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PARTAGE DE MIDI, PAR PAUL CLAUDEL, a Titre de Tédition (1906) hors
commerce tirée à r^nf cinquante exemplaires. (Bibl. de l'Occid'^nt édit.)
et de renoncement héroïque à l'amour ; il y a là un pathétique discret et profond, que traduit à merveille une forme volontairement assourdie ; rien n'éclate, et tout se devine. Artiste robuste, un peu fruste, âme vibrante, pensive et contenue, Angellier a employé dans ses derniers recueils les formes de la vie gréco-romaine à dégager ses expériences personnelles et ses idées modernes des éléments trop particuliers et trop actuels ; son expression en a pris la beauté noble des lignes simples. Ces évocations antiques seraient une manière de symbolisme, si ce n'était simplement classique, à la façon de Racine, de Chénier et de Goethe. Angellier a éclairé de la « lumière antique » le tragique de la vie humaine : il y a dans l'épisode de la mère douloureuse, une vibration d'émotion que le large déroulement du développement et le balancement régulier des vers rendent plus sensible.
L'heure du symbolisme, en tant qu'école et crise révolutionnaire, passa vite. Vers 1905, elle était passée. En dépit de quelques fidèles qui s'acharnaient à en défendre les formules et à en répéter les essais, le mouvement de la littérature s'en détournait. Même les maîtres du symbolisme s en affranchissaient. Henri de Régnier évoluait vers le Parnasse, et réalisait un équilibre délicat en arrêtant la fluidité mélodieuse de sa période sur un vers ferme dont le relief net faisait penser à Heredia. Moréas, en passant
du romanisme à l'hellénisme, dans la concision gnomique de ses Stances, se replaçait sous une discipline classique. Samain avait aussi rejeté les partis pris d'école, et élargi sa manière. Il n'est pas jusqu'à Verhaeren qui, dans son dernier recueil antérieur à 1914, n'ait cherché à calmer son inspiration et à la dépouiller : ses Blés mouvants par un effort de simplicité et de sobriété, ont presque une couleur d'églogues classiques. 11 fallut la guerre, et la souffrance de sa patrie opprimée, pour l'emporter de nouveau dans une tempête de lyrisme.
Le symbolisme n'aura pas passé en vain. Il restera, de cette heure orageuse, quelques œuvres ; mais surtout mêlé dans la tradition qu'il aspire à détruire, et qu'il aura seulement élargie, le symbolisme aura façonné l'instrument des artistes d'aujourd'hui et de demain. Il aura rendu possible l'éclosion d'une grande poésie qui ne soit pas la répétition de la poésie d'hier ni de la poésie d'avant-hier. Il est plus facile de le renier que de n'en rien garder ; et tel qui ne manque guère une occasion de le condamner ne se serait pas fait sans lui.
Dans les dix ou quinze années qui ouvrent le XX*^ siècle, les nouveaux talents qui se produisent aiment à s'affirmer indépendants du symbolisme.
Charles Guérin ^ a disparu trop tôt. Mais il a eu le temps de se placer à côté de Samain. Remy de Gourmont le plaçait parmi les trois ou quatre meilleurs poètes de la seconde génération symboliste. Il notait pourtant très justement que la technique de Guérin révélait sa préférence pour la versification traditionnelle ; et de volume en volume cette préférence se marqua davantage. L'enjambement dont il usait fréquemment dans le Cœur solitaire, disparaît dans l'Homme intérieur. Aux reflets de Jammes, Verlaine et Samain, qu'on apercevait dans le premier de ses recueils, vient s'ajouter dans le second le commandement de Moréas. Lorsqu'il mourut, il s'était contraint à resserrer le jaillissement spontané de sa poésie dans la rigueur volontaire d'une forme parfaite : cela n'allait pas toujours, il le sentait bien, sans quelque dessèchement ; et 1 on peut préférer l'art déjà sûr et moins surveillé de sa précédente manière. Guérin fut un pur poète, simple, profond, tendre, consumé de passion, trop faible pour soutenir le poids de la vie, et qui s'abîmait dans une mélancolie sans tapage et sans remède. Il avait beau vouloir affirmer la vie, la force et l'espérance ; ses vers ne disaient que désespoir, impuissance, mort, et la certitude lucide qu'il avait de sa misère. Mais sa vive et délicate sensibilité d'artiste recueillait avec une volupté contenue toute la beauté de la nature et de la vie autour de lui : il en illuminait et en apaisait sa douleur. On a noté avec finesse que ses jours ont été surtout des soirs ; j'ajouterais volontiers : ses sa sons, des automnes. Ce qui décline et ce qui se finit, voilà ce qui dans l'univers s'assortit à
I. Ch. Guérin (1873-1902), Joies grises (1894); le Sang des Crépuscules (1895): le Cceur solitaire (1898. id. augmenté, 1904) ; le Semeur de cendres (1901 ; 3" éd., 1904) ; l'Homme intérieur, 1905.
APRÈS LE NATURALISME, LE MOUVEMENT SYMBOLISTE
son cœur. Il mourut au moment où il atteignait une sorte de résignation âpre, de stoïcisme hautain, qui se refuse à la plainte ; au moment aussi où pointait çà et là l'inquiétude de n'avoir pas su régler ni diriger sa vie, l'idée que la vie ne trouve un sens — et des joies — que dans le dévouement à autrui, et dans l'élan héroïque vers les cimes : quelles cimes, il ne l'a pas dit, et peut-être il n'aurait pas su le dire.
Guérin, parmi les beaux poètes du xx^ siècle naissant, est le dernier ou le plus caractéristique représentant de la poésie mélancolique, désespérée, pessimiste, qui fut en somme toute la poésie du XIX® siècle : il semblait qu'en dehors des pleurs et des convulsions il n'y eiit que prose. Verhaeren avait fait individuellement sa conversion à la confiance et à la joie : l'évolution parut se généraliser après 1900. On put être poète et avouer la joie de vivre. Fernand Gregh et Mme de Noailles prirent la tête du mouvement.
Fernand Gregh a une sensibilité vibrante, une âme qui s'ouvre à la vie universelle, qui ressasse en soi pour en souffrir et en jouir toutes les souffrances et toutes les joies que cette vie éparpille, une intelligence méditative et philosophique qui prolonge les sensations en idées, et qui enrichit le moment présent de tout le passé de la nature ou de l'homme qu'il y voit inscrit. Son art souple et complexe ne maîtrise pas toujours la langue ; en son audacieuse enfance, il a fait des vers de quatorze syllabes dont l'Académie, en le couronnant, l'a tancé. Il n'y est pas revenu et s'est contenté de la tradition assouplie. Il a eu lui aussi sa crise de poésie neurasthénique. Mais il a, dès son second recueil, affirmé la beauté de vivre, la beauté essentielle, la joie indestructible qu'implique l'existence et qui en absorbent toutes les misères, les désillusions et les insuffisances. 11 ne s'est désintéressé d'aucun effort humain, depuis l'aube de la civilisation jusqu'à l'instant présent
Plus enthousiaste encore de la vie est la comtesse de Noailles ^. Avec des moyens techniques ordinaires et un métier peu sûr, elle a créé, à force de génie, et par la
LE CHATEAU DE MONTFORT-L'AMAURY(Seine-et-Oise)./a C'est autour de ces ruines que se déroule l'action du roman La Maison du Péché, de Madame Marcelle Tinayre. CL. NEURDEIN
H"^^ Littérature. T. II,
AU SALON DE THÉ. e) Illustration de Mlle Madeleine Ltmaire pour Flirt, roman de Paul Hervieu où est dépeint le milieu de l'aristocratie. (Boussod-Valadon. édit.)
richesse de sa sensibilité, une des plus belles œuvres poétiques de notre temps. Elle aussi, la beauté de vivre l'emplit, l'enivre. Son « âme de faunesse » (comme elle dit) n'a pas connu un instant de lassitude ou de satiété. Elle a écouté avec une ardeur confiante qui n'a jamais été déçue l'appel de la vie en son cœur ; elle s'est appropriée passionnément toute la vie sensuelle de la nature ; elle a été tous les instants et tous les aspects du monde éblouissant. Jamais l'hymne à la vie n'a été chanté avec cette ferveur.
Je ne sais ce que le public de 1950 fera de l'œuvre de Paul Claudel. L'histoire littéraire ne pourra la négliger : le culte d'une chapelle, l'influence exercée sur quelques jeunes talents lui confèrent dès aujourd'hui le caractère d'un événement historique. Obscurément symbolique, magnifiquement hautaine, l'œuvre de Paul Claudel a quelque chose de laborieux qui fait honneur à la volonté de l'artiste, mais qui refroidit le lecteur. Le réalisme le plus cru et la charge la plus outrée s'y heurtent dans un contraste brutal contre le lyrisme le plus éperdu et la métaphysique la plus abstruse. On sent partout de vastes intentions, l'effort pour exprimer dans chaque mot l'essence de la chose et le fond de la vie. Paul Claudel
L F. Gregh (né en 1873) : la Maison de l'enfance. 1897 ; la Beauté de vivre, 1900 ; Clartés humaines. 1904 ; l'Or des Minutes. 1905 ; Prélude féérique, 1909. >•
2. Le carur innombrable. 1901 ; l'Ombre des jours. 1902 ; les Êblouissements, 1907 ; les Vivants et les Morts. 1913; les Forces étemelles. 1920, etc. Mme de Noailles a écrit aussi un certain nombre de romans et de nouvelles qui sont encore des œuvres de poète.
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