CL. CREVAUX
ne soit venue à son heure et n'ait eu d'excellents effets. Après un grand siècle de production lyrique intense et glorieuse, cette vérification s'imposait. D'ailleurs, les romantiques, moins révolutionnaires qu'ils ne disaient, avaient reçu sans discussion un grand nombre d'usages de la versification classique qui n'étaient ni très rationnels ni bien efficaces. Plus d'un procédé, plus d'une règle sortirent déconsidérés de cette révision : par exemple la proscription des hiatus, l'interdiction de faire rimer des singuliers avec des pluriels, la rime pour les yeux, l'alternance rigoureuse des rimes masculines et féminines, etc. Mais les parties excellentes de la technique traditionnelle ressortirent de l'épreuve plus solides. L'e muet donna Heu à de grandes hésitations, et à de grandes méprises ; certains poètes esthéticiens, quelques-uns surtout qui étaient d'origine étrangère, prétendirent qu'il n'y avait pas à en tenir compte. Pourtant on s'aperçut peu à peu qu'il ne suffisait pes de le dire nul pour l'annuler ; que l'e muet, dans le vers français, est à lui seul toute une gamme de valeurs sonores qui vont de l'annulation presque totale à la plénitude de son de la voyelle normale. Il introduit dans le rythme une riche et délicate variété. D'autre part, l'art s'enrichit par le symbole, s'il ne s'y doit pas réduire.
1. Henri de Régnier, né en 1864. /.«k/otioiVis, 1885; Sites, 1887, etc., recueillis c'ans Premiers poèmes (1899) ; Poèmes (1837-1892). 1896 ; les Jeux rustiques et divins. 1897 ; les Médailles d'argile, 1903 ; la Cité des eaux, 1902 : la Sandale ailée. 1906. — H. de Réfnier.sans déserter la poésie, s'est fait une grande place dans le roman (cf. p. 415 n. 7).
2. Jean Moréas, né à Athènes 1856, mort à Paris en 1910 : Les Syrtes. 1884 ; les Can- Hiè/Ka, 188 ) ; les Premières armes du symbolisme. 1889 ; le Pèlerin passionné. 1891 et 1893; Poésies (1886-18%), 1898 ; Stances. 1. 1 et II. 1899 ; III-VI, 1900.
3. Albert Samain (1859-1900), Au jardin de l'infante. 1893 ; Aux flancs du vase. 1898.
MAURICE BARRÉS : UN AMATEUR D'AME a Illustration de Dunoy. (Fasqueile, édit.)
- EPOQUE CONTEMPORAINE
FRAGMENT D'UN MANUSCRIT AUTOGRAPHE DE MAURICE BARRES (Bibl. Nat. Impr.)
discrets symboles ses langoureuses tristesses, artiste sûr, qui peu à peu substitua la lumineuse beauté des mythes grecs au brouillard de la fantaisie symboliste ; Viélé- Griffin ^, créateur de mélodies légères, chantantes comme des rythmes populaires, évocateur heureux de la jolie lumière et des fins paysages de notre Loire, et dont parfois l'ambition noble évoque les symboles héroïques autour des mystères de la vie ; l'ironiste et fantasque Laforgue ^, inquiétant et charmant, d'une sensibilité si large et si humaine sous son ironie, voilà des compagnons avec lesquels l'âme française d'aujourd'hui aime à faire son étape : j'en pourrais nommer assez d'autres encore, qui, à de certaines heures, ont été de beaux poètes, allant au cœur par les images et par le rythme.
Émile Verhaeren^ fut un grand poète français, le plus grand poète français de la Belgique. Puissant et fougueux, il malmène la langue, pour l'obliger à correspondre à son inspiration. Il y verse toute sorte de néologismes de vocabulaire et de syntaxe, des latinismes, des archaïsmes, des mots et des tours populaires : le moins puriste et le moins académique des artistes. 11 a des rugosités et des inélégances qui écorchent nos délicatesses de lettrés. Mais il n'y a pas eu, depuis Victor Hugo, d'imagination plus riche et plus forte, et s'il lui cède en perfection de style, il le dépasse sans doute en profondeur de sensibilité. Son œuvre est le plus large flot de poésie qui ait coulé chez nous depuis Hugo et Lamartine ; un flot trouble, torrentiel, agité de remous convulsifs. Il a commencé dans ses Flamandes et ses Moines par un réalisme violent à la Franz Hais ou à la Ribera ; mais le symbolisme l'a pris : un symbolisme hardi, à la fois minutieux et large, qui ne s inquiétait pas d'être laborieux et obscur. L'aisance
1. Francis Vitlt-Criff n, né à Norfclk (États-Unis), 1864. Cueille d'avril, 1886; Ancceus, 1888 ; Pâmes e/ fcf'.wVs (1E86-1893), mS; la Clarté de vie. m7 ; la Légende ailée de Wieland le Jorgercn. 19C0.
2. Cf. plus haut, p. 404, n. 1. — Je voudrais donner un regard à M. Paul Fort, qui, imposant à ses vers presque réguliers la typographie de la prcse, essaie ainsi de leur ôter le ronron des cadences connues ; il enferme dans de petits cadres les irrprcssions d'une sensib ilité riche et variée ; il mêle son lyrisme d'humour et trouve des accents de savoureuse poésie populaire ; Ballcdes Jrençaises, \" série, 1897 ; Choix des lallades Jrançaises,
3. Emile Verhaeren, né près d'Anvers en 1855, mort en 1917. Les Flamandes, 1883; les Soirs, 1887 : les DéLâcles, 1888, etc. Ces recueils et ceux qui les ont suivis ont été rassemblés en trois séries de Poèmes, 1895, 1896, 1899 ; les Heures claires, 1896 ; le Cloître, drame en vers, 1900 ; Philippe II. 1901 ; les Forces tumultueuses. 1902
parfois manquait à cette force ; on sentait l'ahan, l'effort pour enlever le tourbillon des idées et des mots.
Au moment où Verhaeren s'engageait dans le symbolisme, il passa par une crise physique et morale qui parut détraquer tout l'être en lui. Maladie, déception, doute, toutes les formes du mal l'assaillirent. Après les grands espoirs du départ, il avait découvert la médiocrité fatale de la vie. Après avoir mis sa confiance dans la science, il la comprenait inaccessible. Tout s'en allait.
Aucun poète n'exprima un désespoir plus profond, plus complet, n'éclaira la vie, et sa vie, d'une heure plus tragique. C'est dans le brouillard splénétique de Londres qu'il touche le fond de l'abîme pessimiste : sans doute vécut-il un temps à Londres ; mais Londres, dans sa poésie, n'apparaît pas comme une indication de biographie ; c'est l'expression symbolique, et presque irréelle, qui s'assortit à son âme d'alors. Puis, par un coup de volonté, Verhaeren se relève, il remonte du fond de la neurasthénie et du désespoir à la sereine acceptation des choses. Par le sentiment de la beauté des apparences, qui ne déçoit pas l'artiste, il retrouve une énergie confiante dans la vie. Il s'enivre de nouveau du déploiement joyeux de sa force au milieu des forces joyeuses de la nature : il se plonge dans cette nature ; et, dans la communion avec la vie universelle, il exalte la vie inépuisable qu'il sent en lui. 11 ne craint plus de désillusion : car il a atteint le désinté-
VUE DE L'INTÉRIEUR DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES, a On sait quelle influence exerça sur Huvsmans l'art religieux du Moyen âge, et quelle impression fit sur lui la cathédrale de Chartres, qui lui a inspir- un de ses livres. CL. HOUVET.
APRES LE NATURALISME, LE MOUVEMENT SYMBOLISTE
PORTRAIT CHARGE D'ABEL HERMANT. a D'après un Jessin de CaprJello qui parut data Comoedia illustré en 1908.
ressèment. Il ne demande rien à la vie que d'être la vie.
Mais il étend ce sentiment enthousiaste de la vie à la société humaine. C'est le moins individualiste, le moins égotiste des poètes, le moins retiré dans sa tour d'ivoire ; la nature ne lui fait pas renier la civilisation. Du temps de son pessimisme, il regardait déjà avec une intense sympathie les faits sociaux qui caractérisaient son temps : il décrivait en symbole l'action des « villes tentaculaires >'. Dans son expansion robuste et allègre, en se réconciliant avec la vie, il accepta toute la vie, celle du passé qu'il évoque sans nostalgie, celle du présent qu'il n'a le besoin ni de farder ni de maudire. Il aime le monde moderne, il l'aime non pas seulement en rationaliste, en démocrate, en sociologue idéaliste, mais en poète. Dans le faubourg ouvrier, l'usine, le port, le cabaret, le café-concert, dans l'émeute sociale, le meeting, le hurlement des foules et l'invective des tribuns, partout où s'agitait la rude humanité qui aspirait à plus de lumière et de joie, il chercha, il découvrit une matière d'art, et de la beauté. La technique symboliste lui servit à dégager les grandes lignes de la vie
1. A l'Amie perdue, sonnets, 18% ; Dans la lumière antique, 1905-1911, 5 vol. in-12'
contemporaine, les caractères saillants, qu'il savait étiqueter d'un détail réel, Inoubliable.
Verhaeren haïssait l'art social comme l'art moral. Il entendait l'art qui travaille sur commande. Mais, chez lui, l'inspiration sociale était spontanée ; elle s'échappait brûlante de son cœur volcanique.
Deux autres courants d'inspiration sont à signaler dans son œuvre : il aima sa Flandre, toute sa Flandre, il en peignit les paysages et les moeurs, il en conta les légendes dans des recueils d'un lyrisme réaliste tout à fait original, où sa puissante rudesse atteint à des mouvements et à des effets d'une légèreté charmante. Et il aima celle qu'il unit à sa vie : il lui a consacré ses Heures claires et deux autres volumes, et c'est là qu'on peut voir ce qu'il y avait chez le poète de tendresse intime et douce. S'il chante triomphalement l'amour jeune et radieux de son matin lumi neux, rien n'est plus émouvant, plus délicatement attendri que la peinture de l'après-midi de la vie : la beauté déclinante de l'aimée, et l'affection qui suit jour par jour ce déclin, et qui, loin de s'éteindre, s'avive, s'enrichit de toutes les années vécues ensemble. Ces trois recueils sont un des plus beaux poèmes qui existent d'une vie d'amour.
A côté des symbolistes, sans être troublé de leurs programmes ni de leurs réalisations, Auguste Ange Hier ^ faisait tranquillement les vers qu'il voulait faire. Les sonnets A l'amie perdue sont un admirable poème d'amour.
PAUL ADAM, a Portrait par J.-E. Blanche. (Musée du Luxembourg. ^CL. HACHETTE.
EPOQUE CONTEMPORAINE