‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 259 sur 364 · CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES · texte numérisé non relu

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

3, RUE AlBER, 3

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LA PARISIENNE. 0 Titredel'édilion originale de la comédie d' Henry Becflue. (Calmann- Lévy, édil.)

S acharne à découvrir l'invisible sans lui conférer la clarté vulgaire du visible, à formuler l'ineffable sans le dégrader par l'intelligibilité commune du langage. Il veut enclore dans sa notation même des apparences les plus particulières, les lois les plus universelles et les conditions les plus intimes de l'être. Je ne sais si l'entreprise était possible. J'ai peur qu'elle n'ait échoué. Paul Claudel s'est fait un catholicisme absolu, une sorte de surcatholicisme qui est bien la fantaisie la plus effrénément romantique qu'on puisse imaginer, et qui eût effaré même le Moyen âge le plus dévot' : on sent là un parti pris de défi qui renforce encore l'impression de voulu et de factice qui émane de tous les ouvrages de Paul Claudel. La forme est une prose rythmée, solennelle et tendue, qui peut être la limite extrême du vers libre, ou quelque chose au delà

K II va sans dire que je ne parle ici que de l'effet d'une expression littéraire. La sincérité personnelle de l'homme n'est pas en question. — Connaissance de l'Est, IÇCO -.L'Arbre, 1901 ; Ode, Les Muses, 1905 ; Art poétique, 1907 ; Cinq grandes Odes. 1910 ; L'Annonce

de la limite. Ce n'est pas qu'il n'y ait chez Paul Claudel un poète, et même de grande race. Comme Mallarmé, son génie inachevé et fragmentaire fournit des citations admirables. On ferait pour un Traité de poésie un très copieux et émouvant chapitre de ses comparaisons ; s'il en risque de bien bizarres, il en produit souvent qui sont des réussites merveilleuses, analogies subtiles ou profondes, formes denses, légères et brillantes : c'est un vol d'oiseaux dans la lumière. Nous retrouverons Paul Claudel à l'article du théâtre : c'est dans le poème dramatique qu'il a été le plus près de se réaliser.

On ne peut quitter les poètes sans avoir dit un mot de Charles Péguy. Quoi qu'il ait écrit surtout en prose, c'était une nature de poète Ame généreuse et véhémente, ombrageuse et fîère, affamée de vérité et de justice, imagination enfiévrée et visionnaire, intelligence cultivée, active, intuitive par essence et masquant ses intuitions de réflexion et de logique, Péguy était dépourvu d'esprit critique, incapable de séparer la vérité de sa passion. Sa pensée varia ; mais le monde se partagea pour lui toujours en deux parts : les bons, ceux qui pensaient actuellement comme lui, et les mauvais, ceux qu'il croyait aveugles à la lumière dont il était ébloui. Ses haines lui semblaient des arrêts de la conscience universelle. Jamais depuis Jean- Jacques, avec lequel il a tant de rapports, on n'a diffamé et calomnié avec plus d'acharnement et de bonne foi. Je devais cette réserve aux honnêtes gens de tous les camps qu'il a dénoncés successivement dans ses écrits à 1 indignation du monde. Comme Rousseau, il méritait d'inspirer à ses victimes plus de pitié que de colère. Son âme soupçonneuse était candide dans ses erreurs, et plus souffrante, plus meurtrie que ceux qu'elle voulait atteindre. La beauté foncière de ce tempérament tourmenté se dégagea au dernier jour, en septembre 1914, quand le lieutenant Péguy tomba héroïquement dans la bataille de la Marne.

Littérairement, toute l'œuvre de Péguy tient dans la fabrication des Cahiers de la quinzaine, publication périodique qu'il créa en pleine « affaire », et sut maintenir pendant quinze ans. Il y publia quelques-unes des œuvres les plus importantes de cette époque (comme Jean Christophe) et y répandit sa propre production avec une fécondité puissante : réflexions sur les affaires et les problèmes du jour, polémiques personnelles, essais artistiques. Il débuta par le socialisme dogmatique et le dreyfusisme violent pour finir dans le nationalisme et le catholicisme : également entier et sincère dans toutes ses évolutions. Sur quelque position qu'il s'arrêtât, il avait, parmi les plus étranges et sophistiques partis pris, des intuitions et des illuminations étonnantes : anticipations de prophète, mais aussi coups de sonde qui touchaient le fond des réalités présentes. Péguy avait les dons les plus rares de

faite à Marie. 1912; 'Théâtre, 1911-1912.

2. Ch. Péguy, tué à l'ennemi en 1914 : Cahiers de Quinzaine, depuis 1900 ; Morceaux choisis, 1914 ; Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc, 1910.

APRÈS LE NATURALISME, LE MOUVEMEN F SYMBOLISTE

l'écrivain et du poète : l'invention inépuisable de l'expression, le don de créer des images et des symboles, la sensibilité exaltée et fière, enfin la vie : une vie intense, brûlante, tumultueuse. Tous les sujets, entre ses mains, s'agrandissaient, il y faisait découvrir des horizons et des profondeurs, en mêlant partout, en faisant circuler sous la surface des passions universelles, l'inquiétude du lendemain et de l'avenir de l'humanité, de la civilisation, de la patrie, une aspiration furieuse vers la vérité et la justice, oij toutes ses ignorances et ses injustices disparaissaient. La foi qui embrase Péguy n'est pas toujours la même; mais, changeant d'objet, elle ne diminue pas de ferveur, et elle communique à toutes ses phrases une sorte de frémissement intérieur qui assure la prise d'un style sur le lecteur. Son influence a été considérable entre 1900 et 1914 sur une partie de la jeunesse : influence sociale sur les uns, artistique sur les autres.

Il n'a manqué à Péguy que ce que Boileau appelait : savoir se borner. Il était surabondant et diffus, non par négligence d'improvisateur, mais par application volontaire. Il s'était fait une manière dont la répétition était la base. Il répétait inlassablement les mêmes idées et les mêmes mots. Il alignait à la file cinq expressions de la même pensée, toutes les cinq excellentes, si chacune eût été seule. Quand il avait tout dit, il disait encore. De cette réitération obsédante, il tirait parfois des effets puissants. C'étaient des coups de marteau ou des tours de vrille qui enfonçaient l'idée dans l'esprit. Mais souvent le résultat était de fatiguer, de rebuter le lecteur, assommé sous cette insistance.

Malgré cette erreur de technique, les belles pages abondent chez Péguy. Je ne dis pas les belles œuvres : rien n'est complet chez lui, ou rien ne se borne à être complet. Même sa Jeanne d'Arc (1910), riche de beautés

de premier ordre, et dont plus d'un couplet, plus d'une phrase angoissée ou pensive, resteront, est décevante : que tant de frisson et de profondeur ne fasse pas un chefd'œuvre ! Il y a peut-être dans le dessin du personnage de laPucelle une indication profonde d'un état mystique de sensibilité d'oij pourront sortir et la vocation de l'héroïne nationale et sa condamnation par les gens d'église ; mais malgré tout, ce n'est pas Jeanne d'Arc qui remplit ce poème : c'est Péguy d'abord, c'est Péguy partout, déjà tenté, déjà ravi de la foi populaire, méditant éperdument sur la vie terrestre et la passion de Jésus, sur la valeur du sacrifice de la Croix, se livrant de toute la simplicité de son âme de poète au charme frais de la légende évangélique, mais résistant encore aux décisions de la théologie, incapable encore de concilier l'exigence infinie de sa tendresse pour l'humanité avec l'obligation d'admettre la souffrance éternelle et inutile des damnés, donc avec l'insuffisante efficacité de la Rédemption. Le drame véritable est dans la conscience de ce dévot de cœur qui hésite devant la dureté du dogme : jamais lyrisme n'a été plus personnel et plus dédaigneux des vraisemblances historiques ou dramatiques.

LE ROMAN. Le roman a toujours été le genre le moins fixé et le plus libre. Il n'est pas étonnant que, dans les crises des trente ou quarante dernières années, il ait paru le plus anarchique et le plus incohérent ; selon les œuvres que l'on consulte, il fait l'effet de piétiner sur place, de s'obstiner dans les ornières des anciens chemins frayés, ou bien de se lancer follement à l'aventure vers 1 inconnu, ou bien de s'amuser à des mélanges déconcertants qui amalgament les techniques nouvelles aux vieux clichés.

Aucune doctrine n'a un empire universel, on pourrait

PAUL HF.RVIEU. a D'aprà une fihohsraphie. CL. NADAR.

M. GEORGES DE PORTO-RICHE ÉCRIVANT, a Dessin de CaprJeUo qui parut dans Comœdia illustré de 1 908.

FRANÇOIS DE CUREL. a D'après une pho-ographie. Cl.. PlROir.

ÉPOQUE CONTEMPORAINE

PORTRAIT DE CHARLES PEGUY, f Ce por/rai'f aéU reproduit en fêle del'ouorage de M. V. Boulon. Avec Charles Péguy de la Lorraine à la Marne (Hachette édit.). On sait que le lieu'enanl Péguy Irouoa kmorlà la bataille de la Marne, le 5 septembre 1914.

même soutenir qu'il n'y en a pas une qui compte un seul fidèle rigoureusement orthodoxe dans sa pratique. Chaque auteur a son idéal conforme à sa nature, y va par ses procédés, et change parfois d'idéal ou de procédés sous des pressions extérieures, par la vertu des circonstances, plutôt que par la tendance de sa nature intime.

Après 1890, les maîtres de l'époque précédente ont continué de produire. Mais qu'ont ajouté Loti et Bourget à leur définition, par la suite de leur œuvre? Loti est éternellement le même dans des paysages et sous des costumes toujours divers : il est juste de dire que s'il ne connaît pas le renouvellement, il ne subit pas de décadence sensible. Paul Bourget ne change rien à son art en changeant ses doctrines politiques et religieuses : elles exigent seulement de lui des sacrifices plus fréquents de la vérité humaine. Le renouvellement fut plus apparent chez Zola et chez France. Zola, en ses derniers romans, n'est plus le

1. Cf. p. 360. Il n'a d'ailleurs jamais été plus puissamment réaliste que dans Lourdes et" dans Rome : il a saisi admirablement le caractère des deux villes, et dans l'une la vie des foules, dans l'autre la physionomie du pape.

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