses impressions, à les convertir en idées ou les appuyer de doctrine.

La critique, exclue des journaux, se réfugia dans quelques Revues, et l'on vit qu'elle pouvait avoir encore de beaux jours. L'impatience de savoir ce qui allait, ce qui devait remplacer le naturalisme, puis le symbolisme, multiplia les controverses littéraires, lés manifestes, les théories. A travers l'agitation divergente et contradictoire qui apparaissait dans les œuvres, des lecteurs éprouvaient l'irrésistible envie de rechercher un sens dans cette confusion ; et des auteurs ne résistaient pas au désir d'annoncer la révélation de la vérité artistique que leurs œuvres faites ou à faire contenaient ou allaient contenir. Enfin le symbolisme, en excitant toutes les facultés poétiques ou mystiques, favorisait une renaissance de la critique subjective, imaginative, impressionniste, sentimentale, même dans l'étude du passé.

Il y eut donc encore de beaux jours pour la critique.

On ne saurait passer ici sous silence l'écrivain qui, au début de la bataille symboliste, essaya de faire comprendre

l.Cf.G. Lanson, Reotte de synthèsCt \" année, n** I . G. Renard, /a Méthode scientifique de l'histoire littéraire, 1900.

EX-LIBRIS. a Dessiné par Félicien Rops pour l'édition phototithogri phique du manuscrit définitif despoésies deStéphane Mallarmé{\SS7).(Re\ue Indépendante, édit.)

ce que la nouvelle génération de poètes et d'artistes rejetait de la littérature précédente, et quelle littérature, à travers tant de destructions et de blasphèmes, tant d'essais encore obscurs et contestés, elle se proposait de construire : Charles Morice dans la Littérature de tout à l'heure (1889) enterrait le passé, jetait à bas les idoles encore adorées du public, dressait pour un nouveau culte des images d'écrivains ou ignorés, ou bafoués, ou considérés comme secondaires, et malgré quelques complications un peu troubles de formules, réussissait à définir avec une clarté suffisante

EPOQUE CONTEMPORAINE

STÉPHANE MALLARMÉ, e) Portrait par Whistkr. Frontispice de Vers et Prose (Perrin et C", édit )

l'Idéal des jeunes à qui ru le Parnasse ni le naturalisme ne suffisaient plus, et qui prétendaient ne pas revenir au romantisme de Victor Hugo, mort d'hier.

Il faut nous arrêter un peu plus longtemps à Remy de Gourmont ^ qui prit au Mercure de France, ressuscité en 1890, la première place, et mit cette publication, d'ailleurs unique par l'attention à suivre l'effort des jeunes en France et dans le monde, au premier rang des grandes revues. Il est le critique représentatif de l'Ecole symboliste. Il fut l'un des ouvriers fervents de l'art symboliste : il ne se plaça pas au premier rang des créateurs, peut-être parce qu'il employait plus d'esprit critique que d'inspiration à faire son œuvre ; peut-être aussi était-il fait plutôt pour conter alertement à la façon du XIII^ ou du XVIII^ siècle que pour poétiser symboliquement et laborieusement ; mais du moins ses essais lui firent-ils voir du dedans le symbolisme et l'activité artistique. Il sentit et traita les problèmes d'histoire et d'esthétique littéraire en homme qui a mis la main à la pâte.

Remy de Gourmont est un curieux, pénétrant et paradoxal esprit, un esprit vaste, agile, incapable de s'ajuster aux cadres d'une orthodoxie ou d'un parti, et très fier de sa liberté, qui est réelle, quoique peut-être moins complète qu'il ne croit. D'intelligence lucide et désabusée, iJ tient pourtant de son hérédité ou de sa premiè re éducation quelques préjugés ou aversions tenaces qui s'arrangent

I. kemy de Gourmont (1856-191S) : Sixtine, roman de la vie cérébrale, 1890. Le latin mystique, 1892. Le liore des masques, I et II, 1896-1898. L'esthétique de la langue française, 1899. Le Pèlerin du silence. 18%. La Poéde populaire, 1896. Épilogues, 1903-1913. 4 vol. Promenades littéraires. 5 vol. 1904-1913. Promenades philosophiques. 3 vol., 1905-1909.

comme ils peuvent avec les acquisitions de sa raison souveraine. Il est foncièrement aristocrate, mais pas du tout réactionnaire ; rien de l'émigré ; il note sans indulgence les sottises de droite ; mais il déteste constamment la démocratie, par habitude d'homme distingué, par orgueil d'homme de lettres, qui ne veut pas se confondre avec Homais, et aussi par une illusion de courage élégant, puisque c'est la démocratie qui règne. Tempérament sensuel, voluptueux, et artiste ; anarchiste ; ennemi de tous les freins qui gêneni la liberté de l'instinct ; très civilisé, et n'ayant pas plus envie de renoncer à la civilisation qu'à la nature ; nourri du plus hardi XVIII^ siècle, et d'ailleurs antirationaliste ; antireligieux, antichrétien, et plus radicalement antiprotestant qu'anticatholique, antispiritualiste nettement ; ayant en horreur le kantisme, la morale, la sensibilité humanitaire et la pudeur ; regardant de très haut, du haut de l'art, la politique en tous ceux qui s'en mêlent ; pas du tout chauvin, ni guerrier et n'aimant pas plus les soldats que les curés (mais son antipatriotisme et son antimilitarisme ne l'empêchent pas d'être, dans l'affaire, du côté de l'armée) ; pessimiste, avec un goût raffiné de la vie, de tous les aspects de la vie, et une confiance intime dans la vie : il liait toutes ces attitudes par une logique subtile, parfois pourtant un peu lourde. Il avait peur de penser vulgairement, et il se plaisait, comme ses maîtres Baudelaire et Villiers de l'Isle- Adam, à effarer le bourgeois. Un autre maître, Rivarol, lui avait appris à se moquer flegmatiquement du lecteur qui, par définition, est un sot, exception faite pour la rare

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L'AZUR, f) Début d'une poésie de Mallarmé, édition photolithographique du manuscrit définitif. (Bibl. Nat. Impr.) (Revue Indépendante, édit.)

APRES LE NATURALISME, LE MOUVEMENl SYMBOLISTE

LES PLAINTES DU POÈTE A SA MUSE, a Aquarelle de Cmtave Moreau au Musée du Luxembourg. CL. HACHETfE.

— ÉPOQUE CONTEMPORAINE

élite qui dégustera avec délices le persiflage. Il n'est pas du tout ancien régime; mais il est volontiers vieille France. Très moderne, et bien de son temps, il n'est l'ennemi d'aucun temps, mais, en tous les temps, des « sots « et des « barbares ».

Très cultivé, plus que ne le sont ordmairement les journalistes et les poètes, il s'est donné les cultures les plus rares : le latin de la décadence, le latm mystique, le folklore. En philologie, en philosophie, en histoire littéraire il est mieux qu'un amateur.

Il s'est nourri de la littérature française antérieure au XVll^ siècle, et postérieure à 1850. Il a moins pratiqué les classiques, et les grands romantiques. Mais il a beaucoup aimé l'esprit, l'ironie, le persiflage du XVIII^ siècle. Il est indulgent aux préciosités de toutes !es littératures et de toutes les époques, la préciosité étant le goût du rare et l'horreur du vulgaire. Dilettante et sceptique, disciple indépendant de Voltaire et de V Encyclopédie, il ne médit pas de la science, et il en suit le progrès. Mais il a la curiosité des problèmes plus que des solutions. En toute matière, la science faite ne l'intéresse pas : les vérités inconnues sont les seules qui lui paraissent mériter qu on se passionne. Il n'y a point de domaine intellectuel où il ne pousse des pointes hardies et heureuses. C'était un plaisir de l'entendre causer de tous les sujets qui se présentaient.

Sa sensibilité artistique est très vive, et quelles que soient les exagérations d'enthousiasme ou d'injustice auxquelles ses partis pris esthétiques ou philosophiques et

VERLAINE, a Porlrail par Eugène Carrière. (Musée du Luxembourg.) CL. HACHETTE.

ses amitiés de jeunesse l'aient entraîné, il a su, en général, dans la littérature contemporaine comme dans celle des époques antérieures, distinguer et marquer les vrais ou les grands artistes. Il est sensible à la qualité des esprits, à la nuance originale des œuvres. S'il lui arrive de dire un peu trop de mal de certains écrivains que le public admire trop, on peut être sûr que le mal qu'il en dit est celui qu'il n'est pas déraisonnable d'en dire. Il frappe au défaut de la cuirasse ; il est intelligent dans l'injustice : c'est à cela que Sainte-Beuve reconnaissait le critique.

Très attentif aux idées, il ne croit pas qu'il y ait de vérité complète sans une forme belle, ni de beauté parfaite sans vérité.

Gourmont a, de plus, le sens de la vie et de l'évolution ; il sait lier le mouvement littéraire à l'ensemble du mouvement social. Il connaît les faits, et la valeur d'un fait, d'une date. Aussi tout ce qu'il écrit sur le symbolisme, ses origines et son développement mérite-t-il d'être pris en considération. Il a semé dans ses chroniques des pages d'histoire littéraire qui resteront.

C'est d'ailleurs un de ses mérites les plus clairs d'avoir su équilibrer la recherche de la nouveauté par l'intelligence de la tradition. Il se fait de la tradition une idée nette et large, expérimentale plus que dogmatique. La tradition est une chose vivante qui s'accroît de jour en jour aussi longtemps que vivent une nation et une littérature. Tout ce qui vient enrichir la tradition y est conforme ; si une nouveauté, malgré l'application des hommes de talent, n'arrive pas à prendre dans une littérature, c'est qu'elle n'est pas assimilable ; la tradition la condamne. Il est donc en littérature très intelligemment nationaliste. Gourmont doit-il cette idée à Condillac chez qui on la trouve? Je ne sais. En tout cas, c'est par cette voie qu'il est arrivé un jour à douter du vers libre, l'engouement de sa jeunesse et de sa génération, et à en douter, peut-être, un peu trop.

Charles Maurras ^, logicien rusé et vigoureux, doctrinaire constructeur, est peut-être au fond surtout un artiste, qui s'est réjoui dans la noble architecture d'idées qu'il a dressée. Sa doctrine a un mérite : elle est universelle. Elle embrasse tout : politique, sociologie, morale, histoire, littérature, art. Elle répond à tous les problèmes, et donne une règle à toutes les activités, un guide dans toutes les directions. Avec elle, on est muni. C'en est la séduction pour les esprits jeunes, et qui haïssent l'inquiétude de la recherche. C'en est pour d'autres la faiblesse.

Royaliste et catholique de naissance et d'éducation première, mais ayant perdu la foi de bonne heure ; ayant même la haine de ce qui est proprement religieux dans la religion ; haïssant la Bible et foncièrement antisémite, sachant gré à l'Église d'avoir éliminé de la religion catholique l'élément judaïque, biblique, évangélique, mystique,

1. Trois idées politiques (Chateaubriand, Michelet, Sainte-Beuve), 1898. Anlhinea, d'Athènes à Florence. 1901. Les Amants de Venise, 1902. Enquête sur la monarchie, 1909. Kiel et Tanger, 1910. L'Action française et la religion catholique, 1913.

APRES LE NATURALISME, LE MOUVEMENT SYMBOLISTE

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