‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 255 sur 364 · COEUR SOLITAIRE · texte numérisé non relu

COEUR SOLITAIRE

PARIS

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LE CŒUR SOLITAIRE. PAR CHARLES GUÉRIN. jH Titre de Tédilion originale de 1898. (Mercure de France, édit.)

qu'elle avait de commun ou de semblable, et il chercha en lui pour le traduire dans son art ce qu'il avait de plus incommunicablement individuel. Une pareille tentative était condamnée à échouer. Il restera de sa dernière manière, la seule par laquelle il comptera dans l'histoire de la poésie, des vers isolés qui prennent une beauté singulière, lorsqu'ils apparaissent au milieu d'un commentaire qui les illumine.

Verlaine ^ est un vrai poète : et plus d'une fois, il a été un grand poète. Naïf et compliqué, très savant et très spontané, il a exprimé avec un art raffiné et sincère le duel de l'esprit et de la chair, les douloureuses angoisses de l'âme élancée vers son Dieu, et les furieuses joies du corps vautré dans sa corruption. Il retournait au romantisme, en faisant de la poésie le cri d'une âme manifestant sa destinée.

Mais il y retournait avec un art à lui ; il chantait une chanson neuve. Il a su éviter l'écueil où Coppée s est heurté : il a su pousser la familiarité, la réalité de l'expres-

I. Paul Verlaine (1844-1896) : Poèmes saturniens, 1866 ; Sagesse, 1881 : Jadis et naguère, 1885 ; Parallèlement, 1889 ; etc. Œuvres complètes, Vanier, 6 vol., 1899-1903. — Il faut nommer Jean-Arthur Rimbaud (1854-1891). Les illuminations, 1886 ; Œuvres, 1898. Il fut un des ouvriers de la première heure du symbolisme ; il en demeure l'un des représentants les plus pvirs. Il renonça trop tôt.

sion plus loin qu on ne les avait jamais portées, sans que son vers désarticulé, détendu, perdît un moment la distinction de l'art. Sa trivialité n'est jamais plate. Nul artiste ne fut plus sûr de sa langue et de son rythme, b Décadents et symbolistes, en rompant avec le Parnasse, ne voulaient pas retourner au romantisme. Ils en avaient assez des tableaux d'histoire ou de mœurs, des paysages composés et comme solides, des discours de science et de philosophie, de toute la poésie objective et impersonnelle ; mais ils ne voulaient pas recommencer le journal ou la confession de leur vie, emplir leurs vers de leurs expansions biographiques. Ils entendaient ne pas revenir à l'éloquence. Dans les paysages, ils saisirent non la forme fixe, le contour précis, le volume massif des choses matérielles, mais le reflet fugitif de l'heure ou de la saison, du temps qui passe, mais le rythme incessant de la vie en travail, la décomposition et la recomposition qui ne s'arrêtent pas. Dans le moment et dans le mouvement ils inscrivirent les choses éternelles, les lois secrètes de la nature et de l'être. Entre la fluidité des apparences et l'éternité des causes, la réalité particulière des corps sembla s'évaporer. Toute la nature ne fut plus qu'une image

JOSÉ- MARIA DE HEREDIA. .0 S/o/ue//c par Théodore Rivière. (Collection Hugo Finaly.) CL. hachette.

APRES LE NATURALISME, LE MOUVEMENT SYMBOLISTE

MADAME LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES (Anne-Éiisabeth, née princesse de Brancovan). 0 Portrait, par Jacques- Êmile Blanche. CL JE SAIS TOUT.

mobile, un symbole voilé et flou des conditions qui la déterminent.

Et, d'autre part, les choses ne sont, ou, si l'on veut, ne sont atteintes par nous que dans notre sensation : elles sont en nous, elles sont nous. Ma vision de la nature est la vie même de mon esprit ; et c'est moi que je sens, que je trouve dans les choses. Peindre les paysages que je vois, en la nuance que je vois, assembler dans mes vers les fragments des choses qui coexistent ou s'attirent en ma pensée, c'est — sans indiscrétion biographique — raconter le secret de mon âme ; c'est dire la saveur de la vie à mes lèvres, et comment les lois de la destinée humaine se réfractent en mon individuelle singularité. Toute la nature est le symbole de mon être et de ma vie. Elle me fournit le moyen de détacher mes émotions des faits qui en sont le support, et d'exprimer mon moi pur, mon moi essentiel, sans faire le détail des circonstances de son activité : 1 artiste ne redevient pas un montreur. L'humanité large du cri individuel éclate dans la suppression de toute réalité anecdotique.

Ainsi s' explique la prédominance de la forme symbolique dans la p oésie récente. Par le symbole se renouvelaient à la

1 . Deux tendances : Verlaine, Laforgue, raillant la noblesse académique et le verbe parnassien, imitant artistement l'incorrection et la grossièreté du langage populaire; Mallarmé, René Ghil, Péladan, distinguant la langue artistique de la langue pratique, et se créant un verbe à part pour la communication des émotions esthétiques.

2. Ver laine est celui qui a le plus délicatement réussi à réduire la part de l'intelligibilité dans la poésie. Lorsqu'il s'y essaie, il inquiète l'intelligence plutôt qu'il ne l'exclut.

fois la traduction artistique des choses de l'âme et celle des choses du dehors.

Pour mettre la forme d'accord avec l'inspiration, la langue et le vers ont été bouleversés. On a essayé de rendre la langue poétique plus individuelle, de l'affranchir de toutes les lois générales qui tendaient à uniformiser 1 expression, à imposer à la pensée d'un seul le verbe de tous ^. La limite de l'expression individuelle, c'est l'inintelligible, et plus d'un décadent ou symboliste, Mallarrné en tête, a héroïquement ou ingénument, affronté cette conséquence". Mais sans aller aussi loin, beaucoup se sont efforcés de se dérober aux associations tyranniques, aux convenances de régularité, de dignité, de bon ton : ils ont tâché de se faire le style qui n'exprimait qu'eux, et exprimait tout d'eux. Surtout une tendance s'est prononcée pour changer la nature des rapports grammaticaux et syntaxiques. Les lois qui président aux relations des mots ont eu pour fin jusqu'ici V intelligible : les nouvelles écoles ont voulu qu'elles eussent pour fin le sensible. Grouper les mots non plus selon la logique, pour réaliser un sens perceptible à tous, mais selon la sensation, pour manifester une impression perçue par le poète seul, a été le but plus ou moins consciemment poursuivi.

On a achevé la réforme romantique de l'alexandrin, en faisant disparaître les derniers vestiges de césure à l'hémistiche, en effaçant le repos et même l'accent final du vers. La distinction individuelle des vers s'est abolie dans la continuité fluide du poème, où les pauses et les accents

. Le

LA BEAUTÉ DE VIVRE, a Manuscrit d'mepoésie de Fernand , Cregh. Calmann-Lévy édit.1

EPOQUE CONTEMPORAINE

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